Le très instructif épisode Tebboune

Le très instructif épisode Tebboune

Par ramdane Mohand Achour, Libre Algérie, 17 août 2017

Le limogeage d’Abdelmadjid Tebboune a sans doute mis un terme à la crise politique qui menaçait d’entamer sérieusement la cohésion du régime suite aux propos et actes du Premier ministre et de certains membres de son Cabinet.

Officiellement nommé puis relevé par le président de la République, Tebboune a fait les frais de son isolement au sein des hautes sphères de l’Etat et de son manque de relais politiques dans la société. Aucun général, aucun segment des services de sécurité ne se sont mobilisés pour le défendre alors que le FLN dont il est formellement membre n’a manifesté aucune intention de défendre celui qu’elle doit certainement considérer comme un dangereux kamikaze. Parachuté depuis le Palais d’El Mouradia, l’homme était quasiment suspendu dans le vide, sans parachute.

Ainsi, dans une démarche politique totalement suicidaire, l’ancien Premier ministre a réalisé l’exploit peu commun de s’aliéner les principales forces sociales du pays, le patronat privé, l’appareil bureaucratique de l’UGTA puis la présidence de la République et ce, sans disposer du soutien de l’Armée ou de son propre parti. Contrairement à Don Quichotte qui s’attaquait à des moulins à vent, Abdelmadjid Tebboune a ciblé des intérêts réels et majeurs. Ayant allègrement dépassé la ligne rouge, il devait inéluctablement tomber.

A peine limogé, l’ex-Premier ministre a bien évidemment déclaré, en vertu des sacro-saintes lois en vigueur dans la Famille, que sa « fidélité au président reste entière ». Qui pourrait-en douter ?

Mais même s’il va jusqu’au reniement le plus total, Tebboune ne pourra effacer ses propos et actions de ces derniers mois en tant que Premier ministre. Propos et actions qui le dépassent, qui ne lui appartiennent plus et qui lui ont octroyé une popularité certaine dans l’opinion publique. Quelques gestes et déclarations ont suffi à soulever l’espoir de nombreux Algériens. Cet espoir relevait certainement de l’illusion. Mais il suffit à indiquer clairement dans quelle direction allaient et continuent d’aller les aspirations de la population.

La majorité des Algériens aspirent à voir leurs dirigeants lutter réellement contre les corrompus qui sont légions et, surtout, puissants. Ces citoyens s’opposent au bradage des terres agricoles et du foncier industriel publics en faveur des amis et des coquins. Ils partagent la volonté proclamée de séparer l’argent de la politique. Ils plébiscitent la volonté affichée de préserver l’Etat social, non parce qu’ils seraient des rentiers fainéants habitués à vivre grâce au pétrole comme on les en accuse souvent avec un peu trop de légèreté, mais parce que l’Etat social a constitué le cœur même du projet national de recouvrement de l’indépendance et de l’édification d’un projet de développement souverain.

Quarante années après le début de la transition à « l’économie de marché » et au vu de ses résultats lamentables, les Algériens commencent à prendre leurs distances vis-à-vis du mythe libéral selon lequel l’appropriation et la gestion privée des ressources représenteraient une forme quasi-naturelle de régulation de l’économie. Ils sont au contraire nombreux à espérer le retour de l’Etat dans la sphère économique et un redéploiement rationnel du secteur industriel public. Loin de correspondre à l’image simpliste de goinfres consuméristes, ils ont au contraire salué l’annonce d’une suspension, voire d’une rupture d’avec la politique d’importation massive qui engraisse quelques milliers de parasites. De même partagent-ils le refus affiché du recours à l’endettement extérieur.

Par ses propos et quelques mesures prises ou annoncées, Tebboune a capté, sans forcément en calculer toutes les conséquences politiques, ces aspirations. Telle est la source de sa popularité. La réputation de l’ancien Premier ministre était sans doute surfaite. Pur produit du régime au sein duquel il a fait toutes ses classes, il ne provenait pas d’une autre galaxie politique. Et il ne disposait d’aucune division pour livrer bataille aux corrompus et à leurs relais politiques. Mais la réputation des hommes dépasse souvent leur volonté ou leurs capacités réelles et c’est ainsi que les mythes naissent.

