Le cerveau des attentats de Casablanca est un agent de la DST

REVELATION DU FRANÇAIS PIERRE ROBERT AU PROCES DE RABAT

Le cerveau des attentats de Casablanca est un agent de la DST

Le Quotidien d’Oran, 9 september 2003

L’islamiste Pierre Robert accusé d’être le commanditaire des attentats de Casablanca a impliqué la DST française en révélant qu’il a été un agent infiltré dans la mouvance islamiste algérienne pour le compte des services spéciaux français.

Le procès de Pierre Robert, alias Yacoub, «El Hadj» ou «Abou Abderahmane» présenté comme le chef de la cellule de la Salafya Djihadia qui a organisé le quintuple attentat de Casablanca, le 16 mai dernier, a jeté un véritable pavé dans la marre en avouant, à la barre, qu’il avait «effectué des enquêtes dans les milieux islamistes, en France et en Belgique» pour le compte de la Direction de la surveillance du territoire (DST), le contre-espionnage français: «J’ai été contacté à l’époque de la Coupe du monde de 1998 par la DST, pour enquêter dans les réseaux islamistes algériens en France et je l’ai fait», a-t-il lâché devant ses juges à Rabat où il comparait depuis hier avec 33 islamistes salafistes marocains.

Pierre Robert livrera également le nom de son contact dénommé «monsieur Luc», au sein de la DST qui devait être son officier traitant, en affirmant qu’il avait perçu des «sommes d’argent» pour ses différentes missions d’infiltration dans les milieux islamistes algériens, sans préciser lesquels. Cela a coïncidé avec le démantèlement d’un réseau de 16 Algériens, Tunisiens et Marocains opéré conjointement dans 5 pays européens, dont la Belgique et la France et qui menaçaient, à travers des attentats à la bombe, la Coupe du monde 1998 ainsi que la Cathédrale de Strasbourg.

C’est à cette époque que Pierre Robert a été recruté par la DST, soit l’époque où il était déjà converti à l’Islam, après un voyage en Turquie et où il avait monté une affaire de revente de voitures d’occasion entre l’Allemagne, la Belgique et l’Espagne. Ce qui, apparemment, lui a servi de solide couverture.

Les révélations de Didier Robert ne semblent pas pourtant être des affabulations pour sauver uniquement sa peau. Le Français n’a pas hésité, également, à clamer devant le tribunal de Rabat qu’il a été «torturé et violé», lors des interrogatoires de la police marocaine. Des accusations de torture qui ont mis dans l’embarras les magistrats marocains, lorsque le prévenu a indiqué qu’en France «on n’interroge pas les gens en les faisant asseoir sur une bouteille», en se plaignant du juge qui l’empêchait de s’exprimer. Mais ces déclarations sur ses rapports avec la DST française éclairent d’un jour nouveau les rapports troubles des services spéciaux français avec les islamistes. Bien sûr, le ministère de l’Intérieur français s’est empressé de démentir l’information. La DST est concernée dans l’enquête de Casablanca, du fait que 3 ressortissants français ont péri dans les attentats. Le lendemain des faits, 14 agents de la DST sont arrivés au Maroc, dont des spécialistes de l’identification judiciaire, des spécialistes en explosifs et des experts du laboratoire central, pour épauler leurs homologues marocains. Paris avait exprimé une solidarité policière et judiciaire de premier ordre aux Marocains, leur transmettant le dossier de Didier Robert. Le problème est qu’il ne mentionnait pas que cet islamiste, qu’on présente proche d’Oussama Ben Laden était, en fait, une taupe des services secrets français. Ce qui risque de provoquer une mini-tempête politique entre Rabat et Paris. Car comment expliquer aux Marocains qu’un «agent» de la DST soit à la tête de la cellule qui a planifié et exécuté le plus terrible attentat terroriste qu’ait jamais connu le Royaume de Mohamed VI. Et pourquoi la police marocaine n’a pas été informée ? La seconde équation qui devrait éclabousser la DST est son utilisation d’islamistes dans l’infiltration de réseaux algériens. La DGSE et la DST ont toujours rejeté toute implication, même indirecte, dans les réseaux islamistes algériens en France ou en Europe, malgré les zones d’ombre qu’ont laissé des affaires comme celles du détournement de l’Airbus d’Air France, l’assassinat des 7 moines de Tibherine et l’exfiltration d’islamistes et de membres du GIA depuis l’Algérie vers la France. L’utilisation de Didier Robert illustre de manière trouble, les connivences existantes et surtout l’intérêt des services secrets français et européens à ne pas inquiéter les membres les plus connus des réseaux terroristes installés sur leurs territoires.

