Un ex-otage algérien: « Je n’aurais jamais pensé que des terroristes pouvaient prendre Tiguentourine »

Un ex-otage algérien: « Je n’aurais jamais pensé que des terroristes pouvaient prendre Tiguentourine »

Écrit par Envoyé spécial à Djanet, Yazid ferhat, Maghreb Emergent, 20 Janvier 2013

Un rescapé algérien de la prise d’otages d’In Amenas parle de son « vécu » au complexe gazier de Tiguentourine. Maghreb Emergent est allé à sa rencontre à son domicile à Djanet (Illizi). Cadre à Sonatarch, il explique également le protocole de sécurité et le scénario probable de la prise en main du complexe.

« Jamais je n’aurais imaginé un tel scénario. Se faire prendre en otage par des terroristes au complexe gazier de Tiguentourine est impensable. Même durant les années 1990, pareille chose n’est pas arrivée », nous déclare un cadre de Sonatrach rencontré à Djanet, dans la wilaya d’Illizi, au lendemain du dénouement de la prise d’otages qui a eu lieu sur un site gazier d’In-Amenas, au coeur du Sahara. Ce qui devait arriver, arriva malheureusement en cette matinée de mercredi 16 janvier 2013. « Il était un plus de 5h30 à la base vie, quand on a été réveillé par des tirs d’armes à feu, suivi du retentissement de l’alarme. Les consignes de sécurité sont très strictes ; une fois l’alarme déclenchée, tout le monde doit rester dans sa chambre. L’inquiétude s’installait quelques minutes plus tard lorsqu’on entendait les cris d’Allah Akbar. C’étaient donc des terroristes islamistes. Les assaillants ont défoncé le double portail de sécurité de la base vie avec leurs véhicules tous terrains. Ils sont montés ensuite dans les chambres, cherchant les expatriés », témoigne un cadre à Sonatrach, rencontré à Djanet, dans la wilaya d’Illizi.

Toujours sous le choc, mais conscient que la chance était de son côté, car il a pu retrouver les siens, l’homme est partagé entre joie d’y avoir échappé et le souvenir des autres travailleurs, notamment étrangers, visés par cet acte terroriste sans précédent. « Ils nous disaient: « nous cherchons des étrangers, des kouffars. Vous êtes des musulmans? Vous n’avez rien à craindre, on va vous libérer ». » Ensuite, ils ont commencé par rassembler les expatriés à l’extérieur, ligotés et habillés d’engins visiblement explosifs, autour d’un dispositif fait d’extincteurs et de pièces en acier, et ce qui peut ressembler à des obus. Nous, Algériens, étions à quelques à mètres de là.

Les terroristes étaient une dizaine. L’un deux s’est avancé vers nous et se s’est présenté comme Zerkaoui, de la katiba d’El Moulathamine ( les enturbanés), opérant sous les ordres de Mokhtar BelMokhtar, surnommé Bellaouar (le Borgne). Il nous explique l’objet de leur action », raconte le cadre. « Donnez-nous deux heures de votre temps pour vous expliquer pourquoi nous faisons ça. Après, Vous pouvez partir », leurs disait celui qui se présentait sous le nom d’Abou Al Baraa, le responsable de l’opération. « Ils nous rassuraient quant à leurs intentions, et nous ont laissés téléphoner à l’extérieur, avant de changer de ton après une conversation téléphonique. Abou Al Baraa dit que les ordres voudraient que nous restions un peu plus de temps dans le complexe. Ils nous ont alors ordonné d’aller dans le foyer, après avoir libéré les femmes ».

Les terroristes voulaient faire exploser le complexe

« Mais leurs intentions n’étaient pas aussi saines que ça. Le groupe qui a occupé le site gazier, composé d’une dizaine d’éléments environ, est venu nous demander de l’aide! ». « Nous avons besoin de deux ingénieurs pour régler un problème à l’usine. Nous ne voulons pas de catastrophe et des pertes en vies humaines », disait l’un des assaillants, conciliant. Personne ne s’est porté volontaire. Les travailleurs algériens prétextaient qu’ils étaient tous des ouvriers. Le terroriste les sermonnait en arabe : « Celui qui sait et s’est tu, sera jugé demain devant Dieu sur les conséquences éventuelles de ce problème ».

« Nous n’étions pas dupes, les terroristes voulaient redémarrer la production des installations gazières pour rendre le site explosif », raconte-t-il. Notre interlocuteur rappelle que les installations ont été mises sous dépression dès le déclenchement de l’alarme. « Le protocole de sécurité HSE du site exige, dans ce cas, d’arrêter la production et de faire évacuer la quantité de gaz extraite en instantané », explique-t-il.

