Constats

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par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 27 février 2010

La mort violente du patron de la Sûreté nationale n’est pas un fait politique, elle n’est pas non plus un simple fait divers. Elle est dans l’entre-deux et donne une image trouble et violente de l’Algérie. Ce n’est en effet pas banal qu’un dirigeant de la police se fasse tuer dans son bureau par un subordonné. Et si la cause n’est pas politique, on a aussi de la peine à saisir les motivations psychologiques qui ont conduit à un geste violent et fatidique qualifié de «crise de démence» par le ministère de l’Intérieur.

Pourtant, même s’il comporte une part de singularité, voire d’intime – les deux hommes étaient, semble-t-il, des amis -, ce geste n’est pas séparable de l’insidieuse culture de la violence qui s’est installée dans le pays depuis les années 90. Même si l’on est aujourd’hui dans une phase de rémission relative, ces années ont laissé des traces profondes dans les esprits. On a désormais intégré le recours immédiat aux réponses extrêmes face aux situations de conflit.

Le fait qu’un homme, formé en théorie au maniement des armes et aussi à la retenue qui doit être la règle pour ceux qui les portent, y ait eu recours montre à quel point le mal est profond. Ce recours à l’extrême est observable dans la vie courante, où l’on est bien heureux de constater que les protagonistes qui pètent littéralement les plombs n’ont que leurs mains comme armes. Sinon, ce serait l’hécatombe. Quand les détenteurs d’armes basculent, le résultat est tragique.

Il faut dire également que la gestion de la crise – elle est toujours là, même si l’insécurité est heureusement moins grande – n’a pas permis de verbaliser les traumatismes subis au cours de la décennie 90. L’absence d’une réelle catharsis, à la mode sud-africaine par exemple, a fait que la société algérienne n’a pas tranché sur l’inadmissibilité morale absolue de la violence. Quand on «tourne la page», on ne passe pas forcément à autre chose. Le vécu qui a marqué et qui n’a pas été discuté, critiqué et dénoncé, continuera de structurer les comportements.

Le second élément que l’on perçoit – dans la mesure des informations disponibles – est que cette affaire est liée à des contrats signés dont la légalité serait douteuse. C’est ce qui aurait amené le patron de la police à suspendre son subordonné, qui aurait mal pris d’apprendre la chose dans les colonnes d’un journal. Il y a tant «d’affaires» de malversation présumée dans l’octroi de marchés publics que l’on se prend à souhaiter vivement que leurs protagonistes ne soient pas armés. Pourtant, cette tragédie montre encore une fois une sorte de «culture maison» dont il est difficile de se défaire sans un changement profond et radical dans le fonctionnement du système politique et de l’économie.

Il serait temps que l’on comprenne que l’humanité a saisi depuis longtemps que les humains ne sont pas des anges. Et que des sociétés se sont donné les moyens de se contrôler en instituant, face aux pouvoirs, des contre-pouvoirs et des moyens de contrôle légaux. Ce sont ces contre-pouvoirs, cette obligation d’avoir à rendre des comptes, qui créent le respect général de la règle de droit… Et qui mènent, disons-le, à des méthodes moins expéditives de résolutions des conflits et des différends.