Le nouveau Premier ministre prend ses fonctions: Les chantiers d’Ouyahia

Le nouveau Premier ministre prend ses fonctions: Les chantiers d’Ouyahia

par Yazid Alilat, Le Quotidien d’Oran, 17 août 2017

Le nouveau Premier ministre Ahmed Ouyahia a procédé hier mercredi à la passation de consignes avec son prédécesseur Abdelmadjid Tebboune, prenant ainsi officiellement ses nouvelles fonctions.

Le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, avait mis fin mardi aux fonctions du Premier ministre Abdelmadjid Tebboune et nommé à sa place Ahmed Ouyahia en application de l’article 91, alinéa 5 de la Constitution. Le «patron» du RND ne devrait pas prendre beaucoup de temps pour former son gouvernement, et la plupart des ‘’nouveaux ministres » nommés par Tebboune devraient passer à la trappe. Ouyahia a déjà en tête ses «ministres», et c’est avec eux qu’il compte poursuivre le cap du programme quinquennal de développement économique et social du président Bouteflika. Le porte-parole du RND Seddik Chihab, interrogé sur la nomination de M. Ahmed Ouyahia, a notamment déclaré qu’il a une «mission de salut public». Mais, pour ceux qui ont suivi ses dernières sorties en tant que SG du RND, le Premier ministre a donné quelques indications sur son plan d’action gouvernemental, qu’il compte mener dès la composition de son équipe. Après avoir prévenu contre «le populisme et la démagogie» dans la conduite des affaires de l’Etat, Ouyahia avait clairement montré son opposition à la politique de subventions, qui ne profite pas qu’aux démunis, et a préconisé son abandon. «Notre système de subvention est trop généreux.

Il profite à tout le monde. Il ne profite pas aux nécessiteux. L’aide de l’État doit aller à ceux qui la méritent, alors qu’aujourd’hui tout le monde peut acheter un sachet de lait à 25 dinars», avait-il fait remarquer en septembre 2016.

Bien plus, Ahmed Ouyahia estime que les subventions de l’Etat sur les produits de consommation de base (sucre, farine, semoule) alimentent la contrebande aux frontières et les trafics en tout genre. Une perte sèche de plus de deux milliards de dollars par an pour l’Algérie, selon lui. En outre, toujours sur le volet financier, et face à la crise économique née de la baisse des recettes pétrolières, il n’est pas un chaud partisan de l’endettement extérieur, mais plutôt pour une politique d’ajustement, et, surtout, l’exploitation du gaz de schiste pour compenser la baisse des ventes de pétrole et de gaz. Lors de la 3ème session du conseil national du RND en juin dernier, il avait notamment relevé que la diversification de l’économie nationale «passe notamment par un allègement et une décentralisation des procédures liées à l’acte d’investissement dans tous les secteurs ». Selon la déclaration finale de cette session ordinaire, le patron du RND proposait également l’élaboration d’une «carte politique d’orientation spatiale et sectorielle pour garantir un développement harmonieux et bien réparti à travers tout le pays». Ces mesures sont importantes, car, a-t-il dit, «le recul des revenus que tire le pays des exportations d’hydrocarbures s’inscrit dans la durée, malgré les réductions d’exportations décidées et reconduites par les pays producteurs de pétrole.» Face à la crise économique que traverse le pays, Ouyahia devrait appeler les partenaires sociaux à un véritable pacte de solidarité pour traverser sans encombre la difficile phase sociale et économique actuelle. Car lors de la dernière session nationale du RND, Ouyahia avait appelé tous les «acteurs politiques, syndicaux et patronaux, à la sérénité et au dialogue pour l’émergence d’un consensus national économique et social». Il avait également préconisé des réformes urgentes, estimant que «l’Algérie a plus que jamais besoin de faire reculer le populisme et la démagogie, de mobiliser plus d’efforts et de rationalité, et de réaliser les réformes nécessaires sans perdre plus de temps». Plus concrètement, Ouyahia devrait maintenir, conformément aux orientations du président, l’actuelle politique sociale, mais avec plus de rigueur dans la gestion de l’argent destiné aux subventions, pas d’endettement extérieur, car selon lui, «il est préférable d’adopter une politique d’austérité que de s’endetter auprès d’institutions financières internationales».

Il devrait en outre s’intéresser à l’état de délabrement des entreprises publiques, avec très probablement un retour à la privatisation des entreprises publiques déficitaires comme les minoteries, ainsi qu’un assainissement des banques et une plus grande orthodoxie financière.

Le Premier ministre devrait par ailleurs accorder une priorité absolue à deux facteurs qui perturbent actuellement la politique étrangère du pays : la migration et les défis sécuritaires qui se posent au pays. Pour le premier dossier, il s’est déjà prononcé, et va renforcer la lutte contre les réseaux de trafics de traite humaine, et établir très vite des accords pour le rapatriement de ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne dans les meilleurs délais.