Mounir B.

———————————————————

Procès des attentats de Casablanca : Pierre Robert évoque des liens avec la DST

LEMONDE.FR | 09.09.03 | 08h57 • MIS A JOUR LE 09.09.03 | 09h25
Le ministère français de l’intérieur a démenti lundi tout contact entre la direction de la surveillance du territoire (DST) et Pierre Robert.
Le procès de l’intégriste français Pierre Robert, poursuivi au Maroc pour son implication présumée dans les attentats du 16 mai à Casablanca, a connu un coup de théâtre lundi 8 septembre : interrogé devant le tribunal de Rabat, où il se trouve en procès avec ses 33 « complices » marocains, « l’émir » Pierre Robert a assuré avoir effectué des « enquêtes » dans les milieux islamistes, en France et en Belgique, pour le compte de la direction de la surveillance du territoire (DST, contre-espionnage français).

L’accusé n’a donné aucune précision sur les relations qu’il aurait pu conserver avec la police française et sur la durée des « missions » effectuées. A un juge qui lui demandait si ce sont les services français qui l’avaient envoyé au Maroc, Pierre Robert, volontairement énigmatique, s’est contenté de répondre : « Secret défense. » « J’ai été contacté à l’époque de la Coupe du monde de 1998 par la DST pour enquêter dans les réseaux islamistes algériens en France et je l’ai fait », a indiqué Pierre Robert, qui encourt la peine de mort au Maroc, ajoutant qu’il avait mené une autre enquête en Belgique et que « des sommes d’argent » lui avaient été remises pour ces missions.

Ces affirmations, de nature à modifier sensiblemement le profil d’intégriste intransigeant de l’accusé français et qui mettent en cause les services secrets français ont été très rapidement démenties au ministère français de l’intérieur. Dès lundi, on affirmait, auprès du ministère de tutelle de ce service à Paris, n’avoir « jamais eu de contact avec cette personne ».

Les 34 accusés jugés à Rabat, et dont le Français serait « l’émir », sont poursuivis dans le cadre de l’enquête sur les cinq attentats quasi simultanés qui ont fait 45 morts – dont 12 kamikazes – dans le centre-ville de Casablanca le 16 mai dernier. Les révélations que le Français aurait faites lors de son interrogatoire, largement relatées dans la presse marocaine, faisaient notamment état de projets terroristes sur le sol français. Pierre Robert est présenté comme un « maillon essentiel » du terrorisme au Maroc. Lui et ses 33 « complices » marocains, passibles de la peine de mort, sont tous présumés liés au groupe islamiste radical de la Salafia Jihadia.

Me Courcelle-Labrousse, du barreau de Paris, est venu au Maroc participer à la défense de Pierre Robert aux côtés de son avocat marocain, Me Abdelfattah Zahrach.

Avec AFP

——————————————————

lundi 8 septembre 2003, 23h37

Pierre Robert oppose « le secret défense »
aux motivations qui l’ont conduit au Maroc

RABAT (AP) – L’islamiste présumé Pierre Robert, 31 ans, alias « Yacoub », jugé pour entreprise terroriste devant la cour criminelle de Rabat, a opposé lundi « le secret défense » aux raisons qui l’ont conduit à s’installer au Maroc en 1998.

Affirmant avoir « collaboré » avec la DST (Direction de la surveillance du territoire) et la DGSE (Direction générale de la surveillance extérieure) françaises, Pierre Robert, converti à l’islam en 1990 et marié à une Marocaine, a répondu au président qui l’interrogeait sur les raisons de son installation en 1998 au Maroc: « je ne peux pas le dire, c’est un secret défense ».

