Le service national: de la contrainte au refuge ?

Le bidasse et la carte jaune

Le service national: de la contrainte au refuge ?

Le Quotidien d’Oran, 20 février 2005

Le service national a-t-il trouvé une seconde jeunesse ? Après les fortes démobilisations et l’assainissement des anciennes classes qui devaient effectuer leur service militaire, les jeunes générations d’Algériens n’évoquent plus les «pieds plats» pour ne pas intégrer des casernes qui ont pourtant fait le plein.

Un engouement inhabituel est constaté ces dernières semaines auprès des bureaux de recrutement des différentes régions militaires. Les jeunes appelés au service national, des classes 83/84/85, s’engagent dans l’armée, certains pour régulariser leur situation militaire et d’autres pour faire carrière. Le MDN, à travers le Commissariat du service national (CSN), a mis à profit ces cinq dernières années pour assainir les listes des incorporables en régularisant les classes des natifs des années 70. Il en est ressorti une gestion plus rationnelle des incorporations même si la croissance démographique au sein de la tranche d’âge des 18-25 ans est une des plus importantes en volume.

En premier lieu, l’image de l’armée, en elle-même, qui en se professionnalisant offre de plus en plus aux jeunes diplômés des carrières stimulantes dans des corps d’armées modernisées et en phase avec les dernières technologies. Au-delà de l’attrait de l’uniforme, l’ANP, à l’inverse des armées occidentales où les campagnes de marketing sont nécessaires pour inciter les jeunes diplômés à s’engager, arrive à subvenir à ses besoins humains, aussi bien qualitativement que quantitativement. Dans cet ordre d’idée, les grandes académies et écoles militaires algériennes qui font passer des concours de plus en plus pointus aux candidats, sont en phase avec la volonté de professionnalisation de l’armée dans son ensemble. Si la carrière militaire attirait les précédentes générations sur le fait qu’appartenir à l’armée recelait des avantages matériaux, de pouvoir et de prestige, les jeunes générations d’universitaires sont davantage séduits par des carrières conformes à leur cursus et un statut en adéquation avec leur extraction sociale. Même pour les carrières subalternes, de sous-officiers, les critères sont devenus sévères.

Ce changement est à inscrire dans l’évolution sociologique de l’armée sur deux grandes périodes. La génération ALN, qui a acquis une formation militaire et idéologique sur le tas dans les maquis de la guerre d’indépendance, a formé le creuset «populaire» dans lequel s’est engouffrée la génération ANP post-indépendance.

Dans la charte nationale de 1976, le service national est décrit comme «une organisation de promotion culturelle et sociale des jeunes issus des couches déshéritées du peuple». Une approche qui définissait l’intégration sous les drapeaux d’élément «fondamental» de la défense nationale même si l’époque commandait, également, qu’elle soit «une école du socialisme». Sur ce plan, les grands chantiers donnant un prolongement concret au caractère social-révolutionnaire de l’armée, tels que la Transsaharienne et le Barrage vert, ont été des liants à la société. La défense nationale, dont le service national est la pierre angulaire, participait au développement des consciences mais surtout aux projets de développement.

L’égalité des chances au sein de l’armée ne s’est jamais démentie. La troisième génération d’officiers issus des écoles de guerre étrangères allait donner sa vocation moderne à l’ANP. Pour la conscription, les effets de l’ouverture économique et du malaise social des années 80 ont anéanti le moule fédérateur de l’armée au sein des jeunes marqués par la rupture d’octobre 88. C’est dans ces années-là que les jeunes tentaient, par tous les moyens, légaux et illicites, allant de la triche à la visite médicale, aux dossiers médicaux et psychiatriques bidon, en passant par les complicités militaro-hospitalières ou des stratagèmes élaborés, de contourner l’enrôlement obligatoire marqué par des catégories d’insoumis qui attendaient la réforme de l’armée. Comme l’exemple de la classe 67/68 qui, sous l’effet de la rumeur que l’armée allait délivrer les cartes jaunes, car le fils de l’ancien président Chadli Bendjedid en faisait partie, a retardé son incorporation.

