Le général Toufik mis à la retraite : La fin d’une époque

Le général Toufik mis à la retraite : La fin d’une époque

El Watan, 14 septembre 2015

Chute d’un mythe et la fin d’une époque. Le tout-puissant patron des services de renseignement, le général de corps d’armée Mohamed Mediène dit Toufik, a été démis de ses fonctions après un quatre de siècle de règne dans l’ombre.

Il est – avec le Département du renseignement et de la sécurité (DRS) – le symbole de la période la plus tumultueuse de l’histoire contemporaine du pays. Son départ est un événement, tant l’homme et les services qu’il dirigeait ont concentré de vastes pouvoirs hors de portée de tout contrôle et surtout au rôle politique considérable.

L’homme «sans visage» a été jusqu’à hier le dernier survivant en poste du cercle de militaires qui ont barré la route aux islamistes du FIS. L’ère Toufik a vécu laissant un DRS dépouillé de ses pouvoirs et de son influence. C’est par le biais d’un communiqué de la présidence de la République – un fait inédit – que sa mise à la retraite a été prononcée.

«Conformément aux dispositions des articles 77 (alinéas 1 et 8) et 78 (alinéa 2) de la Constitution, Monsieur Abdelaziz Bouteflika, président de la République, ministre de la Défense nationale, a mis fin ce jour aux fonctions de chef du Département du renseignement et de la sécurité, exercées par le général de corps d’armée, Mohamed Mediène, admis à la retraite», a annoncé le communiqué présidentiel.

Il est remplacé par le général-major à la retraite, Athmane Tartag dit Bachir, lui aussi a été longtemps officier des services ayant exercé auprès de son désormais prédécesseur avant de partir à la retraite.

Ainsi donc, prend fin une période remplie de conflits et de luttes d’influence entre différents pôles du pouvoir. Intervenu dans un contexte politique aussi flou qu’incertain, le départ du général Toufik ne manque pas de soulever des interrogations.

Un limogeage ? Est-il parti au terme d’une guerre d’usure entre son département et la présidence de la République qu’il a perdue ou bien suite à un arrangement – un départ négocié – dicté par une conjoncture sécuritaire nouvelle ? Au regard de la nature opaque du fonctionnement du pouvoir réel, il n’est pas si facile de confirmer une thèse aux dépens d’une autre.

Probablement les deux à la fois. Cependant, il faut rappeler que la décision de Bouteflika de briguer un quatrième mandat présidentiel avait révélé des désaccords profonds entre les clans et la guerre avait débordé le sérail pour être portée sur la place publique. Le tout-puissant des Moukhabarate a essuyé des attaques violentes venues pour la première fois de l’intérieur même du régime.

A quelques semaines de la présidentielle d’avril 2014, le secrétaire général de l’ex-parti unique, Amar Saadani s’est ouvertement attaqué à celui que tout l’establishment algérois redoutait, inaugurant ainsi une longue guerre d’usure où chaque «groupe» s’employait à neutraliser l’autre.

Ce jour-là, le prestige du Général était sérieusement atteint. Une première défaite symbolique mais non sans conséquences politiques. La raison de cette guerre déclarée serait une opposition du patron du DRS à un quatrième mandat d’un Bouteflika à la santé incertaine. Mais en réalité, le général Toufik n’avait jamais affiché clairement son opposition. La réalité est que Mohamed Mediène a de tout temps été «loyal» jusqu’au bout.

Cependant, il aurait «réfléchi à un plan B» dans le cas où le président sortant serait dans l’incapacité de briguer un autre mandat. Ce qui a été interprété par la garde prétorienne de Bouteflika comme une opposition.

Dans l’ambiance exécrable de la présidentielle, des officiers supérieurs au sein de l’armée connus pour leur proximité avec le patron du DRS étaient soudainement envoyés à la retraite, dont le général Djebar Mhena, chef de la sécurité de l’armée, la colonel Chafik chargé de la lutte contre la corruption et le colonel Fawzi qui s’occupait des médias, pour en arriver à l’arrestation fracassante du chef de la lutte antiterroriste, le général Hassan.