Quant au volet sécuritaire, il devrait suivre l’actuel schéma de gestion mené par Abdelkader Messahel, le ministre des Affaires étrangères, qui, lui, tient ses orientations du président Bouteflika. «L’Algérie fait face aussi à d’énorme défis sécuritaires du fait de la situation dans la sous-région avec l’existence aux frontières de l’Algérie de dangereux foyers de crise dans certains des pays voisins avec d’importants réseaux terroristes et de narcotrafiquants et avec un important trafic d’armes», avait-il estimé lors de sa dernière sortie en juin dernier. Dès lors, ces trois dossiers, immigration clandestine, réseaux de trafiquants et insécurité aux frontières, devraient constituer l’un des grands chantiers d’Ahmed Ouyahia.


Il saute d’une doctrine économique à son extrême opposée

Ouyahia, le politique désincarné

Le Soir d’Algérie, 17 août 2017

Il a assumé le programme d’ajustement structurel édicté par le FMI dans les années 1990 et il est redevenu le chantre du patriotisme économique, une décennie après, en 2009, quand il a refermé l’économie algérienne, avant de changer d’avis tout récemment, plaidant pour la privatisation des entreprises publiques.
Lors d’un meeting organisé en avril dernier à la salle Harcha-Hassen à Alger, le Premier ministre Ahmed Ouyahia, alors directeur de cabinet du président de la République, a vaillamment plaidé pour la privatisation des entreprises publiques. «J’estime qu’il faudrait aller vers la privatisation des briqueteries et des minoteries qui produisent encore», a-t-il soutenu. Le propos a choqué les observateurs politiques qui pensaient que le secrétaire général (SG) du Rassemblement national démocratique (RND) a définitivement épousé le patriotisme économique qu’il prônait pendant sa dernière primature (2008-2012) où il avait effacé toutes les marques d’ouverture de l’économie algérienne.
En effet, la loi de finances complémentaire pour 2009 qui a instauré, entre autres, la fameuse règle 51/49 et le droit de préemption de l’Etat sur toute cession d’actifs des entreprises étrangères opérant en Algérie, avait bloqué net les flux des investissements directs étrangers et opéré un tour de vis sur les règles d’investissement ici en Algérie. Le bras de fer avec l’Egyptien Sawiris au sujet de l’opérateur de téléphonie mobile Orascom Télécom Algérie qui a réussi son expansion en Algérie sous la première primature de Ouyahia entre 2003 et 2006, faut-il le rappeler, a été engagé par le gouvernement Ouyahia en 2010. Ce même Ouyahia qui, dans les années 1990, vendait aux Algériens les bienfaits de l’ultralibéralisme édicté par le Fonds monétaire international (FMI) dans le cadre du programme d’ajustement structurel imposé à l’Algérie en cessation de paiement à cause de la chute des prix du pétrole et l’effort de guerre consenti contre le terrorisme islamiste.
Il était ainsi le fer de lance de l’équipe au pouvoir pour brader le tissu industriel existant, mettant près de 400 000 travailleurs sur le carreau et jetant des dizaines de cadres en prison. «C’était la fin d’une époque et le début d’une autre», avait-il dit –selon l’avocat Mokrane Aït Larbi qui en parle dans son livre «La justice du palais» –, à un cadre de Sider lors du procès de l’affaire éponyme où il avait comparu comme témoin. Mais, de cet ultralibéralisme assumé à un moment de sa carrière politique, Ouyahia a sauté vers une autre doctrine à l’extrême opposé, celle du patriotisme économique digne d’Hugo Chavez, justifiant son revirement par les erreurs du passé et la cupidité des opérateurs économiques étrangers. Il est allé jusqu’à dénoncer la «mafia politico-financière» à son éviction du gouvernement en 2012.
Or, Ahmed Ouyahia, qui n’a d’ailleurs pas donné un ancrage économique à son parti, le RND, soutenant le Président Bouteflika dans tout ce qu’il a fait jusque-là, c’est-à-dire une chose et son contraire, a changé d’avis encore fois en cette année 2017 où il prône la privatisation des entreprises publiques. Bien sûr, il balance à chaque fois des chiffres et statistiques difficiles à vérifier pour donner l’impression qu’il maîtrise les dossiers et expliquer les orientations et les décisions du pouvoir en place.
Noureddine Legheliel, analyste boursier auprès de Carnegie, l’avait fait remarquer en 2005 lorsque Ouyahia a fait le bilan économique de son premier gouvernement sous Bouteflika en indiquant qu’«il avait réussi à créer une croissance économique de 5,5%, à réduire le taux de chômage à 13% alors qu’il avoisinait les 20% auparavant et à réduire le taux d’inflation à 2,5% alors qu’il était de 22% en 2004». «A supposer que cela était vrai, Ahmed Ouyahia aurait mis en doute deux théories économiques : la courbe de Philips et la théorie de Phillips-Lipsey qui englobe aussi les salaires», a-t-il commenté en soulignant que «les salaires des travailleurs algériens sont restés stables, c’est-à-dire sans augmentation durant l’année 2005».
Bref, il a assumé le programme d’ajustement structurel édicté par le FMI puis redevenu le chantre du patriotisme économique avant de changer d’avis tout récemment, plaidant pour la privatisation des entreprises publiques.
L. H.