Au sein de l’état-major, on avait compris rapidement que le «divorce» avec les jeunes était une conséquence désastreuse pour l’image de l’ANP. Avec la dépolitisation, des réformes furent élaborées impliquant également une austérité budgétaire suite à la crise financière des années 90. Le passage des 24 aux 18 mois obligatoire allait alléger de la contrainte et redéfinir un cadre de conscription plus adéquat aux aspirations des jeunes appelés. La sélection sur le critère de l’instruction a été revue à la hausse. Cette politique était pourtant paradoxale car l’ANP a entamé ses réformes au moment même où le terrorisme commençait à s’étendre.

Le FIS et ses relais terroristes allaient porter leur prosélytisme sur les jeunes classes des années 70/80. L’islamisme tentait de travailler au corps plusieurs générations d’appelés pour les détourner du service national. L’appel de Abdelkader Hachani, avec un communiqué appelant les appelés à la désertion et les militaires actifs à la mutinerie, a marqué une étape importante dans la guerre psychologique menée par l’islamisme au concept «d’armée du peuple».

C’est la seconde période, marquée par la lutte antiterroriste. Les soldats du contingent se sont investis dans des missions de sauvegarde des populations avec une bravoure indéniable. Dans les hameaux isolés comme dans les bourgs et à l’entrée des grandes villes, les conscrits ont démontré des capacités militaires émérites. Les groupes du GIA et du GSPC qui traquaient les appelés dans les faux barrages ou dans les embuscades, kidnappant et tuant des centaines de jeunes militaires, ont continué à saper les fondements de cette institution. De l’armée «perte de temps» des discours des années 80, les terroristes islamistes sont passés à l’acte vers l’armée «mort certaine». S’en est suivie un matraquage innommable contre ces mêmes soldats qui protégeaient des villages martyrs comme ceux de Bentalha et Er-Rais. En parallèle, l’armée qui a également combattu l’infiltration interne des islamistes, fondée par Takfir Ouel Hijra sur le modèle égyptien, a poursuivi sa politique de rationalisation des ressources humaines.

Sur un autre registre, un bidasse coûte cher à la collectivité nationale et l’effort financier est devenu un facteur non négligeable dans la balance des dépenses militaires. Le renforcement des capacités du Commissariat au service national a généré une informatisation des listes de recrutement en collaboration avec les collectivités locales et les APC, et à traquer les imposteurs, les «planqués» mais surtout les réseaux de trafic de cartes de dispense militaire qui avaient proliféré durant les années 80/90.

Actuellement, après les années de terrorisme, le retour à une conscription plus souple a soulagé le système. «La carte jaune» qui est d’ailleurs blanche n’est plus une obsession puisqu’elle n’est plus un obstacle pour voyager ou trouver un emploi. La victoire contre le terrorisme a également contribué à apaiser les familles algériennes qui ne craignent plus pour leurs enfants. L’image de l’armée a nettement évolué, retrouvant sa vocation de solidarité populaire comme lors des inondations de Bab El-Oued, le séisme de Boumerdès et les récentes chutes de neige. Ce qui a changé en profondeur le rapport à la conscription.

Mounir B.


A la recherche de la carte jaune

Le service national est obligatoire, en Algérie comme dans de nombreux pays du monde. Beaucoup attendent avec appréhension l’instant fatidique de recevoir «l’ordre d’appel», d’autres vont eux-mêmes le récupérer. D’autres encore tentent de reculer cette échéance le plus loin possible, par le biais des sursis. Beaucoup de jeunes, en outre, essaient d’obtenir la «carte jaune». Y va-t-on de gaieté de coeur, ou est-ce une obligation qu’il faut absolument accomplir? Qu’en pensent les concernés?

Il est 8 heures du matin, un jeune, la vingtaine, une chemise en carton à la main, se présente au militaire en faction devant le portail du bureau de recrutement de la 2ème Région Militaire d’Oran. Après avoir pris les renseignements d’usage, on le fait entrer et on lui désigne le service qu’il cherche. Une vingtaine de minutes plus tard, il ressort par la même porte. Nous l’abordons, à quelques centaines de mètres de là. «Alors, c’est pour le service que tu es venu?». Méfiant, il nous regarde avec insistance et nous demande pourquoi on lui pose cette question. Journalistes? Son étonnement est visible.