Dernier épisode annonçant la fin de celui que certains surnomment «dieu de l’Algérie» et symboliquement la victoire de Bouteflika qui a consacré l’essentiel de son énergie à «disloquer» le noyau dur constitué par les généraux de la période 1990 pour déplacer le centre du pouvoir à la Présidence.

DRS, fin et suite

Mais faut-il réduire l’événement à l’unique lutte clanique ? Ne s’agit-il pas aussi du «démantèlement» ou de la «mutation» d’un appareil aussi tentaculaire qu’hégémonique ? D’évidence, le départ du général Toufik, certes dans un contexte conflictuel, obéit à des impératifs politiques et sécuritaires nouveaux.

Le DRS, qui convenait durant une période marquée par une guerre contre le terrorisme, ne correspond plus dans sa forme actuelle à une nouvelle situation ou à la menace sécuritaire qui, elle, a connu des transformations profondes redoublant de férocité. «La nature de la menace a changé et pour la combattre, il faut adapter l’instrument de lutte», analyse un spécialiste.

Ahmed Ouyahia, dans sa conférence de presse d’avant-hier, a laissé entendre que les appareils sécuritaires du pays connaissent un changements «naturel» pour mieux les adapter. Une restructuration interne.

Même la notion et la vocation des Services devraient «subir» une mutation. Passer du sécuritaire au renseignement, à l’anticipation et à la prévention.

Héritier de la Sécurité militaire, le DRS est perçu par les acteurs politiques et sociaux ainsi que les militants des droits de l’homme comme «police politique» dont la mission est de museler la société. C’est Big brother.

Dans les milieux initiés, l’on parle d’une «réforme structurelle et doctrinale» des Services mise sur la table depuis des années, mais chahutée par des luttes politiques.

Il faut souligner que depuis quelques années, des failles sont apparues dans le dispositif sécuritaire, rendant «possibles» des attaques terroristes d’envergure : l’attaque contre l’Académie interarmes de Cherchell, les attentats commis par le Mujao dans le sud du pays et surtout la prise d’otages du site gazier de Tiguentourine.

A la menace «domestique» s’ajoute celle encore périlleuse du voisinage immédiat.

Le pays est cerné par des frontières à la fois hostiles et instables. Le chaos libyen et l’instabilité malienne sont deux menaces réelles et permanentes qui exigent une adaptation de l’outil sécuritaire.

La priorité est de «sanctuariser le territoire». Il s’agit là d’éléments objectifs. Le départ de Toufik, bientôt 76 ans, «négocié et sans contrepartie» – un départ consentant – devrait-il être analysé à l’aune de cette donne ? Vraisemblablement, d’autant que l’usure du temps et de la fonction a dû peser sur la décision.

De l’avis d’observateurs avertis, la fin de mission du général Toufik devrait conduire, à terme, au changement même de l’appellation du Service comme ce fut le cas pour la défunte Sécurité militaire.

En tout cas, le DRS dans sa forme actuelle est voué à disparaître. Et dans ce mouvement, d’autres changements aussi importants que nécessaires devraient suivre.

Mouloud Hamrouche avait convié les Toufik, Gaïd Salah et Bouteflika à préparer leur départ. Sommes-nous dans ce schéma ? La longue parenthèse fermée de l’ère toufikienne amorcera-t-elle un changement dans la nature du système politique ? Pas si sûr.
Hacen Ouali


Portrait

le Général T. ou le «crépuscule des idoles»

Rab Edzaïr» n’est plus. En Algérie, décidément, même les dieux meurent. Par doses homéopathiques de décrets présidentiels sonnant le glas d’une époque, celle de «l’homme fort», du «faiseur et dé-faiseur de rois», avec son armada de pouvoirs illimités.

