La Libye extrade Abderezak Al-Para vers l’Algérie

IL ETAIT ENTRE LES MAINS DE DISSIDENTS DU MDJT

La Libye extrade Abderezak Al-Para vers l’Algérie

Le Quotidien d’Oran, 29 octobre 2004

Ammari Saïfi, alias Abderezak Al-Para, a finalement été extradé vers l’ Algérie dans la nuit de ce mercredi 27 octobre. Il a été remis à la police algérienne par le bureau de renseignement libyen.

Saïfi Ammari, le terroriste du GSPC, connu également sous les noms d’ Al-Para, de Abderezak, d’Abou Haïdara, d’El-Ourassi, de Abderezak Zaïmèche, d’Abdul Rasak Ammane Abu Haïdra ou de Abdalrazak, l’homme aux sept alias est dans une prison algérienne. Tellement imprenable que les spécialistes ont commencé à croire qu’il avait sept vies.

Originaire de Kef Rih, à Guelma, Abderezak Al-Para vient d’achever, à 36 ans, sa «carrière» de terroriste après une cavale qui a duré douze années, qui l’a menée de Biskra, où il était sous-officier des forces spéciales aéroportées, vers le Tibesti, au nord du Tchad, en passant par les maquis de Zbarbar, de Tébessa aux confins d’Illizi et du Mali.

Le communiqué du ministère de l’intérieur est sobre, sans triomphalisme. Pourtant, les Algériens, relayés par les Libyens, ont réussi le tour de force d’exfiltrer un prisonnier du Tchad au nez et à la barbe de ses geôliers, le mouvement rebelle du MDJT qui paie ainsi sa surenchère.

Prétendument détenu depuis mars 2004 par le mouvement rebelle du MDJT, Abderezak Al-Para est le cerveau du kidnapping de 32 touristes européens lors d’une prise d’otages qui a duré sept mois. Il devra en répondre devant la justice algérienne ainsi que d’autres crimes dont le plus sanglant a été l’attentat contre 54 soldats, parachutistes et GLD, sur la route de Tébessa vers Biskra en février 2003. Surnommé «l’émir du désert» par certains médias, il a été remis par les Libyens aux Algériens après des mois de négociations, de coups tordus, de manipulations en tous genres, d’ intermédiaires et de tractations douteuses.

La genèse des négociations avec le MDJT remonte à mars 2004, lorsque le Dr Brahim Tchouma, responsable des relations extérieures du mouvement, flanqué de son collaborateur Mohamed Mehdi, sont arrivés à Alger pour tenter de prendre contact avec les services secrets algériens. Ils détiennent Abderezak Al-Para, capturé dans des conditions mystérieuses, après avoir é chappé à un accrochage au Tibesti entre les forces armées tchadiennes et une colonne du GSPC emmenée par Al-Para et probablement Hassan Hattab, qu’on donne pour mort lors de cette embuscade. Le MDJT veut le livrer en contrepartie de «compensations» financières. Alger ne donne pas suite aux doléances du mouvement rebelle de crainte de s’aliéner N’djaména, un partenaire dans la lutte antiterroriste qui avait bénéficié de l’appui de l’ armée américaine, notamment des avions de reconnaissance Orion et des interceptions satellitaires, pour accrocher le GSPC qui s’était infiltré au Tchad le 17 février 2004.

Alger, qui a impulsé la convention africaine de lutte antiterroriste, ne veut pas être la première à la violer en négociant avec un mouvement taxé de « terroriste» par le département d’Etat américain.

Le MDJT multiplie alors les contacts avec les puissances susceptibles de récupérer Al-Para. En tête, l’Allemagne, qui avait diffusé, à travers le tribunal de Karlsruhe, un mandat d’arrêt international, transmis à Interpol, contre Al-Para et deux de ses adjoints. Le mouvement multiplie les communiqués et les déclarations pour livrer Al-Para en omettant de faire une révélation de taille: le MDJT ne l’a jamais détenu.

Hier, dans une déclaration au Quotidien d’Oran, le porte-parole du MDJT, Aboubakr Radjab Razi, a avoué que le mouvement rebelle ne détenait plus Al-Para depuis mai 2004. «Tout ce que nous savons, c’est que ce sont des membres entrés en dissidence, fin mai-début juin, qui détenaient Al-Para, séparé du reste du groupe, qui ont négocié avec les services secrets libyens». Le responsable rebelle tchadien ajoutera que le MDJT «n’est pas dans le fond hostile à sa libération, mais nous critiquons la forme. Les services secrets libyens ont servi de pont mais n’ont pas été déterminants».

Reste alors la question cruciale: qui le détenait ? Le Quotidien d’Oran est en mesure de révéler que Abderezak Al-Para était détenu par un certain commandant Alltchi, information confirmée auprès de sources concordantes et même par le MDJT, qui était décidé à livrer l’émir du GSPC aux Libyens. »Il ne répondait plus aux ordres du MDJT et il a été amadoué par les Libyens pour trouver un compromis sur Al-Para», indiquera Aboubakr Radjab qui admet cette dissidence.

