Le budget de l’Etat «militarisé»

20 milliards de dollars pour la défense et l’intérieur

Le budget de l’Etat «militarisé»

El Watan, 30 décembre 2013

Le jackpot ! Le gros lot de fin d’année : 19,9 milliards de dollars en espèces sonnantes et trébuchantes. Fabuleuse cagnotte — équivalent à 9,6% du produit intérieur brut — que devront payer en cette année 2014 les Algériens à leur défense et sécurité. La rançon de la paranoïa d’Etat. Qu’importe le déficit «retrouvé», le premier depuis plusieurs années, de la balance des paiements (rapport du gouverneur de la Banque d’Algérie) où les besoins sociaux sont énormes, les départements régaliens de la Défense et de l’Intérieur voient exploser leurs budgets de fonctionnement : 12,7 milliards de dollars pour la Défense nationale, 7,2 milliards de dollars pour l’Intérieur. A eux seuls, ces deux budgets cumulés captent plus de 36% des fonds alloués au fonctionnement des ministères de la République. Quid du contrôle de cette manne fabuleuse ? Cache-t-elle une course à l’armement ou est-ce le budget extensible de la professionnalisation de l’armée, «rattrapage» pour les années d’«embargo» ? Tentative d’éclairage.

Ce que l’armée veut…

Bal des offusqués à l’APN. Mercredi, 30 octobre. Débats à quelques années-lumière des derniers Parlements démocratiques de part le monde, tatillons sur le petit sous dépensé par l’armée. Répliques d’anthologies entendues ce jour-là à l’Assemblée nationale : «Personne n’a le droit d’émettre une quelconque critique sur les dépenses de l’armée. Car quel que soit le volume de ses dépenses, celles-ci ne seront pas vaines.» «L’armée a le droit de prendre l’argent qu’elle veut (…) parce que l’armée rend d’énormes services à la nation», etc. La paire Miloud Chorfi-Tahar Khaoua, chefs des groupes parlementaires du Rassemblent national démocratique et du Front de libération nationale, sait d’instinct se mettre au garde-à-vous, sonner la charge violente contre tous ceux qui osent chatouiller la «grande muette» ou évoquer son budget exponentiel.

Mercredi 30 octobre. Crime de lèse-majesté dans l’hémicycle Zighout Younès, siège de l’Assemblée nationale. Dans un silence de cathédrale, de gêne perceptible, le chef du groupe parlementaire du Front des forces socialistes, Chafaâ Bouaïche, égraine son long chapelet de griefs contre le projet de loi de finances 2014 appelé a étre adopté par un «Parlement qui ne dispose pas des moyens pour exécuter sa mission de contrôle de l’Exécutif». «Que dire d’une loi de finances dont le budget de la Défense a triplé depuis 2009 ? Et sans qu’aucune raison ou justification ne soient avancées.» «Cette course à l’armement prendra-t-elle fin ?» s’interroge Bouaïche. «12,7 milliards de dollars de budget de fonctionnement, qu’en est-il du budget d’équipement ?» Malaise dans les travées. Les visages crispent à l’évocation du sujet «tabou». Car, ici, au temple portant le nom du héros Zighout Youcef, gît le contrôle parlementaire : tout ou presque est sujet à débat sauf les corps constitués et leurs budgets. «20 milliards de dollars pour la Défense et l’Intérieur, c’est le budget de la moitié des Etats du continents africain», observe Abdelghani Boudebouz pour qui la sécurité et stabilité des pays ne se construisent pas avec des «dépenses excessives».

Défense et sécurité, un duo «incontrôlable»

Mardi 3 décembre. Maintenant que la loi de finances 2014 est entérinée par l’Assemblée croupion, la Cour des comptes peut rendre public son rapport d’appréciation sur l’exécution du budget 2011. Un rapport noir, illustrant comme les précédents le degré d’incurie, la déliquescence de l’Etat mais dont les 170 pages rageuses de ce rapport ne pipent mot sur les budgets XXL de la Défense et de l’intérieur. Les comptes et dépenses des deux ministères prétoriens échappent aussi bien au contrôle parlementaire qu’à la Cour des comptes (CC). Haute juridiction constitutionnelle, chargée du «contrôle a posteriori des finances de l’État, des collectivités territoriales et des services publics», la Cour des comptes est pieds et poings liés, sans attribution quant il s’agit de contrôler deux des plus gros budgets de l’Etat. Dans le hall de l’APN, Lakhdar Benkhelef, député islamiste de El Adala (justice) enchaîne les interviews.