Hier, dimanche, l’indéboulonnable général de corps d’armée Mohamed Mediène dit Toufik, commandant depuis 25 ans du Département du renseignement et de la sécurité, — le DRS, les omnipotents Moukhabarate algériens —, a remisé son képi, ses galons, avant de prendre la porte de(s) «Services».

«Démissionné» par celui-là même qu’il a intronisé ou démissionnaire à l’insu de son plein gré. Le départ du général Toufik marquera assurément le dernier acte (concerté ou pas ?) d’un démantèlement/restructuration du DRS, mené méthodiquement, parfois à la hussarde, depuis ce 29 juillet 2013, date du retour en Algérie du président Bouteflika après une longue hospitalisation à l’hôpital du Val-de-Grâce, dans la capitale parisienne.

La présidence de la République, dans son laconique et expéditif communiqué rendu public dans la journée d’hier, ne s’encombre pas de formules épurées. Pas de quartier, surtout pas d’éloge panégyrique, ode au généralissime officier du Renseignement, longtemps la mascotte du pouvoir occulte, transfiguré, par la rumeur insistante sur la guerres de clans, en «contre-pouvoir» au régime du présumé «hyperprésident» aujourd’hui malade et impotent.

Les enquêtes du DRS, révélant une corruption politico-financière pratiquée à grande échelle, éclaboussant le proche entourage du président Bouteflika, parmi ses ministres et sa fratrie, ont visiblement précipité la chute de «l’homme au cigare».

«Conformément aux dispositions des articles 77 et 78 de la Constitution, Monsieur Abdelaziz Bouteflika, président de la République, ministre de la Défense nationale, a mis fin ce jour aux fonctions de chef du Département du renseignement et de la sécurité, exercées par le général de corps d’armée Mohamed Mediène, admis à la retraite», lit-on dans le communiqué rédigé dans un style télégraphique.

La Présidence annonce remplacer le général «admis à la retraite» par un général-major «retraité» : Athmane Tartag, en l’occurrence, désigné nouveau chef du Département du renseignement et de la sécurité.

Selon ses biographes officieux, Mohamed Mediène serait né à Guenzet, à Sétif, en 1939. Algérois d’adoption, c’est à Bologhine qu’il grandira, dans le mythique Bab El Oued, avant de rejoindre en 1961, soit avant la fin de la guerre d’indépendance, l’Armée de libération nationale.

A l’indépendance, il est en formation à l’école du KGB au sein des toutes premières promotions dites «tapis rouge». Mais c’est sous Chadli Bendjedid, le colonel-Président, son «parrain» présumé, que le «destin national» du général T a commencé à s’affirmer.

C’est à la tête de la sous-direction de la sécurité de l’armée, sous le commandement du général Lakehal Ayat, directeur central de la Sécurité militaire, successeur de Kasdi Merbah, éjecté à la mort de Boumediène, qu’il se ferra un nom.

Porté par sa bonne étoile, il succédera en 1987 au général Hocine Benmaâlem à la tête du Département des affaires de défense et de sécurité (DADS) coiffant les services de sécurité du pays (police, gendarmerie, Sécurité militaire).

Totem des décideurs

Au lendemain de la révolte d’Octobre 1988, fatale au général Lakehal Ayat, le patron de la terrible Sécurité militaire, l’ancêtre du DRS, il est nommé directeur central de la sécurité de l’armée, en remplacement du général Betchine.

Le départ/éjection de Betchine en octobre 1990 lui ouvrira grand le corridor du pouvoir réel. Et de prendre la tête de plusieurs directions relevant du Renseignement, créant, en plein tumulte des année 1990, le DRS. «Janvieriste» de la première heure, éradicateur impénitent, le général Toufik incarnera la décennie 1990, ses rivières de sang et ses contingents de victimes expiatoires tombées sur l’autel de la lutte sans merci contre le terrorisme islamiste.