Il ne s’agit donc pas de psychanalyser Tebboune, mais d’évaluer le plus objectivement possible, et au-delà de ses intentions intimes, les effets réels sur le corps social de son bref passage à la tête du gouvernement. Il semble que l’épisode de son Premier ministère aura permis à de nombreux Algériens de saisir concrètement les véritables contradictions économiques et sociales qui traversent la société algérienne et le régime. Il aura également jeté une lumière crue sur les véritables enjeux politiques du moment qui ne résident pas prioritairement dans les éternelles spéculations sur le fait de savoir si Bouteflika postulera ou non à un nouveau mandat présidentiel ou si c’est son frère ou Ahmed Ouyahia qui lui succèderont. L’enjeu primordial est celui des forces sociales qui dominent l’Etat : l’oligarchie, classe relais des intérêts impérialistes, ou la bureaucratie encore attachée à préserver un minimum d’indépendance nationale et d’Etat social.

L’épisode Tebboune aura éclairé nombre d’Algériens sur les forces sociales en présence, sur leur poids respectif et leur projet. La réalité, mieux que les discours, instruit les citoyens. Ils voient concrètement à l’œuvre une bourgeoisie compradore qui ne rêve que de brader ce qui reste du secteur public industriel et agricole par une politique de privatisation généralisée au profit d’une minorité de privés algériens et étrangers illégitimes. Une politique d’intégration/soumission accélérée au capitalisme international par un recours à l’endettement extérieur, par le respect des engagements antinationaux passés dans le cadre de l’accord d’association avec l’UE, accords qui ont coûté si cher à notre pays. Une politique d’importation massive menée sans discernement, mais qui profite à des spéculateurs sans foi ni loi. Une politique de privatisation des services publics (école, santé, transports…). Une politique qui continue d’alimenter les hommes d’affaires et de faire payer aux classes populaires le prix de la crise financière consécutive à la chute des prix du pétrole. Ahmed Ouyahia n’est pas le représentant politique exclusif de cette oligarchie compradore. D’autres y concourent dans l’opposition. Mais il en est le représentant politique le plus en vue, car il occupe, en tant que Premier ministre, une place de premier choix au sein du régime.

L’isolement de Tebboune et la rapidité avec laquelle il a été dégommé renseigne on ne peut mieux sur la faiblesse et le caractère purement velléitaire des forces qui, à l’intérieur du régime, cherchent encore à défendre un minimum d’Etat social et de souveraineté nationale. La bourgeoisie bureaucratique d’Etat porteuse du projet de développement souverain a été battue par sa rivale libérale au cours des batailles internes au régime qui jalonnèrent les années 1980. Cette bourgeoisie bureaucratique d’Etat a disparu en tant que force sociale. Elle a été remplacée par une bourgeoisie intérieure bien moins consistante du fait de l’étroitesse de sa base économique et de son renoncement à un projet de développement national. En acceptant de s’inscrire dans le projet libéral, elle ne dispose plus de marge de manœuvre. Tebboune constitue l’expression politique de cette bourgeoisie intérieure impuissante.

En trois mois, la scène politique a connu un processus de décantation accéléré qui met en évidence les contradictions sociales et politiques principales. La défaite de Tebboune est celle d’une bourgeoisie intérieure inconsistante et de ses représentants affaiblis qui défendent au sein du régime un minimum d’Etat social et de souveraineté nationale. La victoire d’Ouyahia s’avère celle de la bourgeoisie compradore. Partant de là, l’enjeu politique central est de savoir si les forces populaires (syndicats, associations, mouvements, partis antilibéral…) seront capables de reprendre le flambeau pour résister d’abord à l’offensive de l’oligarchie puis d’amorcer une contre-offensive. Car elles seules, du fait de leur force réelle et potentielle, peuvent réussir là où Tebboune ne pouvait qu’échouer.