Ses charges homériques à l’hémicycle contre la corruption et l’impunité, et ses «initiatives parlementaires» pour juger les Khelil and Coe font de lui un bon client des médias. Nuées de caméramans et de journalistes attendant chacun l’occasion de l’interviewer. Contrôler le budget de la Défense ou de l’Intérieur ? «Impensable», juge le parlementaire. «Les députés ne contrôlent même pas le budget de leur propre Assemblée, dit-t-il en rires. «Et s’il y a bien des ministres qui ne descendent jamais à l’Assemblée et à qui il est interdit de poser des questions, orales et écrites, ce sont bien les ministres de la Défense et celui des Affaires étrangères.» Lakhdar Benkhelef présume l’existence de répliques de Chakib Khelil dans tous les secteurs. «Or, l’armée, que nous plaçons, ajoute-t-il au-dessus de nos têtes, n’est pas faite d’anges mais d’humains.»

Le général Gaïd Salah chez les «amis» russes

Moscou. Mardi 22 octobre. Le patron de l’armé en guest star chez les «amis» russes, dont le pays trône depuis un demi-siècle sur nos marchés d’armes. La Russie est de loin le fournisseur historique de l’Algérie. Une «coopération-business» cinquantenaire –dont le volume ne cesse de s’accroître – avec le grand fabricant et exportateur d’armes de la planète.
Une visite de… quatre jours (la deuxième du chef d’état-major de l’ANP en Russie après celle de mai 2005 qui, elle, a duré six jours !) qui n’a rien d’une balade de santé pour les membres de la délégation de l’armée algérienne qui, en plus du vice-ministre de la Défense, chef d’état-major, le général de corps d’armée, Ahmed Gaïd Salah, comportait les commandants de forces concernées par les achats, et le général-major Akroum, directeur central du matériel.

C’est qu’il s’agit, d’après Akram Kharief, journaliste spécialiste des questions de défense, d’un contrat qui sera «probablement de l’ordre des précédents accords signés en 2007 avec la Russie évalué à 7 milliards de dollars, ou celui signé en 2010 avec l’Allemagne : 10 milliards de dollars».

Passionné, Akram Karief traque, suit à la trace les dernières acquisitions de l’ANP. Trois jours après la visite, il donne le «carnet de commandes» de l’ANP : «Des S400 et des Tor pour la défense aérienne du territoire, sachant que l’Algérie, unique pays arabe possédant les S300PMU2, avait exprimé sa volonté d’augmenter le nombre de ses brigades Tor qui serviront à protéger à la fois les sites sensibles et les systèmes de DCA.» Les forces aériennes connaîtront aussi une «petite révolution avec la probable commande de deux à quatre escadrons de bombardiers tactiques à long rayon d’action Su32 (version export du Su34) et l’introduction de trois escadrons d’hélicoptères d’attaque lourds Mi 28. Véritable char volant, il permettra de renforcer la flotte vieillissante de Mi24MKII et s’occupera de la chasse aux terroristes dans le grand Sud algérien» (Le Soir d’Algérie du 28 octobre).

La conclusion présumée de ce nouveau «gros» contrat, et son montant astronomique (entre 7 et 10 milliards de dollars) n’ont fait l’objet d’aucun commentaire ou communication de la part du ministère de la Défense nationale. Au 3e jour de sa visite, le général Gaïd Salah dira, en s’adressant au nouveau ministre de la Défense, Sergueï Choigou, (successeur d’Anatoli Serdioukov, limogé par le président Poutine en novembre 2012 suite à un scandale de corruption), toute sa «satisfaction que les programmes d’équipement, modernisation et maintenance de notre potentiel de combat conclus avec les firmes du complexe militaro-industriel s’exécute avec une cadence régulière hormis quelques difficultés ponctuelles que nous avons pu dépasser (…)». Allusion sans doute faite aux 34 avions de chasse MIG-29 défectueux et low-coast refourgués à l’Algérie avant leur renvoi à l’expéditeur pour leur remplacement par des Soukhoï SU-30 MKA. Un contrat de 1,3 milliard de dollars. « Bonne volonté, disponibilité et engagement. Ce sont les maîtres-mots qui guident notre relation avec nos amis russes», soulignait le général Gaïd Salah.

Un quart de siècle après la chute du bloc de l’Est, Moscou, capitale de l’ex-empire soviétique, garde intact son potentiel de fascination sur les dirigeants de l’armée algérienne formés pour nombre d’entre eux dans les académies de guerre de l’ex-URSS travaillés par le mythe de l’Armée rouge. A 74 ans, le plus vieux soldat de l’ANP en exercice, vétéran de la guerre d’indépendance et de la guerre arabo-israélienne (1973), le général Gaïd Salah ne déroge pas à la règle. Diplômé de l’académie d’artillerie de l’Armée rouge de Vystrel dans l’Oral où il a séjourné entre 1969 à 1971, les penchants «russes» de Gaïd Salah irritent les capitales et chancelleries occidentales car «exclues» des gros marchés de l’ANP. Comme l’illustre ce câble diplomatique révélé par WikiLeaks (In El Pais, 16 décembre 2010) dont l’auteur n’est autre que l’ancien ambassadeur américain à Alger, Robert Ford. Rapportant les confidences de «cheikh Djabellah et d’autres sources», Ford le présente dans ce télégramme envoyé à sa hiérarchie le 19 décembre 2007) : «(…) As perhaps the most corrupt official in the military apparatus», autrement «l’officier le plus corrompu de l’institution militaire».