Pourfendeur de la République pour certains, un de ses principaux sauveteurs pour d’autres, le général T. est régulièrement mis en joue par les ONG «droits de l’hommiste».

Son nom est associé à toutes les dérives sanglantes de la «décennie noire», dont l’assassinat du président Boudiaf par un élément du groupe d’intervention du DRS, le GIS. Personnage charismatique, cultivant l’intrigue, le secret – à la limite de la pathologie Big Brother – le général Toufik a réussi le pari de mettre en coupe réglée la société algérienne et des pans entiers de la vie publique. Personnel politique, médias, administration, secteur économique, aucune parcelle de liberté n’est épargnée par le club très restreint de «décideurs» dont il était un des totems.

A «l’international», la réputation des «services» algériens, façonnés par leurs mythiques fondateurs et chefs successifs (Abdelhafid Boussouf, Kasdi Merbah, Lakehal Ayat, Mohamed Betchine et Mohamed Mediène), tous éjectés, démis ou carrément assassinés (Merbah, chef de la SM de 1963-1978, a été assassiné en 1995), exhalent relents de «soufre» et suscitent des motifs de «fierté» quant à leur redoutable efficacité et marge d’autonomie vis-à-vis des grandes puissances, dont les USA et la France, avec qui le général Toufik, dit-on, ne serait pas en odeur de sainteté.

Les services d’intelligence américains pointent ainsi du doigt la «paranoïa» des services dirigés par le général T. Un câble WikiLeaks traitant de la coopération sécuritaire (du 6 décembre 2006) tartine, non sans clichés, sur ce «groupe épineux et paranoïaque avec lequel il est très difficile de travailler».

«L’Africom a offert beaucoup plus, mais les Algériens ont gardé volontairement un pied sur le frein. Ils veulent éviter la dépendance dans leurs relations militaires, de sorte à éviter que des informations sur leurs activités se propagent parmi les partenaires étrangers. Ils ont des capacités administratives limitées et les agents qui travaillent sur les activités bilatérales avec la France ou l’Allemagne ou la Russie sont les mêmes qui travaillent avec nous. Ils sont incompétents lorsqu’il s’agit des tâches polyvalentes. Pour cacher leur méfiance et leur paranoïa, ils utilisent des astuces bureaucratiques.

Contrairement à nos programmes avec d’autres pays, les services de renseignement militaires algériens effacent toute trace de nos activités bilatérales militaires. Ils sont intéressés de chercher à renforcer leur propre position au sein de la structure du pouvoir algérien en utilisant le contrôle de la relation de sécurité avec les Etats-Unis».

Avec la France, c’est le très classique «je t’aime, moi non plus». Dans Paris-Alger, histoire passionnelle, l’ouvrage écrit par Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet (paru en 2014), on dresse le portrait d’un général Toufik à la lumière de témoignages de responsables français (Claude Guéant, Nicolas Sarkozy, Bernard Squarcini, Jean-Yves le Drian). Mediène est décrit comme un «taiseux». «Il est marqué par la lutte sanglante qu’il a menée contre les islamistes dans les années 1990.»

DRS comme instrument du cabinet noir

«Un homme vif, subtil. Toufik fait partie de la génération des généraux qui ont le sentiment d’avoir sauvé la nation (…). Il pourrait être votre oncle. Un petit monsieur avec des lunettes. Un papy très posé, fin analyste, mais aussi très respecté : quand il parle, les généraux derrière ne bougent pas, lorsqu’il rit, ils rient», écrit-on dans l’ouvrage.

Auteur de La Mafia des généraux, Hichem Aboud, lui, ancien capitaine des «services» sous le commandement de Lakehal Ayat, qualifie la superpuissance du général Toufik de «mythe» (voir entretien El Watan, 5 juillet 2012). «Toufik faisait partie du cabinet noir. Le DRS a d’ailleurs été utilisé par le cabinet noir comme un instrument.