Quelques mots suffisent néanmoins à le rassurer et, devant un café, il raconte: «je suis venu déposer le dossier pour obtenir la carte jaune. Ils m’ont dit de revenir le mois d’avril. Ce n’est pas la première fois que je fais le déplacement. J’habite dans la région de Mostaganem. Je suis né en 1982. Non, je ne travaille pas. J’ai arrêté mes études après mon échec au Bac. Je n’ai pas refait l’année. Vous savez, c’est ma mère qui insiste pour que j’obtienne la carte jaune. S’il ne tenait qu’à mois, je l’aurais fait le service national car, après tout, ce n’est pas la mer à boire. Je suis sans travail, je bricole ici et là.

J’ai beau expliqué à ma mère qu’il n’y a plus de danger, que la situation sécuritaire s’est améliorée, mais elle ne veut rien savoir. Nous habitons une région qui a connu beaucoup de malheurs. A plusieurs reprises, ma mère a même voulu m’accompagner pour, m’a-t-elle dit, parler aux responsables. Vous imaginez? Vous savez, il y a beaucoup de jeunes dans mon cas. Franchement, ce n’est pas qu’ils attendent avec impatience d’accomplir le service, mais ils savent très bien qu’ils ne pourront pas y échapper et ils attendent l’ordre d’appel. Bien sûr, ils ne vont pas jusqu’à courir après. Leurs familles ont la même réaction que celle de ma mère». Il faut dire qu’une large majorité de jeunes rencontrés sur les lieux, ce jour-là, racontent, à peu de choses près, la même histoire, dont tous les détails tournent autour d’un seul et même sujet: la carte jaune, quoiqu’avec plusieurs variantes.

Tout aussi méfiant que le premier, un autre jeune d’Oran, cette fois-ci, nous confiera, néanmoins, qu’il vient de terminer ces études, sans en préciser la spécialité. Il ajoutera qu’il ne fait pas partie des vagues successives de jeunes qui ont eu la chance de bénéficier d’une carte jaune ou de ceux qui ont été amnistiés. «Je cherche à être dégagé du service national pour une autre raison. Je suis soutien de famille. Je suis orphelin de père. Ma mère a longtemps travaillé pour subvenir à mes besoins et ceux de mes deux jeunes frères. J’ai, aujourd’hui, un diplôme et je suis à la recherche d’un emploi et je compte bien en obtenir. La carte jaune m’aidera beaucoup. Non, le bureau de recrutement ne m’a pas encore rendu de réponse, je dois revenir un autre jour. Et si je suis obligé d’y aller, s’il est écrit que je le ferai, alors j’irai accomplir mon service», explique-t-il sur un ton qu’il essayait de rendre indifférent, mais qui n’était pas trompeur sur ses réelles aspirations.

Nous posons la question à d’autres jeunes, assis sur le trottoir, non loin de l’entrée du bureau de recrutement, mais la plupart d’entre eux refusent de répondre. Ils se regardent alors, mal à l’aise. Ils n’ont pas confiance. Le service national est un sujet qu’on discute au sein de la famille, entre amis, pas avec des étrangers devant le bureau de recrutement de la 2ème Région Militaire, c’est presque un tabou.

Il faut dire que la décennie précédente, du temps où le terrorisme faisait des ravages au sein de la population, notamment celle des zones rurales, a laissé, malheureusement, des traces indélébiles dans la mémoire collective. Alors, répondre à un inconnu sur ses intentions vis-à-vis du service national ne se fait pas aisément. Un mécanisme de défense, presque inconscient, se met automatiquement en place à la première question posée.

