Algérie – France: Difficile dialogue des armées

Algérie – France

Difficile dialogue des armées

Le Quotidien d’Oran, 17 juin 2003

C’est la première visite de rang qu’effectue le général d’armée Henri Bentegeat, chef d’état-major de l’armée française, en Algérie. N’étant pas considérée comme un partenaire militaire, un allié stratégique ni un client habituel, l’armée algérienne semble, pourtant, dans les petits papiers de l’état-major français.

Parent pauvre de la coopération algéro-française, les relations militaires entre les deux armées n’ont jamais été marquées du sceau de la confiance. A l’invitation du chef d’état-major de l’ANP, le général de corps d’armée, Mohamed Lamari, le patron des armées françaises, le général d’armée Henri Bentegeat, arrive pourtant à Alger pour évoquer «la coopération militaire bilatérale», selon un communiqué du MDN. Reste que cette coopération ne s’est pas encore matérialisée par du concret et ceci pour trois raisons majeures.

D’abord, le contentieux historique entre les deux armées, l’une héritière de l’ALN et l’autre de l’armée coloniale française. La méfiance de l’état-major français a la peau dure du moment que les hauts gradés de la défense française avaient, tous, eu un passé en Algérie durant la guerre de libération nationale. Si le général d’armée Henri Bentegeat fait partie de la génération de l’après-guerre d’Algérie, ses prédécesseurs avaient des états de service peu glorieux dans notre pays.

A titre indicatif, le général d’armée Maurice Schmitt, ancien d’Indochine, commandait les paras de la 3ème REP, le général d’armée Jean Saulnier encadrait un escadron de chasse, le général Jeannou Lacaze commandait en 1959 la 11ème demi-brigade de parachutistes de choc, le général d’armée Claude Vanbremeersch était chef de corps du 27ème régiment de chasseurs alpins, le général Guy Mery était également chef de corps du 12ème régiment de dragons en Algérie alors que le général Charles Ailleret, premier chef d’état-major de l’ancienne puissance coloniale, était déjà en 1961 commandant supérieur des forces en Algérie. Toutes ces «huiles» de l’armée française, pour celles qui n’ont pas flirté avec l’OAS, avaient institué une sorte de barrière à toute coopération militaire avec les militaires algériens, dont la majorité est issue de l’ALN. Et si les relations algéro-françaises ont toujours été qualifiées de «passionnelles», cette passion s’exacerbe le plus chez les militaires qui, dans les deux camps, s’évertuaient à transmettre le passé glorieux et l’héritage des aînés, souvent au détriment de «l’ennemi d’hier».

La deuxième raison réside dans l’absence de tradition dans la coopération militaire entre les deux armées et dans l’inexistence totale de coopération dans le domaine du transfert d’armement. Client traditionnel des Russes, après l’indépendance, l’ANP n’a même pas cherché à taper à la porte des fabricants d’armements français mis sous la coupe de la DGA française, elle-même sous les ordres de l’état-major de l’armée. Même récemment, et avec la diversification des partenaires et des fournisseurs, l’armée algérienne n’a pas prospecté le marché français de l’armement. Si le général Lamari s’est rendu à Moscou, Durban, Minsk, Kiev, Rome ou New Delhi, il ne s’est jamais rendu à Paris pour signer un quelconque contrat dans ce sens. Au sein de l’armée algérienne, on soupçonnait même les militaires français d’avoir sabordé, durant les années 80, des contrats d’armements entre Alger et le Brésil (pour l’achat de blindés) ou avec les Etats-Unis (affaire du contrat avorté des radars). Ce qui n’est jamais bon pour que la confiance s’installe.

Sur un autre plan, le fait que les industries françaises de l’armement (Dassault, Matra) soient liées depuis des années avec les voisins marocains et tunisiens, fournissant, notamment à l’armée marocaine, l’essentiel de son escadrille de chasse (Mirage 2000) et de ses unités blindées (chars Leclerc), passe mal au sein de l’état-major algérien. Le transfert de technologie militaire française vers le Maroc, et la course aux armements qu’elle a suscitée au Maghreb, a toujours été un point de discorde entre les deux armées. Une mésentente qui s’est accentuée par les oukases successifs de Paris quant à une vente d’armes à l’Algérie durant les années de terrorisme.

Enfin, la visite du général d’armée Bentegeat, nommé par Chirac en 2002, est desservie par le contexte régional et la concurrence américaine. Participant au dialogue Otan-Méditerranée depuis 1997, l’armée algérienne a décidé de s’arrimer à l’Alliance atlantique, comme pivot stratégique, sans intégrer les plans de défense européens. Paris qui est liée avec des accords de défense avec la majorité des Etats africains n’a jamais réussi – le voulait-elle ? – à attirer Alger dans un système de défense partagé.

Appréhendant l’armée algérienne comme une «menace potentielle» à ses frontières sud, comme l’ont prouvé les dizaines de manoeuvres effectuées par les militaires français en simulation sur un conflit avec l’Algérie !, la France tente de renouer un début de dialogue qui demeure fragile mais porteur de perspectives.

Mounir B.