Dans un communiqué publié à Paris, le ministère de l’Intérieur a immédiatement démenti ces affirmations qui provoquent une gêne évidente des autorités françaises et marocaines qui travaillent en étroite coopération antiterroriste.

Au terme d’une audience tendue au cours de laquelle l’accusé a nié en bloc les faits qui lui sont reprochés, le président de la cour, Ahmed Bachiri, lui a redemandé s’il s’était rendu au Maroc « sur instruction des services français ». Pierre « Yacoub » Robert a répondu: « j’aime le Maroc, mais mon amour de la France passe avant tout ».

L’accusé a en revanche raconté comment il avait été sollicité en 1998 par les services français « pour infiltrer les réseaux islamistes en France et en Belgique ». Il affirme ainsi avoir remis à « un agent de la DST », à Bruxelles, une cassette-audio de l’Algérien Hassan Hattab, chef du Groupe islamiste pour la prédication et le combat (GSPC) considéré comme l’artisan de l’enlèvement des touristes européens kidnappés en février dernier dans le sud algérien et relâchés depuis.

Pierre Robert a également affirmé avoir remis « contre un reçu et pour expertise à un agent de la DGSE » un faux-passeport établi à son nom par un membre de la « mafia turque » à Bruxelles.

Interpellé le 2 juin dernier, juste après une importante visite de travail au Maroc du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, et des principaux dirigeants du renseignement français, l’accusé estime être victime d’une « construction des services ».

« J’ai appris que j’étais recherché, j’ai demandé à Rachid d’alerter le consulat à Tanger et il a ramené des policiers de la DST dans sa voiture », explique le jeune homme à la fine barbichette blonde et s’exprimant d’une voix claire, n’hésitant pas à interrompre le président au cours de cette audience marathon.

Pierre Robert, qui encourt la peine de mort, est le seul ressortissant étranger accusé par la justice marocaine d’être un « maillon essentiel » du vaste réseau terroriste démantelé au lendemain des attentats terroristes de Casablanca (45 morts, le 16 mai).

Interrogé sur ses aveux devant la police, il affirme avoir été « torturé » et se rétracte complètement à la barre: « J’avais peur parce qu’au Maroc, il y a des gens hors-la-loi: les policiers de la DST qui violent, torturent et tuent en toute impunité. (..) Vous savez, Monsieur le président, quand on vous frappe et on vous fait asseoir sur une bouteille, on peut raconter n’importe quoi ».

S’il admet avoir « rencontré » Abdelaziz Fizazi et Hassan Kettani, les deux idéologues du mouvement clandestin « Salafiya Djihadia » (le salafisme combattant) impliqué dans les attentats-suicides de Casablanca, Pierre Robert nie en revanche avoir oeuvré à la constitution de maquis armés islamistes, d’avoir des compétences d’artificier, ni même de s’être rendu en Afghanistan. « De la mauvaise littérature d’horreur », explique l’accusé qui reconnaît toutefois avoir effectué un séjour de 10 mois en Turquie et au Pakistan.

N’hésitant pas à se livrer à une causerie théologique avec le président qui lui demande s’il est « compatible » d’être Français et « d’espionner ses frères musulmans », Pierre Robert explique, sentencieux et patriote: « L’islam considère comme un crime de tuer des gens sans raison. Ceux qui commettent des attentats sont des criminels contre l’islam. La France n’a rien contre l’islam, elle veut seulement combattre les terroristes (..). La France a peur que le Maroc soit une base arrière pour le terrorisme ».

Désormais assisté d’un avocat français, Me Vincent Courcelle-Labrousse qui dénonce « un procès inéquitable », Pierre Robert s’est félicité de la présence, pour la première fois depuis l’ouverture de son procès, le 25 août d’un diplomate français. Il a toutefois demandé « une protection rapprochée en prison » en raison de ses « révélations ».

Le verdict devrait être rendu aux alentours du 11 septembre. AP

nim/sop