Nous revenons un autre jour. Des jeunes nés en 1987. C’est à leur tour de justifier de leur situation vis-à-vis du service national. Beaucoup d’entre eux sont encore au lycée. Quelques- uns sont accompagnés, d’un père ou d’une mère. L’un d’eux ne nous laissera pas parler à son fils. Il répondra à sa place: «Mon fils a le Bac à passer cette année, puis il y a l’université et, ensuite lorsqu’il terminera ses études, il ira accomplir son devoir sans aucun problème comme tous les autres jeunes». Et si on lui donnait la carte jaune? «l’houkouma sait ce qu’elle fait». C’était sans appel, pas la moindre chance de placer un autre mot.

Il faut dire, par ailleurs, que le service national est un excellent indicateur sur la position sociale et sur la situation vécue par les uns et les autres. Nombre de jeunes, questionnés à ce sujet, évoquent le chômage, l’oisiveté, l’extrême pauvreté dans laquelle ils vivent, surtout ceux des zones rurales. Et le service national représente, pour la majorité d’entre eux, une sorte de bouée de sauvetage, d’apprendre un métier ou d’acquérir le permis de conduire. Cela leur donne également un répit, provisoire certes, mais nécessaire pour voir venir.

Mais il y a également une grande proportion de jeunes qui n’ont ni accompli leur service national, ni obtenu la fameuse carte jaune. Parmi eux, il y a beaucoup d’étudiants qui viennent de terminer leurs études ou qu’ils ont terminé depuis longtemps. Ils ne se présentent pas aux bureaux de recrutement. Ils attendent, espérant une hypothétique amnistie et préfèrent vivre en situation irrégulière. Ils attendent. Parfois jusqu’à l’âge de 30 ans, voire davantage. Après plusieurs ordres d’appel, ils deviennent des insoumis et sont incorporés de force.

M. Mazari


A la caserne de Maillot, les convoqués sont muets !

Le stade Marcel Cerdan ne ressemble plus à l’ancien terrain du nom du boxeur.

C’est la gare routière Ferhani ouverte aux vents et au bruit des vagues qui viennent s’écraser contre les rochers. Le vacarme des autobus et des grues du chantier du nouveau stade fait oublier les grands hangars en face et la façade refaite et repeinte avec de grandes portes vertes métalliques.

La porte d’entrée est constamment ouverte donnant sur un espace réception très accueillant. Clean et très éclairée, la réception ressemble à un petit bureau de poste. Une femme est affairée à l’intérieur. Ce qu’on voit à son va-et-vient. Ce qui éloigne encore davantage l’idée qu’on est dans une caserne, un bureau de recrutement. Coincée entre l’hôpital Maillot et le front de mer, à Bab El-Oued, la caserne de par sa construction ressemble à un vieux domaine avec de longues bâtisses au toit encore en tuile rouge. Seul un bâtiment à gauche est surmonté de trois coupoles. Derrière on voit monter des arbres, des palmiers qui dépassent le mur élevé en rempart.

Ce matin du lundi est très frais. Un froid accentué par les heures d’attente devant ce bureau. Il fallait patienter, voir, regarder si des jeunes s’y présentent pour le conseil de révision. L’endroit n’inspirant plus aucun danger, comme il y a quelques années, la crainte et la peur, les jeunes en âge de passer la visite devraient affluer normalement, pense-t-on.

Après une demi-heure d’attente, le dos tourné à la brise fraîche, un jeune sort enfin par la porte. Il s’attarde sur le trottoir avant de prendre son chemin. Le regard méchant, il refuse tout contact. Laissant traîner derrière lui sa réponse sous forme d’un borborygme, il s’en va sans se retourner.

Il faut reprendre encore sa place en face de cette entrée qui paraît comme un bureau de vote boycotté. De longues minutes s’écoulent absorbées par le vrombissement insupportable des bus et les vociférations des receveurs avant que n’apparaissent deux jeunes dans la vingtaine devant la porte. Ils rentrent directement. C’est un signe que les gens n’ont plus peur de rentrer dans les casernes ou autre lieu des services de sécurité. Ils n’en sortiront pas. Deux autres en sortent et s’adossent directement au mur. Deux journaux à la main, faisant semblant de lire. Ils discutent à petites voix. Des voix à peine audibles. Placides, leurs visages ne disent rien. Ils refusent de répondre aux questions. Refusent toute discussion. Même après avoir décliné son identité, la réponse demeure: «walou».

