«Ce remaniement est fait pour dire que le Président est maître du jeu…»

Rachid Grim. Politologue et enseignant à l’université d’Alger

«Ce remaniement est fait pour dire que le Président est maître du jeu…»

El Watan, 17 mai 2015

Le politologue Rachid Grim estime que le remaniement du gouvernement, annoncé jeudi dernier, vise en premier lieu à «créer un événement politique» de substitution à la révision constitutionnelle ajournée. Ce lifting, qui a mis hors jeu neuf ministres, a, selon lui, «un sens politique» qui est celui de montrer à l’opinion que le président Bouteflika est toujours maître du jeu politique en Algérie.

– Après plusieurs ajournements, le gouvernement est enfin remanié. Quelle lecture peut-on faire de ce remaniement ?

Tous ceux, et ils sont nombreux, qui attendaient un signe important du Président pour démontrer qu’il a toujours la main sur le déroulement des événements et qu’il est toujours le maître du jeu, pariaient plutôt sur une annonce concernant la révision de la Constitution et tout ce qu’elle comportera de fondamental pour la succession de Bouteflika et, accessoirement, l’avenir du pays.

Pour eux, le remaniement gouvernemental – qu’ils attendaient depuis plus de six mois – ne viendrait qu’après l’adoption de la nouvelle Constitution. D’évidence, la révision constitutionnelle a encore une fois été reportée à plus tard. Il fallait créer de toutes pièces un événement assez important pour indiquer à tous – personnel politique, analystes, étrangers et opinion publique – que le Président, un an après le début de son quatrième mandat, est toujours le maître du jeu politique en Algérie.

– Ce remaniement a donc un sens politique ?

Absolument ! Même si les équilibres politiques n’ont pas été chamboulés par tous les événements qu’a connus cette première année du quatrième mandat, il fallait que l’opinion publique ressente que les affaires du pays sont bien prises en main par le Président. Et que celui-ci est à l’écoute des citoyens, qu’il entend leurs revendications et qu’il y répond. Un certain nombre de ministres, qui ont perdu leur poste, ont payé leur gestion trop techniciste ou trop malhabile des problèmes (Yousfi pour le gaz de schiste, Labidi pour sa gestion de «Constantine, capitale de la culture arabe» et surtout sa mauvaise gestion des attaques frontales de Louisa Hanoune, la patronne du Parti des travailleurs).

Le remaniement a un autre sens politique, qui semble avoir échappé à beaucoup d’analystes : il y a dans le nouveau gouvernement beaucoup de ministres issus du Sud algérien. C’est comme une annonce faite par le Président qu’il est à l’écoute des revendications des gens du Sud – qui exigent eux aussi de bénéficier des bienfaits du développement, surtout que ce dernier a pour source unique, les richesses du sous-sol de leur région –, qu’il suit de très près les événements et qu’il leur apportera une réponse qui les satisfera.

– Pourquoi les décideurs ont-ils choisi ce moment pour l’effectuer ?

Cela a été en effet une véritable surprise. Le remaniement avait été annoncé par la presse comme imminent plus d’une fois depuis environ six mois. Et puis, il a été oublié, jugeant qu’il n’aura en fait lieu qu’après l’adoption de la nouvelle Constitution. D’évidence, celle-ci n’est pas encore prête, peut-être à cause de résistances encore trop importantes quant au modèle de succession qui se prépare. Or le champ politique est en ébullition : l’opposition démocratique est en train de s’organiser et commence à devenir un vrai danger pour le pouvoir. Les «affaires» n’arrêtent pas de s’accumuler donnant une image de plus en plus hideuse du pouvoir. Le Sud, en plusieurs endroits, commence à donner des signes de rébellion qui peuvent s’avérer mortels pour l’unité de la nation.

La crise économique n’en finit pas de détériorer le pouvoir d’achat des citoyens, piégés par une économie accrochée à la seule rente pétrolière. Il fallait donc que le Président fasse rapidement un signe pour dire qu’il est toujours aux manettes et reste le maître du jeu, disposant de toutes ses capacités intellectuelles. Le geste ne pouvait plus attendre, au risque de faire encore plus crédibiliser les rumeurs qui circulent sur la détérioration continue de son état de santé.

– Qu’est-ce qui est reproché, selon vous, aux neuf ministres remerciés ?

Dans un système de gouvernance comme celui en place en Algérie, il n’y a pas vraiment besoin d’avoir des raisons objectives pour que le Président enlève un ministre et le remplace par un autre. En fait, ce qu’il faut remarquer c’est que cette fois-ci c’est une véritable charretée de ministres qui a été limogée. En règle générale, depuis sa prise de fonction en 1999, Bouteflika utilisait plutôt la technique des chaises musicales : la plupart des ministres ne faisaient que changer de portefeuille. Cette fois-ci neuf ministres ont été limogés en une seule fois. Est-ce à dire que ces neuf ministres ont démérité ou complètement échoué ?

Quelques-uns oui : ceux qui n’ont pas su faire face à des situations compliquées (Yousfi pour son traitement des événements liés au gaz de schiste, Mohamed Tahmi pour sa gestion lamentable de la candidature algérienne à l’organisation de la CAN-2017, Zohra Derdouri pour son échec à développer les TIC en Algérie maintenant le pays au bas des classements mondiaux, etc.). D’autres, la majorité, n’avaient pas assez de poids politique et n’avaient pas assez de visibilité pour pouvoir s’imposer ou être imposés : cela semble le cas de Mohamed Djellab, ex-ministre des Finances, trop effacé, malgré qu’il ait été à la tête d’un des portefeuilles les plus important d’un gouvernement.

Certains ont fait les frais de la disparition de leur ministère, souvent rattaché à un autre : c’est le cas de Nouria Zerhouni, car le ministère du Tourisme a été rattaché à celui de l’Aménagement du territoire, confié à Amar Ghoul. Ce dernier, intouchable, malgré le scandale de l’autoroute Est-Ouest dans lequel il a été cité plus d’une fois, a bénéficié d’un portefeuille éminemment stratégique. On ne touche pas à un ministre, chef d’un des partis de l’alliance présidentiel, représentant une aile de l’islamisme politique très appréciée du Président.

Madjid Makedhi