Ils ont dit…

Akram Kharief, journaliste spécialiste des questions de défense

«Le budget de la défense ne sera pas reconduit éternellement»

«Le budget de la défense ne sera pas reconduit éternellement. Je pense qu’en2019-2020, il diminuera drastiquement. Il correspond au renouvellement des équipements qui a pris dix ans de retard à cause de l’embargo des années90 et de l’arrêt de l’industrie russe. L’investissement consenti ces années va paradoxalement a peine au niveau quantitatif de1988. Par contre la qualité a grandement augmenté. Concernant la doctrine ma conviction est que l’Algérie a opté pour une sorte de défense avancée. Avec la possibilité de frapper loin des frontières tout en sanctuarisant le territoire. Mais l’ANP reste a 100% défensive. Aucun investissement dans les équipements d’opex (opération militaire) de longue durée.


Samir Larabi, délégué du Comité national pour la défense des droits des chômeurs

«… De l’argent pour lutter contre la pauvreté, le chômage, industrialiser le pays…»

Le discours officiel est contradictoire. D’un côté, le gouvernement et les institutions financières internationale comme le FMI prêchent la rigueur budgétaire quand il s’agit des salaires et le fonctionnement des services publiques, de l’autre, ils se font généreux et magnanimes quand c’est l’armement qu’il faudrait doter de gros budgets. Je trouve que c’est irrationnel de dépenser autant d’argent pour des avions de guerre , des frégates ou des chars pour soi-disant combattre une guérilla d’islamistes radicaux. Or, cette lutte contre le terrorisme doit être menée par d’autres moyens, par le renseignement, pas avec des avions de chasse. Nous avons besoin de cet argent pour lutter contre la pauvreté, le chômage, industrialiser le pays, construire des écoles et des hôpitaux,etc.


Abdelatif Benachenhou, ancien ministre des Finances

«La sécurité de l’Etat n’est pas qu’une affaire de la défense nationale»

La défense nationale, c’est plus large. Je ne discuterais pas les chiffres (les budgets de la Défense et de l’Intérieur, ndlr) parce que je ne les connais pas dans les détails. Ce que j’ai essayé de dire dans ma conférence («Bilans économique et social du printemps arabe», Ecole de Sciences Po, Alger, ndlr), c’est que la sécurité de l’Etat inclut l’armée et les services de sécurité mais pas que ceux-là. Exemple : la sécurité alimentaire et sanitaire font partie de la défense nationale au sens large du terme. La lutte anti-cancer, qui paraît loin de la défense nationale, en fait partie. Parce que cela fait partie du consensus. Un pays qui soigne correctement sa population aura une plus forte adhésion à ses valeurs et il accroît sa capacité de défense nationale. Je ne rentre pas dans les détails. Je vois bien votre question : puisque les autres Etats sans sous risque, l’Etat algérien consolide sa défense nationale. Bien sûr. Ça me paraît tout a fait normal. Je répète que la défense nationale inclut l’effort militaire, de sécurité mais ne se limite pas exclusivement à ça. C’est ma conviction. Je reviens au consensus : il est impératif que chacun des hommes politiques qui veulent le bien à ce pays protège le consensus nationale. Je répète la phrase célèbre de Mao Tse Tong : les éléments externes n’agissent que par l’intermédiaire de causes internes.»


Lakhdar Benkhelef, député MJD, Adala ou Tanmia

«L’Etat choisit d’investir dans les armes plutôt que dans la ressource humaine»

C’est clair. Ces budgets dénotent du choix fait par le gouvernement de ne pas investir dans la ressource humaine alors que les défis sont majeurs. Dans la santé, l’éducation, les besoins sont énormes en moyens pédagogiques, en encadrement, pas de chauffage dans les écoles, des classes de plus de 50 élèves… Un budget de la Défense qui augmente, on peut toujours l’expliquer par ce qui se passe autour de nous, à nos frontières. Expliquer aussi les gros contrats conclus comme celui avec la Russie avec un montant, je crois, de 15 milliards de dollars pour l’achat d’avions. On le voit aujourd’hui, pour ce contrat par exemple, et aux dernières nouvelles, l’Algérie a été amenée, du fait de la baisse de ses ressources financières, à négocier un échéancier de paiement. Par contre, le budget de l’Intérieur, ce n’est pas justifié. On aurait aimé que des budgets de ce type soient affectés aux projets de développement dans le Sud, par exemple, régler les problèmes des jeunes de cette région, leur donner du travail. Mais, sur ces dépenses, les députés ne disposent d’aucun droit de regard.