Refaire le même scénario avec en prime un froid coupant dans le dos est ardu. La tâche tient un peu du voyeurisme. Faire le guet, attendre patiemment avant de trouver «sa cible». Jusque-là, tous les jeunes accostés ont manifesté de la méfiance. Les réponses ont la forme QCM. «Oui, non». Pourtant la vue de ces jeunes rentrer et sortir de ce lieu sans se soucier des regards alentour est un bon signe. Signe de paix et de stabilité. Cela pourrait dire aussi qu’ils viennent volontairement et «publiquement» pour répondre à un devoir. Mais la suspicion demeure. Stigmates de la décennie de terrorisme, la méfiance est encore au rendez-vous de tous les visages. Le lent va-et-vient se poursuit, mais pas moyen d’arracher un mot. Pas même sur le contenu de ces chemises cartonnées qui leur donnent l’air de demandeurs de visas.

En une demi-journée de guet et d’observation, seul un jeune accompagné de son père a accepté de s’arrêter et d’écouter. «Vas-y je t’attends ici, en face», lui dit le vieux robuste d’un certain âge. Le petit est un peu perdu. L’air dérouté, il prend la porte d’entrée comme s’il s’agit d’un sombre labyrinthe. La chemise cartonnée sous le bras, le permis et la convocation dans l’autre main, il s’en va et s’évanouit derrière une porte à l’intérieur de la réception. Le vieux explique que son fils ne devrait pas passer son service. Il est soutien de famille. Son dossier est dans la chemise. Il ne donne pas les raisons de la condition de son fils. Est-ce qu’il n’a pas eu peur de venir et du risque de son incorporation ? Pas vraiment, réplique le père qui avance l’argument de la situation sécuritaire qui s’est améliorée et la durée du service. Mais il souhaite qu’on ne le retienne pas. «La famille a besoin de lui plus que le pays qui est plein de jeunes», pour lui.

Entre-temps, sort un autre jeune, la carte dispense entre les mains, les yeux cloués dessus avant de se rendre compte qu’il est dans la rue. D’un geste rapide, il la met dans la poche intérieure de son blouson et s’en va aussi vite. Il est remarquable comme on ne sort pas de la même manière qu’on est rentré. Tous s’arrêtent un instant devant la porte et repartent ensuite alors qu’ils sont rentrés directement sans un regard à ce qui se passe autour.

L’observation s’achève sur trois bidasses en civil dont un bleu avec un cartable qui dit qu’il connaît maintenant l’endroit. On le remarque à son accent de l’ouest très prononcé. Le pas vif, ils sont déjà loin dans la foule caractéristique de ce carrefour, plutôt bouchon bruyant et fumant l’autobus.

Djilali B.


Rush sur le bureau de recrutement de Annaba

Les jeunes Algériens ont désormais une nouvelle vision du service national. Ils étaient plusieurs centaines lors des dernières inscriptions à faire la chaîne durant de longues heures pour pouvoir se tirer une place et faire partie de la nouvelle vague des partants. Le bureau de recrutement de Annaba était assailli durant plusieurs journées. Mais qu’est-ce qui attirait tant de jeunes vers cette obligation militaire qui ne représente désormais plus un handicap pour le recrutement à des emplois divers ? Cette carte jaune ou ce livret militaire ne sont plus exigés pour quelque motif que ce soit.

«Je venais de m’inscrire pour passer mon service militaire, on m’a donné 400,00 DA pour les frais de transport et on m’a même donné à manger», nous disait un jeune à sa sortie du bureau de recrutement. «J’ai bien envie de connaître les bienfaits de cette grande école qui a de tout temps formé des hommes. Le chômage nous a démolis et le départ vers le service national est pour nous une opportunité à ne pas rater», nous a fait savoir un autre jeune disposé, selon lui, à enfiler dans l’immédiat le treillis tacheté de l’ANP. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus peur de l’armée et veulent dans leur grande majorité passer par ce chemin qui pourrait être pour eux l’itinéraire parfait vers des objectifs diversement appréciés.

