Une fatiha pour l’Algérie

Une fatiha pour l’Algérie

Par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 13 février 2003

Fayçal Metaoui n’a pas fait de révélation sensationnelle. Il a simplement écrit, dans deux articles différents, ce que toute l’Algérie sait: les services du DRS contrôlent tout le pays.

Le Département de renseignements et de sécurité, que les Algériens continuent de désigner par le sigle SM pour Sécurité militaire, qui en fut l’ancêtre, contrôle les partis, les associations, la presse, et tout le reste: administration, banques, finances, diplomatie et carrières.

Pourtant, ces articles ont cassé un nouveau tabou. Leur publication a mis en émoi le monde politique d’Alger. Qu’est-ce qui a changé pour qu’il soit désormais possible de citer ces deux hommes, et de dire, publiquement, leur puissance, leur mainmise totale sur la vie politique du pays ? Désormais, le pouvoir a un nom. Il est identifié, car le journaliste cite nommément les généraux majors Mohamed Mediène, celui qu’on appelle presque affectueusement Tewfik, et Smaïn Lamari, ou Hadj Smaïn, l’homme qui, dit-on, effectue chaque année un pèlerinage à La Mecque. Voilà les deux hommes qui président aux destinées du pays depuis une décennie, qui furent au centre de la décision politique durant ces années terribles, des hommes dont le pouvoir comprend aussi bien la lutte antiterroriste que le choix du chef de l’Etat, la désignation des ministres que la distribution des quotas à l’Assemblée, les orientations données à la presse comme le choix des dirigeants des partis. Désormais, on ne peut plus parler de «l’armée», ou des «généraux», des formules génériques qui permettent de tout dire sauf l’essentiel. Car dans l’armée elle-même, le monde des «services» a toujours été un monde à part. Le plus puissant, le mieux informé, celui qui dispose des meilleurs leviers d’influence sur la vie politique et économique du pays, celui qui agite les politiciens, organise les alliances, fait exploser les organisations et partis d’opposition indésirables, et gère le partage de la rente. Il dispose de ramifications dans tous les secteurs, jusqu’au niveau le plus bas, avec une marge d’action et de décision illimitée. On peut enfin dire qu’ils sont «Les Décideurs», les vrais. Les seuls. Dès lors, la responsabilité de ces hommes devient immense. Non celle liée à ce qui s’est passé, mais celle qui concerne l’avenir du pays. Toute sortie de crise dépend désormais d’eux. Ils détiennent l’information et la décision. Ils sont le pouvoir législatif et exécutif. Ils se sont substitués aux électeurs, et semblent encore avoir la possibilité de le faire. Vont-ils le faire, l’année prochaine, lorsque les Algériens seront appelés à élire leur nouveau chef d’Etat ?

Tout l’avenir du pays est lié à cette décision. S’ils s’en mêlent, cette fois-ci encore, il n’y aura évidemment rien à attendre des présidentielles de 2004. Ce sera un simple spectacle destiné à donner un peu de vie à la galerie politique, sans changement de fond. Par contre, s’ils décident, pour une raison ou une autre, de laisser les Algériens faire leur choix, ils peuvent donner au pays une chance de s’en sortir. Car aucun pays au monde n’a réussi à se développer, à donner une chance à ses citoyens, en les maintenant sous un contrôle policier strict. Le droit du citoyen à la liberté reste la meilleure garantie de développement, malgré ce que peuvent prétendre les partisans des «dictateurs éclairés».

Ces évidences amènent évidemment plus de questions que de réponses. Du moins pour le moment. A priori, on serait tenté de dire que les deux hommes ont été «débusqués», que leurs jours sont finis, du moment que la presse peut parler d’eux librement. Des rumeurs persistantes donnent les deux homes partants au lendemain des élections. Ils souhaitent simplement organiser leur départ, en obtenant certaines garanties, dit-on.

Mais le départ de Tewfik a déjà été annoncé à la «une» d’un quotidien. L’information est restée sans suite. Il est inutile de vouloir en comprendre le comment et le pourquoi. C’est un jeu trop complexe, et personne ne détient suffisamment d’informations pour prétendre comprendre.

Cette fois-ci, Tewfik Mediène et Smaïn Lamari sont désignés comme les faiseurs de rois. Et, curieusement, ceci intervient quelques semaines après les déclarations du chef d’état-major Mohamed Lamari affirmant que l’armée entérinera le choix des Algériens l’année prochaine, quel que soit le vainqueur. Le même homme avait fait une déclaration similaire avant les élections de 1999, ce qui n’avait pas empêché le scrutin d’être totalement manipulé, ce qui avait d’ailleurs provoqué le retrait de six candidats sur sept.

Faut-il comprendre par là que Mohamed Lamari se démarque de ses pairs, et qu’en même temps, ceux-ci sont montrés du doigt ? Peut-être. Mais c’est un monde kafkaïen, dans lequel il est extrêmement difficile de s’avancer. Au mieux, peut-on avancer des hypothèses. Avec cette certitude: si les services décident de saborder les élections de 2004, ils le feront. Mais s’ils décident, après avoir pris des garanties raisonnables, de laisser l’Algérie se libérer, ils auront accompli un essentiel pour permettre au pays d’envisager une sortie de crise.

En ces journées de l’Aïd, levons une fatiha…