C’est ce que je reproche d’ailleurs à ces Services. Aujourd’hui, parmi le groupe des décideurs, le général Toufik est le seul à être resté en piste. On a fait du patron du DRS le ‘maître absolu’ de l’Algérie, le ‘faiseur de rois’, mais le DRS n’est plus ce qu’il était il y a dix ans.

Le DRS, je le dis et le répète : c’est du pipeau, un ballon de baudruche. Makan walou. Khouroutou. Quitte à froisser mes anciens collègues, le DRS n’a plus de pouvoir.

D’abord, son chef ne cherche pas la confrontation avec le Président, ce qui lui a valu d’être maintenu à son poste en 2004. Le général Toufik avait joué la carte de la ‘loyauté’ (à Bouteflika, ndlr) devant le quarteron de généraux qui voulait le remplacer par le secrétaire général du FLN, Benflis. Le général Toufik, les gens ne le savent pas, est excessivement légaliste.

Ce n’est pas parce qu’il est un idéaliste, mais parce qu’il veut se protéger.» Fin de citation. Le mythe, lui, ne fait que commencer.

Mohand Aziri


Athmane Tartag : Un «bombardier» à la tête du DRS

Le général à la retraite Athmane Tartag est le nouvel homme fort des services de renseignement algériens. Depuis hier, il est le nouveau patron du DRS.

Athmane Tartag est né au début des années 1950 dans la région de Constantine. Après une licence de géographie obtenue à l’université de Constantine, il répond à l’appel lancé dans les années 1972 par le président Boumediène, qui souhaitait voir les jeunes licenciés rejoindre l’ANP.

Recruté par la Sécurité militaire (l’ancêtre du DRS) en 1972, alors qu’il est encore étudiant, Athmane Tartag se voit confier, en 1978, la gestion du bureau de sécurité d’Oum El Bouaghi, puis en 1981 celui de Jijel. Ce n’est qu’en 1985 que le jeune officier des services de renseignement est affecté à Alger pour prendre en charge le bureau de sécurité de la wilaya.

Il est relevé de ses fonctions et connaît sa première traversée du désert, qui durera une année, avant de se voir confier la garnison d’Alger. A la faveur de la restructuration de la Direction centrale de la Sécurité militaire (DCSM) qui deviendra la Direction centrale de sécurité de l’armée (DCSA), il est installé comme directeur régional pour la 5e Région militaire.

Dans les années 1990, il est rappelé à Alger pour être nommé sous-directeur de l’opérationnel à la DCSA. C’est à cette période que le «bombardier» Tartag se fait connaître pendant la lutte antiterroriste, dont il sera l’un des principaux acteurs. Farouchement «éradicateur», Tartag va payer les accords passés lors des négociations entre les Services de sécurité et les éléments de l’AIS.

Il sera durant cinq ans placardisé (1999-2005) dans une structure panafricaine, loin de la campagne pour la réconciliation qui battait son plein à Alger. Ironie de l’histoire, c’est le général-major Mohamed Mediène qui le rappellera auprès de lui en qualité de conseiller, avant de l’installer à la tête de la Direction de la sécurité intérieure (DSI), suite à la mise à la retraite du général Abdelkader Kherfi, dit Ahmed.

Devenu le n°2 du DRS, il a assuré de fait le commandement de l’intervention militaire lors de l’attaque terroriste du site gazier d’In Amenas, en janvier 2013, qui a fait une trentaine de morts parmi les otages étrangers. Mis à la retraite en juillet 2014, on le disait en froid avec le patron du DRS. Il sera de nouveau rappelé par le Président pour occuper un poste de conseiller à El Mouradia.
Salim Mesbah


Mirage et réalité de la police politique

Le président Bouteflika a mis fin, hier, aux fonctions du chef du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), le général de corps d’armée Mohamed Lamine Médiène dit Toufik.