«Moi, c’est au mois de mars que j’embarque pour ma nouvelle vie de militaire. J’ai bien envie d’affronter les difficultés de quelque nature qu’elles soient, une expérience comme celle-ci m’intéresse beaucoup», a enchaîné M. Abdelkader, un jeune bachelier qui n’a pas terminé ses études universitaires. Autour du bureau de recrutement où des jeunes en âge d’accomplir le service national passaient leur visite médicale, on nous raconte comment ça se passe à l’intérieur de la caserne. «On nous a donné une fiche de voeux pour exprimer notre choix de l’affectation et de l’arme qui nous intéresse et aussi sur le fait que l’on veut ou pas passer son service national», nous a appris S.Abdelghani, un universitaire de la commune de Berrahal.

Une autre facilité semble attirer les jeunes, c’est cette opportunité de leur permettre d’opter, à l’issue de la période légale, à s’engager dans l’armée. «Je n’ai pas de niveau qui me permette de m’engager, mais j’espère qu’avec la période du service national j’aurais quand même une chance à faire carrière dans l’armée.

Car je n’ai aucune opportunité dans le civil surtout que l’on entend dire que notre armée va vers le professionnalisme». Aujourd’hui, cette idée gagne du terrain et est dans la bouche de tous ceux qui aimeraient franchir ce seuil pour faire carrière dans l’armée.

Ainsi, «contrairement aux années passées, les jeunes sont de plus en plus nombreux à vouloir passer leur service national pour diverses raisons». Parmi ces motivations, il y a notamment le fait de fuir, ne serait-ce qu’un temps, le chômage et les risques de dévier vers les fléaux sociaux. Il y a aussi cet autre aspect dans l’armée qui suscite beaucoup l’intérêt de certains parents. «J’ai encouragé mon fils à opter pour son service militaire dans l’espoir de bénéficier d’une éducation qui aurait le dessus sur celle que la rue lui donne. Je suis très content qu’il effectue son service national. Il pourrait sans aucun doute échapper à tous les risques qui le guettent en commençant par la consommation de barbituriques et autres drogues», nous a fait savoir A.Lakhdar, fonctionnaire. «Mon voisin avait un fils très perturbé et de tendance agressive. Mais dès qu’il est parti à l’armée, il a complètement changé et il est devenu l’exemple des jeunes du quartier.

Après 16 mois de service national, il avait opté pour un contrat de trois années. Il s’est fait une situation», ajoute notre interlocuteur qui attend avec impatience le mois de mars pour voir son fils s’embarquer vers sa nouvelle destinée.

Hocine Kedadria


L’ANP, un corps pourvoyeur d’emplois

Il est vrai que pour s’engager dans l’armée, on y réfléchit plutôt deux fois qu’une. Mille et une raisons y mènent et mille et une autres poussent à s’en éloigner. Mais qu’en pensent ces milliers de jeunes mis hors du circuit scolaire qui se bousculent, aujourd’hui, aux portes des casernes?

Et dire qu’ils n’étaient pas nombreux durant les années 1990. Evidemment, il ne faisait pas bon vivre sous la casquette durant ces années de feu où la mort guettait derrière le moindre buisson.

Tant mieux alors pour le pays c’est la preuve par neuf que le terrorisme a vécu. Le jeune Hafid, natif d’Aïn Kercha, aujourd’hui avec le grade de caporal, après avoir subi une formation au centre d’instructions de défense aérienne de Sétif, n’en pense pas moins, même s’il subsiste encore en lui quelques appréhensions sur les résidus de la violence terroriste. Reconnaissant que toute médaille a son revers, Hafid, tout comme Abdelkrim, un djoundi qui a fait, lui, le centre d’instructions d’infanterie d’Aïn Arnat, préfèrent parler de leurs lendemains plutôt à l’abri de l’incertitude grâce à l’Armée nationale populaire, pour mettre entre parenthèses la vie dure qu’on leur mène dans la caserne.

Est-ce à dire que l’armée, avec toute son austérité, s’est avérée pour eux un refuge? Hafid ne s’en cache pas «j’ai arrêté mes études en deuxième année secondaire.