Mohand Aziri

 


Mansour Lakhdari. Politologue, enseignant à l’Ecole supérieure de sciences politiques

«Si l’ANP avait failli à Tiguentourine, des armées de location auraient envahi le Sud»

– En 2014, le budget de la Défense passera à 12,7 milliards de dollars. Est-ce justifié ?

Pour appréhender le sujet du budget de la Défense 2014, il faudrait le replacer d’abord dans le contexte géo-sécuritaire dans lequel évolue l’Algérie aujourd’hui. L’Algérie a des frontières avec sept pays. Ces pays connaissent presque tous des troubles sécuritaires et certains ont vu même leurs Etats s’effondrer. Avec le Maroc, la menace traditionnelle, active et permanente depuis la guerre des Sables. En Libye, il n’y a plus d’Etat. En Tunisie, l’Etat central trouve des difficultés à maîtriser la situation sécuritaire. Au Mali, ça été aussi l’effondrement de l’Etat, surtout au nord où il est quasi inexistant. La Mauritanie quant à elle demeure un Etat faible. Ce qui veut dire que l’Algérie est contrainte de déployer un effort double. Contrôler ses frontières et suppléer en parallèle au vide créé par le défaut de contrôle chez le voisin d’en face. Ajoutez à cela la prolifération des armes libyennes dont on ignore encore les quantités exactes disséminées dans la région. On sait qu’il ne s’agit pas d’armes lourdes mais d’armes légères, facilement utilisables et transportables, mais dont la nuisance est grande. Comme ces missiles Sam 7 pouvant constituer un danger potentiel pour l’aviation civile. C’est à partir entre autres de ces arguments que l’Algérie a fait le choix de démultiplier son potentiel de défense et de sécurité afin de faire face au chaos sécuritaire dans la région.

– Pensez-vous que la situation de chaos sécuritaire aux frontières puisse achopper de révisions déchirantes en matière de cette doctrine de défense ?

L’Algérie refuse d’engager son armée par-delà ses frontières. Et à travers Tiguentourine se profile peut-être, et à première vue, une tentative pour amener l’Algérie à renoncer à sa doctrine défensive. La prise d’otages de Tiguentourine a eu lieu une dizaine de jours après que certains médias aient fait état de la décision de l’Algérie d’ouvrir son champ aérien à l’aviation française pour bombarder le nord du Mali. Tiguentourine était présentée comme une «opération de représailles» des groupes terroristes pour faire payer à l’Algérie son soutien à Serval. Je m’interroge toutefois : est-ce possible de mettre au point en seulement dix jours une opération de cette envergure, aussi complexe ? Et c’est toute une symbolique que charriait le choix de l’objectif : un complexe gazier. La principale ressource du pays. Sans oublier les nombreux dommages collatéraux infligés aux partenaires de l’Algérie.

– Qui sont d’après vous les parties qui profiteraient d’une éventuelle implication de l’armée algérienne hors de ses bases ?

Considérant ses ressources et potentiel économique, la nature de son Etat, eut égard à son armée, à sa position géographique charnière dans la région, l’Algérie est perçue comme la puissance de la région. Pour les Etats-Unis et la France notamment, l’Algérie est incontournable dans la lutte contre le terrorisme que ce soit en Afrique du Nord ou dans le Sahel. Je m’interroge : qui a intérêt à pousser au pourrissement dans une région sahélo-saharienne sinon les grandes puissances intéressées qu’elles sont par le contrôle de cette importante voie de passage et par les ressources naturelles et potentiel minier qu’elle recèle. La présence chinoise dans la région exacerbe aussi les intérêts américains et notamment de la France, l’ancienne puissance colonisatrice.

– Pensez-vous qu’après Tiguentourine, il y a une réflexion pour revoir et réactualisé le concept de défense ?

A Tiguentourine, des étrangers avaient été pris pour cible. Si le scénario était autre, si le groupe terroriste avait réussi son opération, les puissances occidentales partenaires de l’Algérie auraient exigé la privatisation de la sécurité, prélude à l’implantation des entreprises de sécurité étrangères pour en finir avec le déploiement de quelques-unes de ces armées de location qui assurent la défense de certains Etats du Golfe. Si l’Etat avait failli lors de Tiguentourine, les conséquences auraient été lourdes. Indépendamment des suites opérationnelles, sur le commandement, la structure des unités auxquelles je suis profane, Tiguentourine a renforcé la position de l’Algérie par rapport au non-paiement et la rançon ou même l’ouverture de négociations avec les groupes terroristes.

Mohand Aziri