Bouteflika a gagné contre Toufik, et maintenant ?

Bouteflika a gagné contre Toufik, et maintenant ?

Achira Mammeri, TSA, 13 septembre 2015

« Toufik aurait dû démissionner ». Le 2 février 2014, Amar Saâdani, secrétaire général du FLN, lâche une bombe. Dans un entretien exclusif à TSA, le patron du parti du président Bouteflika critique ouvertement le chef du DRS, considéré comme l’homme le plus puissant d’Algérie.

On est à moins de deux mois des élections présidentielles. Des rumeurs insistantes font état d’un conflit entre le président de la République et le patron des renseignements. Ce dernier aurait refusé de cautionner le quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

La sortie de Saâdani, réputé proche du cercle présidentiel, confirme un sérieux malaise au sommet de l’État. Et pour cause : le général Toufik n’était pas le patron d’un simple service de renseignement dépendant hiérarchiquement du chef d’État-major de l’armée. Au fil des années, le DRS était devenu une véritable « institution » avec de larges prérogatives et beaucoup de pouvoir, y compris celui de désigner des présidents.

Cette fois, le conflit est sérieux. Rapidement, des proches de Toufik, notamment des militaires à la retraite, montent au créneau. Ils critiquent, se montrent menaçants et évoquent clairement des risques de déstabilisation de l’Algérie. En Face, le président et son clan jouent d’abord l’apaisement – le président a notamment renouvelé sa confiance à Toufik, une décision perçue à tort comme un désaveu de Saadani. Le temps pour Bouteflika de remporter la présidentielle d’avril 2014, malgré un état de santé dégradé et une absence totale durant la campagne des présidentielles.

Rapidement, les hostilités reprennent. Le DRS est dépouillé de ses structures et de ses principales prérogatives, transformé en coquille vide. Ces derniers jours, Ahmed Gaid Salah a demandé au président de mettre à la retraite le patron du DRS. Bouteflika lui a répondu qu’il préférait le voir démissionner. Mais Toufik ne démissionne pas. Il est finalement viré du DRS. Le président a mis fin à ses fonctions «Conformément aux dispositions des articles 77 (alinéas1 et 8) et 78 (alinéa 2) de la Constitution » lit-on dans le communiqué de la Présidence.

Ce limogeage suscite beaucoup d’interrogations. Pourquoi le président a-t-il attendu tout ce temps ? Pourquoi a-t-il quasiment démantelé le DRS avant de limoger son chef ? Et maintenant que Toufik est parti, que va faire le président ?

Sur le plan politique, ce départ va profiter au clan présidentiel. Il sera très difficile de justifier les blocages et les échecs par de prétendues tensions au sommet de l’État. Le départ de Toufik devrait logiquement libérer la révision de la constitution, en chantier depuis quatre ans. Ce sera le premier test pour le chef de l’État. Désormais, Bouteflika n’aura plus aucun argument pour justifier les retards et les incompétences au sommet de l’État.

Le départ du patron du DRS laisse le champ libre au clan présidentiel. Mais ces pleins pouvoirs ne doivent pas être mis au service d’ambitions personnelles ou de projets de prédation. Bouteflika a promis un pouvoir civil. Avec le seul départ du chef du DRS, cet objectif est loin d’être atteint. Ce sont les actes qui le diront. Les prochaines décisions politiques nous renseignerons davantage sur les véritables raisons du limogeage de Toufik : aller vers un état civil débarrassé des interférences des renseignements ou bien renforcer le clan présidentiel pour mieux organiser son maintien au pouvoir malgré ses échecs.


Le limogeage du général Toufik marque la fin officielle de la guerre des clans au sommet de l’État

Par Ali Idir

Le limogeage du général Toufik et son remplacement par le général Tartag à la tête du DRS constituent le dernier épisode de plusieurs années de guerre froide entre le clan présidentiel et le camp du puissant chef du renseignement.

Cette guerre s’achève donc par une victoire de Bouteflika. Elle a longtemps alimenté les rumeurs et les discussions dans les chancelleries et les milieux d’affaires algériens et étrangers sur le véritable patron de l’Algérie : le président Bouteflika ou le général Tewfik ?

Lorsqu’il était ministre de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant a failli provoquer un incident diplomatique lors d’un déplacement à Alger. Il avait demandé à rencontrer le général Toufik sans passer par la présidence de la République. Le président Bouteflika avait alors réagi en refusant de le recevoir. Quelques mois après, le général Toufik avait été reçu discrètement à l’Élysée. Nicolas Sarkozy voyait en lui le véritable patron de l’Algérie.

Mais pendant plusieurs années, les rapports de force n’ont jamais basculé de manière claire et décisive d’un côté comme de l’autre. Le président Bouteflika y trouvait bien évidemment son intérêt. Ses proches mettaient en avant le DRS, ses colonels postés dans les ministères et les entreprises publiques, et ses relais, pour expliquer le blocage de certains projets économiques et l’inapplication des décisions présidentielles.

De son côté, le camp du DRS, avec sa puissante machine de propagande, utilisait exactement la même méthode, en accusant la présidence de la République d’être derrière certaines mesures non écrites sur le contrôle de l’activité économique et politique du pays.

Pendant ces années, les deux clans ont cohabité. Le président en a profité pour se débarrasser de tous ses adversaires réels ou supposés au sein de la hiérarchie militaire et placer ses hommes. Avec l’aide du chef du DRS. L’épisode le plus frappant est celui du limogeage du général Lamari en 2004. Le président n’aurait jamais réussi à se débarrasser de son chef d’État-major de l’époque sans l’appui de Toufik.

En fait, les rapports entre Bouteflika et Toufik n’ont pas toujours été conflictuels. Avant les tensions, le président Bouteflika n’écoutait que le chef du DRS et ne lisait que les rapports établis par son département, négligeant le travail des autres institutions.

Mais la cohabitation entre la présidence de la République et la police politique du régime ne pouvait pas durer éternellement. Il fallait que l’un des deux patrons cède sa place. La guerre entre les deux clans a véritablement commencé en 2010, avec le lancement par le DRS des premières enquêtes sur la grande corruption, notamment au sein de Sonatrach.

Curieusement, ces enquêtes ont touché des hommes clés du clan présidentiel dont Chakib Khelil, qui était un proche parmi les proches du président. La guerre des clans s’est accentuée lors de l’hospitalisation de Bouteflika en France en avril 2013, après un accident vasculaire. De retour en Algérie, le président avait aussitôt lancé son opération de restructuration du DRS, en limogeant, l’un après l’autre, les proches de Toufik. Avant de porter le coup de grâce au chef du DRS, en le limogeant.

Désormais, comme l’un bien dit Ahmed Ouyahia hier en conférence de presse, « Il y a un seul président qui dirige » l’Algérie. La question est de savoir que va-t-il faire de tout ce pouvoir alors qu’il a du mal à réunir plus d’un Conseil des ministres par trimestre ?