Dans mon village natal Aïn Kercha, il ne fallait pas espérer trouver de quoi meubler son temps en contrepartie d’une paie. Des demandes d’emploi, partout à Constantine, Aïn Beïda, Batna, Oum El-Bouaghi, pensez-vous j’en ai fait par dizaines, sans même recevoir la moindre réponse, même négative. S’engager dans l’armée? C’est venu presque naturellement, d’autant plus que nombreux sont nos aînés du village qui ont opté pour les casernes et ils ne s’en portaient que mieux.

En plus, nous étions loin du temps où le terrorisme dictait sa loi. Abdelkrim, moins prolixe, tenait à rectifier, quelque peu, le tir de son ami. «Ecoutez, aujourd’hui ce n’est plus comme avant on ne rentre pas comme on veut dans l’armée. Et de nous révéler qu’ils étaient nombreux à subir les tests d’aptitude physique et de niveau d’instruction.

Notre interlocuteur nous avouera que quelques uns seulement ont été retenus. Hafid ne fera qu’acquiescer pour dire, lui aussi, que les candidats aux différents centres d’instructions de djounoud et caporaux sont nombreux. Il ne manquera pas de confirmer le nombre de jeunes retenus.

L’on saura ainsi de Abdellah, un sergent originaire de Tébessa, qui avait fait l’école des sous-officiers d’infanterie de Khenchela, qu’avant l’année 2000 les jeunes ne se bousculaient pas aux portes des casernes. «Une école ne recevait qu’un nombre limité de candidats et encore on n’était pas trop regardant sur les tests. Un autre sergent Tahar d’Oued Seguène, ayant passé une formation à l’école des sous-officiers du matériel de Skikda et qui s’est spécialisé dans la réparation du matériel roulant, lui, ne se plaignait pas trop de sa condition de militaire et espère fonder un foyer d’autant mieux qu’il arrive à faire des économies avec la paie qu’il reçoit. Interrogé sur le salaire qu’il touche Tahar préféra sourire pour toute réponse.

Hafid et Abdelkrim ne s’en formaliseront pas outre mesure pour nous avouer qu’ils touchent aux environs de 10.000 dinars et qu’ils arrivent à mettre des sous de côté. Il faudra savoir, par ailleurs, que l’armée recrute pour la formation dans ses différents centres, des jeunes ayant un niveau d’instruction de la 7ème année fondamentale jusqu’à la 2ème année secondaire pour ce qui est des djounoud et des caporaux. Il est exigé pour les sous-officiers un niveau de terminale, au moins pour un contrat de 7 années, souvent renouvelable.

C’est, du moins, ce que nous saurons des militaires qui s’étaient prêtés de bonne grâce à la discussion que nous avons engagée avec eux. Des officiers actifs que nous avons également rencontrés nous expliquent que l’armée a regagné du terrain sur le plan des effectifs et connaît, actuellement, un engouement des jeunes ce qui facilitera, nous diront-ils, le passage progressif vers une armée professionnelle.

Invariablement, lors de nos discussions, l’on comprendra que si l’armée suscite, certes des vocations, elle n’en demeure pas moins pourvoyeuse d’emplois pour ces milliers de jeunes en proie au chômage surtout ceux issus des petites villes de l’Algérie profonde. Il est, en effet, rare que des jeunes des grandes villes comme Constantine, Oran ou Alger s’engagent comme hommes de troupe ou sous- officiers, nous avouera un interlocuteur. On parle volontiers au sein de l’armée des jeunes du BTS, autrement dit les wilayas de Batna, Tébessa et Souk Ahras, connues pour avoir, par le passé, nourris en djounoud, sous-officiers, officiers, l’ANP.

Cette tradition n’a jamais été perdue et elle a acquis à sa cause d’autres wilayas du pays, notamment dans leurs petites agglomérations. A ce propos, un officier que nous avons rencontré nous expliquera que l’armée algérienne, grâce à l’engouement des jeunes, au-delà du fait qu’elle constitue alors un refuge, gagne en qualité d’autant mieux qu’elle est désormais sélective.

Mohamed Salah Boureni