C’est tout un pan de l’histoire de la police politique en Algérie qui tombe. Car au-delà des missions du renseignement et de la sécurité inscrites dans les Constitutions successives qu’a connues le pays, ce département — qui organiquement est lié au ministère de la Défense — a régulé pendant 25 ans la vie politique nationale.

Il a fait et défait des partis politiques, dessiné leurs parcours, orienté leurs positions, fabriqué et déchu de hauts responsables du pays et même des présidents, supervisé des fraudes électorales au côté bien évidemment de l’administration. Rien ne se faisait sans la bénédiction du général Toufik, y compris les mandats successifs de l’actuel chef de l’Etat, Abdelaziz Bouteflika, dont la décision de mettre le patron du DRS à la retraite a provoqué, hier, un véritable séisme dans la vie politique nationale.

Pour le commun des mortels, Toufik est intouchable, c’est «Reb Edzaïr» (le dieu de l’Algérie), comme le qualifient certains pour mettre en évidence toute sa puissance. Hier, c’était la fin du mythe. C’est à se demander si Toufik était un mirage ou une réalité. Il est vrai que son service a puissamment contribué à lutter contre le terrorisme, a accompli des missions au service de l’Algérie, mais a aussi régenté la vie politique, économique et sociale.

Le DRS, comme son ancêtre la Sécurité militaire, la terrible SM, a fait la pluie et le beau temps. Il était partout : dans les ministères, dans les entreprises publiques, dans l’administration, au sein du mouvement associatif, dans les partis politiques, là ou il y a un regroupement humain. Il n’y a pas un seul parti de l’opposition qui ne s’en soit pas plaint.

Le Front des forces socialistes (FFS), le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) n’ont pas cessé de revendiquer la dissolution de la police politique, donc les services du général Toufik. Même le secrétaire général du Front de libération national (FLN) — que préside le chef de l’Etat —, Amar Saadani, n’a pas arrêté de demander le retrait du DRS de la vie politique. Mais peut-être pour d’autre raisons.

Une question se pose d’elle-même : le départ du mythique et mystérieux patron des Services algériens et son remplacement par un de ses anciens bras droits, Bachir Tartag, est-il synonyme de la fin de la police politique ? A première vue, ou dans la forme qui était la sienne, le DRS est profondément restructuré.

On peut même dire qu’il est devenu squelettique : il a perdu ses services presse, police judiciaire — à l’origine des enquêtes sur la corruption au sein de Sonatrach et du projet de l’autoroute Est-Ouest —, de la direction de la sécurité intérieure, tous rattachés depuis quelque temps à l’état-major de l’Armée nationale populaire, dont le chef est le désormais puissant général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, qui cumule aussi le poste de vice-ministre de la Défense.

Le DRS s’est vu également dépouillé du service de l’Intelligence économique. Peut-on dire alors qu’il n’a vraiment plus aucun instrument pour contrôler la société comme il le faisait jadis ? Attendons pour voir. La restructuration qui se déroule au sein des Services de sécurité n’a pas encore livré tous ses secrets et ses implications sur la vie politique nationale.

Le clan présidentiel, qui a renforcé sa puissance en mettant sur le carreau tous ceux qui peuvent troubler sa démarche, ne serait plus dans le besoin des services que le DRS assurait. Le président Bouteflika et ses collaborateurs ont prouvé qu’ils ont mis en place leur système propre. Les terribles pressions que subit la presse ne sont certainement pas l’émanation du service presse, qui n’existe plus.

Les pressions exercées aussi sur les annonceurs privés ne sont forcément pas celles de quelques agents du DRS tapis dans l’ombre. La dernière élection présidentielle, qui s’est déroulée dans des conditions très contestées par la classe politique et les rivaux du président-candidat, a été marquée par les mêmes méthodes et les mêmes irrégularités que toutes les précédentes, sans l’implication des services de Toufik. Alors, l’argument du retrait de la police politique de la vie politique nationale est une idée qui doit faire ses preuves. Wait and see.

Said Rabia