«La recrudescence des attentats est due aux événements qui se sont succédé depuis 2006»

Le général à la retraite Abdelkader Maïza

«La recrudescence des attentats est due aux événements qui se sont succédé depuis 2006»

El Watan, 4 septembre 2011

Général à la retraite, ancien chef d’état-major de la 1re Région militaire, Abderrazak Maïza refuse d’imputer la recrudescence du terrorisme au «manque de vigilance». Selon lui, le désarmement des patriotes et GLD ainsi que l’amnistie de 2006 ont été pour beaucoup dans le redéploiement des terroristes sur le terrain…

L’ancien chef d’état-major de la 1re Région militaire, qui englobe les régions du centre du pays, et ex-commandant du secteur militaire d’Alger, le général à la retraite Abderrazak Maïza, explique la recrudescence des attentats terroristes par un ensemble d’événements qui se sont succédé depuis 2006. «L’amnistie au profit des terroristes, le sort réservé aux patriotes et GLD après leur désarmement et, enfin, la mise à l’écart de nombreux acteurs de la lutte antiterroriste qui cumulent une assez longue expérience en la matière et maîtrisent parfaitement le terrain. Quelques années plus tard, le sentiment de victoire sur le terrorisme a laissé apparaître des réflexes de routine et de laisser-aller chez les forces de sécurité et la population, ce qui a permis aux groupes terroristes de se redéployer sur la scène avec des éléments plus aguerris qui profitent de toutes les brèches», explique-t-il. Selon le général, au cours des années 1990, «lorsque les patriotes et les GLD avaient été armés, c’était avec l’idée qu’ils étaient nos yeux et nos oreilles dans les régions chaudes.

Notre souci était de se réapproprier la confiance de la population qui vivait dans des régions isolées. Pour chaque individu armé, nous savions que nous allions gagner cinq ou six membres de sa famille. Entre 1993 et 1994, Aïn Defla était une région où les terroristes circulaient, de nuit comme de jour, en toute liberté et le nombre de victimes ne cessait de croître. Il nous fallait à tout prix récupérer la population qui, elle, n’était pas contre le principe de s’armer pour se défendre. En fait, en donnant une arme à un patriote ou un GLD, nous mettions fin à la peur et nous récupérions la population. Avec un homme armé dans la famille, il faut compter au moins six ou sept autres de ses proches qui font le guet et informent des mouvements des groupes terroristes. L’objectif de cette opération n’était pas de les envoyer faire des opérations antiterroristes, mais plutôt de servir aux troupes comme moyen de collecte de renseignements sur les mouvements des terroristes. De cette manière, nous avions pu faire reculer les activités criminelles considérablement dans des régions où nous étions comme des aveugles sur le terrain». Il cite toutes les expériences en matière de lutte contre le terrorisme, que ce soit dans les zones rurales ou urbaines. Et d’affirmer à la fin que la victoire sur le terrorisme n’a été possible «qu’après avoir occupé tout le terrain». En 1996, ajoute-t-il, dans plus d’une cinquantaine de communes d’Alger, il n’y avait que 22 commissariats et 9 brigades de gendarmerie. En 2001, le nombre a été ramené à 107 commissariats et 157 brigades.

Un nombre qui a eu pour conséquence une nette amélioration de la situation sécuritaire dans la capitale. «Le travail des brigades de la police judiciaire et de la gendarmerie ainsi que celui de l’armée se faisaient grâce à l’engagement des patriotes et des GLD qui résidaient dans les quartiers réputés être le fief des GIA.» Aujourd’hui, précise notre interlocuteur, ce n’est plus le cas. «Ceux qui constituaient nos yeux et nos oreilles dans les villes et villages ont été désarmés et écartés au même titre que ces cadres de l’armée et de la police, qui étaient à l’avant-garde de la lutte. Ces derniers ont été soit mutés dans des services internes pour une raison ou une autre, soit carrément mis à la retraite. Leur expérience n’a pas été capitalisée. La majorité de ceux qui les ont remplacés n’ont pas connu le terrain des années 1990. Ils n’ont pas la maîtrise d’approche, ni les contacts parmi la population qui leur permettent d’obtenir rapidement des renseignements. En 2005, le retour des repentis, des prisonniers graciés et des amnistiés dans leurs quartiers, a suscité chez la population un sentiment d’incompréhension, mais aussi de malaise. Du coup, la peur s’est installée et avec elle la démobilisation.» Le général affirme par ailleurs que cette «démobilisation» a été aggravée par le sort «tragique» réservé aux GLD et patriotes. Certains, dit-il, ne peuvent même pas subvenir aux besoins de leurs familles, d’autres n’ont pas les moyens de poursuivre les soins de leurs blessures causées pourtant dans le cadre de la lutte antiterroriste, alors que plusieurs de leurs compagnons vivent sous le coup de poursuites judiciaires engagées par des familles de terroristes.

