La disparition du général Lamari rouvre la plaie de la décennie rouge de l’Algérie

La disparition du général Lamari rouvre la plaie de la décennie rouge de l’Algérie

Abed Charef, Maghreb Emergent, 13 Février 2012

L’annonce de la disparition du général major à la retraite Mohamed Lamari a plongé les algériens dans le souvenir des terribles années de guerre civile. Le parcours de l’ancien chef d’Etat Major, décédé ce lundi d’un arrêt cardiaque à l’hôpital de Tolga (sud est de l’Algérie), est en effet lié à la lutte anti-terroriste, mais aussi, malheureusement, à ses graves dérives. Héros républicain du camp des anti-islamistes, Mohamed Lamari a livré une bataille perdue contre le second mandat de Abdelaziz Bouteflika en 2004.

Le général Mohamed Lamari, décédé lundi à Tolga, près de Biskra, à l’âge de 73 ans, a joué un rôle clé en Algérie durant la crise des années 1990, avant d’être éjecté lorsque le rôle de l’armée a décliné avec l’avènement du président Abdelaziz Bouteflika. Cet homme massif, à la moustache fournie, a connu son heure de gloire au plus fort de la crise, lorsqu’il a incarné la lutte antiterroriste, qu’il a dirigée d’une main de fer pendant près d’une décennie. Issu d’une famille modeste originaire de Biskra, et établie à Alger, vivant du négoce de dattes, Mohamed Lamari avait suivi une formation d‘officier au sein de l’armée française. Aspirant, il a déserté en 1961, pour rejoindre l’Armée de Libération Nationale en Tunisie. Affecté à des missions de formation et d’encadrement après l’indépendance, il a fait l’essentiel de sa carrière au ministère de la défense, où il a occupé des postes importants.

Protégé par Abdelkader Chabou, l’homme sur lequel Houari Boumediène s’était appuyé au lendemain de l’indépendance pour structurer l’armée, Mohamed Lamari s’est ainsi retrouvé directeur de la formation au ministère de la défense dès le milieu des années 1960. Après des postes opérationnels, il est revenu au ministère pour occuper le poste de chef des opérations à l’état-major jusqu’en 1988, où il seconde Khaled Nezzar pour mater les manifestations d’octobre. En 1992, lorsque le processus électoral est arrêté, à la suite de la victoire du FIS, il est chef des forces terrestres.

Avec Khaled Nezzar, ministre de la défense, Abdelmalek Guenaïzia, chef d’état-major, Toufik Mediène, patron du DRS, et son homonyme Smaïn Lamari, numéro deux des « services » (ils n’ont aucun lien de parenté), il forme un carré de généraux hostiles à l’islamisme politique. Bien qu’il apparaisse alors comme le moins influent, Mohamed Lamari est partie prenante des décisions prises, et dont les effets marquent encore la vie politique du pays.

L’énigmatique prise de position contre Bouteflika en 2004

Le courant passe cependant mal avec Mohamed Boudiaf. Mohamed Lamari est mis à l’écart, avant de revenir en force, pour chapeauter les forces combinées chargées de la lutte antiterroriste. Il s’engage alors dans une bataille sanglante contre les groupes armés, dans laquelle l’armée paie un lourd tribut. C’est aussi la période la plus controversée de la carrière de Lamari, car la lutte antiterroriste provoque des dérapages graves, avec des milliers de disparitions et la réapparition de la torture à grande échelle.

Avec le départ de Khaled Nezzar début 1994, Mohamed Lamari apparait comme l’homme fort de l’armée et du pays. Mais cette image marque, en fait, le début de son déclin. L’image de l’armée est ternie, notamment à l’étranger, le « régime des généraux » est sur la sellette. En outre, le terrorisme est battu sur le plan politique, discrédité, ses chefs sont contraints à des concessions majeures, mais le terrorisme n’est pas définitivement éliminé militairement.

Une énigme demeure : Mohamed Lamari a pris, au nom de l’armée, l’engagement que les élections présidentielles de 1999 seraient équitables. Elles ne le seront pas. Cinq ans plus tard, il prend le même engagement. Encore une fois, Abdelaziz Bouteflika écrase ses adversaires par un score soviétique en 2004. Ce qui pose cette question : Lamari a-t-il rempli une dernière mission, en faisant croire aux autres candidats, notamment Ali Benflis, que l’armée voulait se débarrasser de Bouteflika ? Ou bien a-t-il fait une erreur d’appréciation, ce qui montre les limites politiques de ce militaire de carrière ? Toujours est-il qu’avec la position affichée à la veille des présidentielles de 2004, Lamari était fini. Sa crédibilité était entamée. Sa démission, dans la foulée, mettait un terme à sa carrière.