La police anti-émeutes manifeste dans les rues de la capitale…

Crise de régime, luttes pour la succession ?

La police anti-émeutes manifeste dans les rues de la capitale…

Omar Benderra, Algeria-Watch, 16 octobre 2014

A la veille de la commémoration du déclenchement de la guerre de Libération Nationale le 1er novembre 1954, dans un mouvement absolument inédit, plusieurs centaines de policiers des compagnies anti-émeutes ont créé un véritable émoi dans la population en manifestant dans les rues d’Alger. Des milliers de policiers ont défilé mercredi 15 octobre dans les artères de la capitale en convergeant vers le siège de la Présidence de la République. Les policiers ont exigé de rencontrer le premier ministre Abdelmalek Sellal pour demander le départ de leur chef et exposer des doléances socio-professionnelles. Il est intéressant de noter que ces fonctionnaires révoltés se dirigent vers le palais présidentiel non pas pour rencontrer le chef de l’Etat, visiblement considéré comme hors du jeu, mais son premier ministre, véritable fondé de pouvoir du système…

Ces policiers exigent en tant que préalable, le limogeage de leur chef, le général Hamel, accusé d’incompétence, de népotisme et de corruption. Ces fonctionnaires voudraient que soit autorisée la création d’un syndicat ainsi que la réintégration de plusieurs milliers de leurs collègues révoqués. Outre des demandes de caractère corporatiste ou socio-professionnelles, qui semblent parfois exorbitantes, ces agents de police mettent en cause la justice et leur direction dans la dégradation de la situation sécuritaire. La hausse du banditisme et de la criminalité résultant selon ces policiers de la mauvaise administration de la justice et du laxisme dont fait preuve la haute hiérarchie policière.

Ces actions de désobéissances inaugurées dans le sud du pays, à Ghardaïa précisément, sans précédent dans l’histoire des mouvements sociaux algériens, sont en contravention directe avec l’interdiction de manifester dans la capitale ainsi qu’à l’interdiction aux policiers de se constituer en syndicat ou de protester publiquement. Ils traduisent l’usure de l’instrument habituel de gestion sociale du régime.

De fait, la police semble observer un mouvement de grève non-dit sur de larges portions du territoire national. Des rassemblements d’agents en uniforme ou en civil et des manifestations sont en effet signalés dans divers points du pays alors même que les barrages et contrôles de police semblent avoir été levés.

Cet incroyable mouvement de rue exacerbe le caractère plutôt surréaliste d’une vie politique en pointillés marquée, au-delà de l’anecdotique « vacance » du pouvoir, par le vide politique. Le pouvoir légal et institutionnel est en effet vacant depuis des lustres. Le pouvoir réel continue d’être exercé par les groupes d’intérêts formés de généraux et d’oligarques qui dirigent de facto l’Algérie loin du regard de la société. En dehors de ceux qui sont chargés de l’accréditer, personne n’accorde d’importance particulière au dispositif de façade censé conduire la politique du pays. Le chef de l’Etat est absent depuis des mois, Abdelaziz Bouteflika, très diminué, ne fait que de très rares – et très brèves – apparitions télévisées où la dégradation de son état de santé est impossible à masquer malgré une profusion d’artifices, d’effets de mise en scène et de montages plus ou moins grossiers. Le reste est à l’avenant. Il n’est de vie politique qu’une sorte de parodie animée par des acteurs usés et des médias déconsidérés sur fond de dilapidation d’une rente en extinction.

C’est sur ce fond à la fois morbide et ridicule que les Algériens bâillonnés, entre stupéfaction et perplexité, voient défiler sous leurs yeux, ceux qui les empêchent, depuis le coup d’état du 11 janvier 1992, parfois avec une grande brutalité de manifester et d’exprimer, démocratiquement, leur mécontentement sur la voie publique. Ce sont ceux-là même qui harcèlent les syndicats autonomes qui demandent à en constituer un qui leur soit propre ! La révolte de ces forces répressives ne suscite pas, c’est un euphémisme, une grande sympathie populaire. D’autant qu’à la différence du sort réservé aux autres mouvements sociaux, ces manifestants sont traités avec déférence par des autorités qui en soulignent, au contraire, le caractère « responsable ». On est loin des accusations de « menées antinationales » adressées aux syndicats autonomes de la fonction publique. Pour beaucoup de spectateurs de cette manifestation d’un des bras armés du régime, il ne fait guère de doute que ces policiers en rupture n’hésiteront pas demain à réprimer avec férocité ceux qui auront le front d’invoquer le droit qu’ils s’arrogent ostensiblement aujourd’hui.

Le mouvement interpelle néanmoins les citoyens dont certains se demandent s’il ne s’agit pas en l’occurrence d’une péripétie visible des conflits au sommet du pouvoir. Le contexte opaque nourrit les suspicions et alimente les traditionnelles théories conspirationnistes sur les « luttes de clans » pour la succession du président Bouteflika et le contrôle de la rente. Ces manifestations policières seraient pour des observateurs plus ou moins inspirés, le résultat de manipulations déstabilisatrices et de manœuvres destinées à influencer le cours d’une succession annoncée. Certains, inquiets de la paralysie du régime dans une situation de contraction de la rente, voudraient accélérer le processus de succession dont d’autres ne veulent surtout pas entendre parler. Il demeure qu’il s’agit, en tout état de cause, d’une évolution préoccupante pour un système avant tout articulé autour de ses différentes polices.

Le clair-obscur du sérail politique algérien autorise toutes les hypothèses. Mais, au-delà de ces constructions, les protestations policières en cours montrent sans ambiguïté la détérioration du climat général qui prévaut dans un pays où l’absence du chef d’Etat n’est que l’un des symptômes de la déréliction de l’Etat lui-même. La révolte d’un instrument aussi central dans la gestion politique et sociale est l’indicateur d’une crise de régime. Il reste, in fine, que l’actuelle rébellion policière est la démonstration par l’absurde d’une inconcevable perte d’autorité, d’une incompétence stratosphérique et d’une administration à bout de souffle.

Très symboliquement, ces défilés policiers sont la forme involontaire mais parfaitement exacte d’une commémoration par le régime du soixantième anniversaire de la proclamation du 1er Novembre 1954. Ils révèlent crûment, dans une dimension ubuesque, qu’en Algérie la liberté de manifester n’est concédée, aujourd’hui comme hier, qu’à ceux qui sont chargés de l’étouffer. Dans sa dérive crépusculaire, le régime recroquevillé sur lui-même, répressif jusqu’à l’autisme, sans pilote ni direction responsable, en arrive ainsi à être contesté dans sa nature même par l’un de ses principaux piliers…

Omar Benderra
16 octobre 2014