«Des personnes comme Mohamed Gharbi de Souk Ahras, ou Ali Bounab de Tinezrit ou encore d’autres hommes très nombreux qui ont répondu à l’appel du pays ne méritent pas d’être rejetés avec autant de mépris. Nous leur devons plus de considération et de respect. En parallèle, les terroristes graciés vivent dans une opulence révoltante. Abdelhak Layada, ex-émir du GIA, groupe dont il était membre fondateur, est devenu un intouchable à Baraki, Benaïcha, l’ex-chef terroriste, s’enrichit de plus en plus à Chlef, Madani Mezrag fait de même à Jijel, et Kartali, celui qui a assassiné une petite écolière à Larbaâ, bénéficie de tous les privilèges des autorités. Je ne cite que ceux-là, parce que la liste est trop longue. Comment voulez-vous que les gens ne se posent pas de questions ? Comment voulez-vous qu’aujourd’hui, les gens aident l’Etat à lutter contre le terrorisme ? Il y a comme une remise en cause de l’engagement de tout un pan de la société contre le terrorisme. Ceux qui faisaient de l’Algérie une terre à brûler sont mieux considérés que ceux qui se sont sacrifiés pour leur faire barrage…»

«Les frontières sont peut-être permissives, mais pas perméables»

Concernant la situation en Kabylie, l’officier l’impute notamment à l’administration qui, selon lui, «n’a rien fait» pour créer des passerelles avec la population. «La lutte contre le terrorisme ne relève pas uniquement des forces de sécurité. L’administration, à travers les maires, les chefs de daïra, les walis et tous les services publics de l’Etat, a un rôle important à jouer. Lorsque des routes sont défoncées, l’électricité et les lignes téléphoniques coupées, le gaz inexistant, le réseau de transport public défaillant, les postes de travail introuvables, la population est en droit de se mettre en colère contre tout ce qui incarne l’Etat, y compris les forces de sécurité. Ce malaise social mais aussi ces discours politiques, accusant les patriotes et les GLD tantôt de mercenaires, tantôt de gens recrutés dans la pègre, ont profité à l’occupation du terrain par les groupes terroristes. Le renseignement est devenu difficile à obtenir, d’autant que de nombreux patriotes et GLD ont été désarmés», révèle l’officier. Pour lui, il faut impérativement une nouvelle stratégie basée essentiellement sur «la récupération» de la population, arguant du fait qu’il est quasiment impossible pour un groupe de terroristes d’évoluer ou d’activer dans un environnement hostile.

«S’ils sont aussi actifs en Kabylie, c’est qu’ils profitent de cette situation confuse. Tout comme ils profitent du relief des régions de Jijel, de Tébessa et d’autres contrées du pays, où leur activité est certes réduite, mais présente.» Il explique que le recours aux attentats kamikazes est révélateur du manque de moyens d’alignement sur une stratégie portée surtout vers l’étranger. «Un attentat-suicide ne demande qu’une personne prête à mourir et des explosifs. Des moyens à portée de la main. Ces opérations sont imparables et la seule solution pour les anticiper reste le renseignement qui, lui, ne peut provenir que de la population.» A propos de la situation à la frontière libyenne, le général se montre moins alarmiste. «Il ne faut pas se tromper. Nos frontières sont peut-être permissives, grâce aux complicités des uns et des autres, mais pas perméables. Nous avons les moyens de contrôler les accès, notamment quand il s’agit d’acheminement d’armes ou d’explosifs. Ce qui est important à prendre en charge, c’est plutôt la situation au nord du pays qui mérite un traitement avec une approche différente de celle qui prévaut depuis quelques années, d’autant qu’aujourd’hui, il y a un recul considérable concernant le recrutement. Ce qui constitue une avance par rapport aux années 1990.»

L’officier conclut : «La victoire sur le terrorisme doit se faire non seulement sur le terrain sécuritaire, mais aussi sur le plan idéologique et social. Un Etat fort ne doit laisser aucune partie de son terrain inoccupée. Il doit être en position de force pour rassurer sa population et l’avoir de son côté. Interprétée comme un recul, toute concession peut être utilisée par les terroristes comme brèche pour réoccuper le terrain, faire des victimes et neutraliser toute volonté de lutte.»

Salima Tlemçani