« Les assaillants n’ont pas insisté, car ordre leur a été adressé pour nous regrouper au foyer. Et le foyer ne comptait pas que des Algériens. Des expatriés se sont infiltrés. Personne n’a rien dit. Au contraire, nous avons essayé de protéger ceux qui avaient le teint étrangers, au nombre de cinq. Ceux qui avaient le teint méditerranéen ou maghrébin passaient pour des Algériens. De plus, lorsque nous sommes allés par groupes de dix ramener de la nourriture et des couvertures pour passer la nuit au foyer, comme ordonné par les assaillants, des Algériens et des expatriés, se trouvaient encore cachés dans les cabines ; nous leur avons apporté le nécessaire « .

« La nuit de mercredi à jeudi, nous l’avons passée au foyer, dans une relative accalmie, et quelque peu rassurés. Jeudi matin, aux environs de 9h30, un hélicoptère de l’armée a ouvert le feu. La panique s’est emparée de nous, au foyer. On a profité de cette diversion pour sortir d’une deuxième porte, située du côté opposé de la fusillade. On faisait de notre mieux pour franchir la clôture métallique. J’étais parmi le premier groupe qui a réussi sortir indemne de cet enfer. Nous étions environ 300 personnes ».

Le protocole de sûreté

« On savait que la guerre engagée par la France au Mali allait faire peser une menace sur l’Algérie, surtout après l’ouverture de son espace aérien aux avions français. Mais, on comptait beaucoup sur le dispositif de sécurité mis en place par la Gendarmerie et l’Armée pour la sécurisation extérieure « , raconte le cadre. Le moment qu’ils ont choisi pour perpétrer leur forfait ne laisse aucun doute sur le degré de sa préparation en s’en prenant à un complexe aussi immense, explique le cadre de Sonatrach. Le complexe de Tiguentourine, à In Amenas, abrite sur site pas moins de 700 travailleurs de différentes disciplines et d’entreprises ; des salariés travaillant pour le compte de Sonatrach, pour la compagnie britannique British Petroleum et la norvégienne Statoil qui exploitent le site de production, ainsi que d’autres pour des entreprises de sous-traitance (restaurateurs, techniciens, chauffeurs, etc.). La base de vie abrite également des salariés travaillant pour l’entreprise japonaise GGC, pour Halliburton et GTP, dans un autre site à In Amenas. Le complexe est à deux km d’un barrage de la gendarmerie nationale, érigé sur la route nationale. Pas moins de sept postes de garde avancés entourent le complexe. Pour entrer à la base vie, il faut aussi franchir la barrière qu’on appelle VCP. La sécurité de la base vie et du site de production, appelé dans le jargon des pétroliers par PCF, est assurée par des agents contractuels non armés engagés par Sonatrach. Ils sont au nombre de 154 ; ils travaillent en alternance, par 24 heures. 77 d’entre eux sont toujours présents sur le site. Ils sont épaulés par une brigade de la gendarmerie nationale d’une vingtaine d’éléments. Cette brigade, logée à l’intérieur de la base vie, s’occupe de la patrouille et de l’escorte des travailleurs sur le site de production, à bord de véhicules appartenant au complexe.

« Les assaillants ont bien étudié leur coup. Le rituel des navettes des expatriés voudrait que le mercredi, les expatriés partent pour l’aéroport de In Amenas à 5h30, pour prendre le vol de 7h, à bord de petits avions Air express à destination de Hassi-Messaoud et, de là, rejoindre leurs pays d’origine. Le bus les transportant est toujours escorté par au moins quatre véhicules (généralement 6), deux en avant et deux en arrière, et à leur bord des gendarmes habillés en civil pour assurer la sécurité du convoi. Ce jour-là, ce rituel a été respecté, selon mes informations. Les terroristes les ont pris de court juste au moment de la levée de barrière VCP. Ils ont tiré sur le bus et l’escorte. Il y a ceux qui ont pu fuir, mais la plupart d’entre eux ont été blessés ou tués sur le coup. C’est le cas du chef de liaison, le Britannique Paul Morgan, et un jeune garde originaire de Tiaret, qui était en poste au VCP. C’est lui a qui a actionné l’alarme, avant de mourir « , explique notre interlocuteur, qui affirme que les terroristes connaissent plus ou moins l’endroit puisqu’ils ont vite repéré les habitations des ressortissants Japonais. Une complicité à l’intérieur n’est pas à exclure ».