De Hadj Bettou à Zendjabil

RÉSEAUX DE TRAFIC DE DROGUE

De Hadj Bettou à Zendjabil

L’Expression, 17 octobre 2006

L’affaire Zendjabil est suivie de près et est gérée par les plus hauts responsables.

Le plus grand baron de la drogue, qui a sévi en Algérie durant presque deux décennies, Ahmed Zendjabil en l’occurrence, semble se confiner dans le mystère en ne révélant qu’au compte-gouttes des informations sur le vaste réseau de trafic de stupéfiants dont il était le cerveau et sans partage, le principal instigateur. Zendjabil aurait exigé des garanties pour révéler les noms des hauts commis de l’Etat et autres hauts gradés des services de sécurité qu’il aurait soudoyés en échange de leur collaboration.
Ce narcotrafiquant, qui est à la tête d’une fortune colossale acquise à travers le trafic de drogue et le blanchiment d’argent, a demandé, lors de sa reddition deux mois auparavant, aux services de sécurité de Blida, de bénéficier de la loi sur la Charte pour la paix et la réconciliation nationale en sa qualité de financier des groupes de terroristes.
Des chefs terroristes repentis de la région ouest du pays ont même étayé ses aveux en reconnaissant avoir touché d’importantes sommes d’argent pour ouvrir la voie à ses convois de drogue durant la décennie noire. L’argent perçu était utilisé, entre autres, pour l’achat d’armes et de munitions, évidemment, alors qu’une partie était mise de côté par les chefs terroristes pour des besoins strictement personnels. «En effet, jamais les terroristes n’ont attaqué les convois de drogue de Zendjabil, bien qu’ils empruntaient de nuit les axes routiers longeant, à l’époque, les fief du GIA», a confié un élément des services de sécurité, qui a eu à combattre le terrorisme dans les contrées ouest du pays.
Avant de renchérir: «Zendjabil avait des accointances avec la majorité des chefs terroristes du GIA, à l’époque. On le soupçonnait même d’avoir rencontré, à plusieurs reprises, l’émir national du GIA, Antar Zouabri. Ce dernier l’aurait sollicité, à chaque fois, pour de gros financements des groupes armés. On le soupçonne également d’avoir trempé dans le trafic d’armes de guerre au profit des terroristes.» Notre interlocuteur a souligné que Zendjabil a eu «à piétiner des cadavres pour atteindre le sommet. Il a du sang sur les mains et il est absolument hors de question qu’il bénéficie de la loi sur la réconciliation nationale. Il le sait, et son attitude laisse deviner ses intentions. Personne n’est dupe».
Selon une source crédible, Zendjabil s’inspire, de manière ostentatoire, des dispositions prises, quelques années auparavant, par le plus grand trafiquant d’armes qu’a connu le pays, en l’occurrence Hadj Bettou, qui avait écopé de douze ans de prison ferme. Il a calqué ses activités frauduleuses sur celles de celui qui était à la tête d’une véritable organisation spécialisée dans la contrebande des cigarettes étrangères et autres marchandises prohibées, entre autres, les armes de guerre.
Notre source a révélé que les membres du réseau de ce baron de la drogue s’approvisionnaient auprès des narcotrafiquants marocains de la région du Rif, principaux fournisseurs de cannabis. Une grande partie des stupéfiants était convoyée vers le Vieux Continent via l’ouest du pays, où le reste était fourgué. Chaque individu, membre de cet immense réseau de drogue, était assigné à accomplir une tâche très précise et chronométrée à la minute près. La moindre incartade dans ces rouages bien huilés était sévèrement punie par Zendjabil, auquel rien n’échappait.
Par contre, les familles de ceux qui tombaient dans les filets des forces de sécurité sont, automatiquement, prises en charge sur ses strictes instructions. «Il était aimé et craint par les individus agissant sous sa coupe», a fait remarquer un enquêteur des services de sécurité. «Il est évident que si son trafic a pu durer aussi longtemps, ce n’est que grâce à certaines complicités de personnes haut placées», a-t-il ajouté.
Le nom de Zendjabil a plané sur tous les procès des grosses prises de drogue, traités par les différents tribunaux de la capitale de l’Ouest. Il n’a, cependant, été cité qu’une seule fois dans l’une des affaires de kif traité et condamné par contumace à une peine de prison à perpétuité. Un mandat d’arrêt a été lancé contre lui, et son portrait-robot a été affiché dans les locaux des différents corps de sécurité pour sa capture.
Après une longue cavale, l’homme le plus recherché a finalement capitulé et a promis de faire des révélations fracassantes en dénonçant ceux qui ont profité de ses largesses. Nombre d’observateurs ont souligné que Zendjabil ne se serait jamais livré sans avoir conclu un deal pour avoir des garanties. La même source indique encore que, de par son importance, l’affaire Zendjabil est suivie de près et est gérée par les plus hauts responsables.
A l’heure où nous mettons sous presse, Zendjabil a donné des noms de grands fournisseurs de drogue au Maroc, chez lesquels il s’est approvisionné, durant presque deux décennies. Les barons marocains de la drogue sont notoirement connus par les services de sécurité du Royaume chérifien et n’ont jamais été inquiétés. Ces narcotrafiquants marocains bénéficient de la protection de hauts gradés des différents corps de sécurité du Royaume. Toujours est-il que le black-out qui entoure la reddition de Zendjabil laisse libre cours à de multiples spéculations. Celui qui a inondé le pays de drogue semble vouloir faire durer le suspense autour de ses activités et de ses complicités, intentionnellement. Le mystère demeure…

Rachid BOUTLÉLIS