Tizi Ouzou panse ses blessures

Au lendemain de l’attentat kamikaze

Tizi Ouzou panse ses blessures

Vingt-quatre heures après l’attentat kamikaze qui a ciblé un commissariat dans le centre-ville de Tizi Ouzou, la population est encore sous le choc. L’attaque perpétrée à l’aide d’un fourgon J5 piégé est à la « une » de toutes les discussions.

Tizi Ouzou. De notre bureau, El Watan, 5 août 2008

Sur les lieux de l’explosion, des ouvriers s’agitent sous un soleil de plomb pour dégager les décombres. Les habitants des bâtiments ciblés sont toujours privés d’eau, de gaz et d’électricité. Regroupés en bas de l’immeuble, des jeunes s’adonnent à une partie de cartes, indifférents aux bruits des moteurs des engins de travaux publics qui assiègent tout le périmètre. Plus loin, des policiers armes au poing veillent au grain. La visite du ministre de la Solidarité est annoncée pour 10h. « D’habitude, on ne voit pas un tel déploiement. Pourtant, on n’est qu’à une dizaine de mètres de la caserne et du commissariat de police », commente un passant intrigué par la présence de voitures de la gendarmerie et de la police. « Cédez le passage ! » hurle un agent des services d’ordre en direction des automobilistes qui bloquent la circulation sur la montée du bâtiment Djurdjura. Le cortège ministériel avec sa succession interminable de voitures se fraye un chemin vers la cité des Eucalyptus. Branle-bas de combat.

Le service d’ordre s’agite dans tous les sens. En visite sur les lieux de l’attaque terroriste, le ministre de la Solidarité, de la Famille et de la Communauté nationale à l’étranger a constaté l’ampleur des dégâts occasionnés à la bâtisse des Renseignements généraux par le véhicule piégé bourré de TNT, qui a également occasionné des dégâts à plusieurs façades des bâtiments mitoyens. Le ministre a rassuré sur l’engagement de l’Etat à prendre en charge les victimes. Escortée par un imposant dispositif sécuritaire, la délégation ministérielle a marqué une halte sur le parking du commissariat faisant face à la caserne. Une grande bâche noire en plastique cache l’hôtel des policiers ciblé. Au sol, les stigmates de l’explosion sont toujours visibles. Une quinzaine de voitures de service fortement endommagées attendent d’être évacuées à bord d’un engin de dépannage équipé d’une grue stationnée devant le portail du commissariat. A l’intérieur des bureaux, une nuée d’ouvriers de la voirie communale s’affairent à dégager les décombres. Des engins de travaux publics font des va-et-vient incessants sur le boulevard des Chouhada. Sacs de ciment, briques, madriers et autres matériaux de construction sont déjà acheminés sur place. Des instructions ont été données la veille par le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, d’entamer les travaux de restauration « dans l’immédiat » pour effacer les images de l’hécatombe.

L’autre « chantier » à mener est d’ordre psychologique. Sur place, Djamel Ould Abbès a instruit les responsables de la direction sociale de créer une cellule de suivi psychologique des victimes. Ces dernières sont toujours sous le choc. « J’ai pensé à une chute d’astéroides. On a annoncé dans une émission télévisée diffusée récemment qu’une grosse pierre allait s’abattre sur notre planète. J’ai prononcé la chahada. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé qu’il s’agissait d’une bombe. Le commissariat est tout proche de notre bâtiment », témoigne une vieille, les yeux hagards, devant les membres de la délégation qui lui rendait visite. Elle parle sans discontinuer, racontant dans le détail à ses hôtes le cauchemar vécu à l’aube par les habitants de la cité des Eucalyptus. Dans le bâtiment A jouxtant le commissariat, certains appartements sont nus. Les façades extérieures ont volé en éclats sous l’effet du terrible souffle. Au rez-de-chaussée, le propriétaire d’une agence immobilière, ses meubles rassemblés dans un coin, attend son déménagement. Six familles dont les logements ont été sérieusement touchés ont été transférées dimanche après-midi à la cité des 39 Logements, située à Boukhalfa, à la périphérie de la ville de Tizi Ouzou. Les autres ont préféré rentrer chez eux au village ou passer la nuit chez des proches.

3 policiers toujours hospitalisés

A l’intérieur des appartements visités par la délégation, l’heure est à la réfection. Des maçons armés de gros marteaux s’acharnent sur un mur qui risque de s’écrouler à tout moment. Deux paraboles défigurées par le souffle de l’explosion pendent au-dessus des têtes des passants. Une grosse fissure balafre une autre partie de la construction donnant sur le siège du commissariat de police. Les pertes matérielles sont importantes. A défaut d’éradiquer le terrorisme, le gouvernement s’engage à réparer les dégâts… des terroristes. « Nous sommes à vos côtés. L’Etat prendra en charge toutes les pertes matérielles », rassure Ould Abbès. Un groupe de jeunes trompe la vigilance du dispositif de sécurité et s’approche du ministre. « Nous habitons dans le quartier. Nos véhicules ont subi des dégâts importants. L’Etat doit nous indemniser », clame une voix au ton coléreux. « Rapprochez-vous des services de la wilaya, vous serez pris en charge sans problème », leur a-t-on répondu. Sur les 25 blessés admis dimanche dernier au CHU Nedir Mohamed, trois seulement, des policiers, sont gardées en observation. Leurs vies ne sont pas en danger, a-t-on appris de source médicale. De passage dans cet établissement hospitalier, le ministre de la Solidarité s’est enquis des conditions d’accueil des malades et de leur prise en charge médicale.

Midi, direction le village de Boukhalfa, à 3 km de Tizi Ouzou. C’est ici qu’ont été transférées six familles sinistrées. Elles sont hébergées dans des F3. A défaut de mobilier, les familles évacuées ont passé leur première nuit sur des matelas posés à même le sol. Au moment du passage de la délégation ministérielle, des agents de l’APC accourent avec des sacs remplis de sandwichs. De passage dans les chambres, Ould Abbès s’est longuement entretenu avec les sinistrés recasés dans la cité. Dans ses bagages : six réfrigérateurs et six cuisinières. « Je vous ai ramené d’Alger des réfrigérateurs et des cuisinières », lance-t-il avec son sourire coutumier à une dame qui ne cesse de remercier la « houkouma ». Le don émane en fait du Croissant-Rouge algérien de Tizi Ouzou, a-t-on confirmé. Autre décision du gouvernement : mise en place d’une cellule d’écoute psychologique. En outre, Djamel Ould Abbès a promis aux relogés qu’ils rejoindraient leurs domiciles avant le début du mois de Ramadhan, soit début septembre. En quittant la cité de Boukhalfa, le ministre de la Solidarité est interpellé par deux jeunes. L’un d’entre eux lui demande de construire un stade dans la localité. Un barbu réclame une mosquée. « Nous voulons vivre sans la crainte d’être fauchés par un fou kamikaze », murmure un vieil homme.

Par Ahcène Tahraoui