Des sources de l’opposition tchadienne à Paris confirmeront que depuis le 9 mars dernier, date de la capture d’Al-Para, le MDJT ne l’avait jamais réellement détenu. C’est un groupe rival, emmené par un ancien commandant de l’armée régulière tchadienne, entrée en rébellion en 1996, qui avait été é galement un ancien membre du MDJT avant de faire scission, un certain commandant Alltchi, qui détenait Al-Para. C’est ce commandant et son adjoint, qui se fait appeler Sidi Boucar, qui contrôlent l’extrême nord-est du Tibesti, qui ont décidé de coopérer avec les Libyens.

Le mouvement rebelle tchadien avait réussi à flouer tout le monde. Abderezak Al-Para, séparé soi-disant du groupe des 13 autres salafistes, était en fait dans une grotte sur le territoire Toubou, près de la frontière avec la Libye: c’est là que les services libyens ont réussi à le «reprendre» à ses geôliers. Le MDJT tente de se défendre de cette supercherie en indiquant que, «comme dans toutes les organisations, il y a des problèmes. Mais nous n ’ allons pas crier sur tous les toits qu’on avait des dissidents», indique une source du MDJT.

Les thèses concernant cette exfiltration divergent. Pour certaines sources, Abderezak Al-Para a été livré par un membre de ce groupe rebelle, proche des Libyens, après l’intervention de chefs de tribus Toubou. D’autres indiquent que les Libyens ont dépêché un commando qui l’a «intercepté» près de la frontière. En tout état de cause, les services libyens ont fait jouer leurs connaissances du terrain au Tibesti et les clivages entre groupuscules rebelles pour convaincre ses geôliers de leur livrer l’ancien émir de la zone V.

Pour Tripoli, c’est une revanche sur le MDJT. Dans son dernier discours à Zoumré, le colonel Hassan Mardigué, président du MDJT, dénonçait les Libyens en ces termes: «Vous connaissez toutes les démarches que nous avons entreprises en direction de la Libye afin que nous soit remise la dépouille mortelle de feu notre Président Youssouf Togoïmi, en vain. Je saisis cette occasion solennelle pour demander une fois encore au gouvernement libyen de nous remettre le corps de notre Président mort dans des circonstances non encore élucidées et dont la responsabilité incombe exclusivement à la Libye».

Le MDJT accusait Kadhafi d’avoir éliminé leur chef en l’achevant sur son lit d’hôpital, après que son 4×4 eut sauté sur une mine. Le mouvement tchadien avait en quelque sorte «trahi» les Libyens après qu’ils eurent préféré se mettre sous le giron français. D’ailleurs, la Libye avait, dès le 7 juillet dernier, menacé le MDJT de représailles militaires s’ils ne remettent pas Abderezak Al-Para.

Tripoli savait que c’était une question de temps et ne manquait pas d’ arguments pour le livrer à Alger depuis que les Américains, par l’ intermédiaire de leur commandement militaire et leurs diplomates, avaient expressément émis le voeu qu’Al-Para soit remis et jugé par les Algériens. Une rencontre secrète se déroulera à Alger le 13 octobre, en marge de la convention africaine de lutte antiterroriste, au Club des Pins. Etaient présents le ministre de l’Intérieur, Yazid Nouredine Zerhouni, pour l’ Algérie, le coordinateur de la lutte antiterroriste, Cofer Black, pour les Etats-Unis, le responsable du renseignement des comités populaires, Nasser Al Mabrouk, pour la Libye, et le ministre de la Défense, Emmanuel Nadinger, pour le Tchad. Cette réunion visait à coordonner l’opération de récupération d’Al-Para. Les Libyens se chargent de l’exfiltrer avec l’aval du gouvernement tchadien qui ne devait pas intervenir, avec l’assentiment des Américains pour le remettre à Alger. Une opération supervisée au plus haut lieu des côtés algérien et libyen.

Entre-temps, le MDJT, conscient de la «valeur marchande» de l’émir salafiste, a entrepris des démarches auprès des autorités allemandes, par le biais des ambassades allemandes à Paris, La Haye et Bruxelles, afin de monnayer son prisonnier, de surcroît cerveau de la prise d’otages de 17 Allemands et assassin de l’une des touristes. «Le MDJT devait remettre, ces jours-ci, Abderezak Al-Para aux Allemands qui étaient prêts à verser de l’ argent pour le récupérer et le juger en Allemagne. Ils se sont fait doubler par les Libyens», explique au Quotidien d’Oran une source Toubou de l’ opposition au Tibesti, joint par téléphone. Le MDJT dépêchera même deux é missaires à Alger pour faire une autre proposition ferme aux Algériens contre «une somme astronomique», juge-t-on en Algérie. Echec total.

La récente visite du chancelier Gerhard Schröder à Tripoli devait aplanir certaines divergences. Les Allemands auraient souhaité, au mieux, que les Libyens ne s’en mêlent pas, au pire, qu’ils fassent une médiation en leur faveur. C’était sans compter sur l’amitié entre le président Bouteflika et le guide de la Révolution qui a joué en faveur de la coopération algéro-libyenne, symbolisée par la visite du président Bouteflika, hier, à Tripoli.

Mounir B.

 

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