Le «produit» Abderrezak le Para à l’émission «Envoyé spécial»

Le «produit» Abderrezak le Para à l’émission «Envoyé spécial»

Coup de pub contre petit scoop

Le Quotidien d’Oran, 11 septembre 2004

«Sur les traces du Ben Laden du désert». L’affiche du carnet de route de l’émission «Envoyé spécial» était alléchante. Des bandes-annonces et des interviews du journaliste promettaient que l’on allait savoir beaucoup de choses sur Amari Saïfi, alias Abderrezak le Para, numéro 2 du GSPC.

On a bien vu quelques images à la fin du reportage: le Para, sagement allongé dans une faille de roche montagneuse, menottes à la main, souriant au journaliste, niant des liens avec Al-Qaïda, affirmant que sa mère était d’origine française (une Blanchet), confirmant que le gouvernement allemand a versé une rançon mais refusant d’en livrer la somme en raison des engagements pris. Justifiant aussi sa présence dans la zone par un souci de prendre attache avec les tribus musulmanes et de solliciter leur aide contre le gouvernement algérien.

On n’entendait pas beaucoup le Para et on entendait souvent le traducteur et le journaliste surchargeant de commentaires un sujet faible en informations. On a aussi quelques membres du groupe du GSPC, une «multinationale» (algériens, mauritaniens et même, nous affirme-t-on, des pakistanais), prisonniers non entravés, barbes fournies et cheveux tressés. L’un, se disant simple paysan, affirme son soutien à Oussama Ben Laden (cela semble être une «preuve» dans la manière dont a été confectionné le reportage) et se lance dans une justification en évoquant le Coran.

Le Tchadien qui sert de traducteur dit au journaliste – qui semble le croire – que, contrairement à ce qu’il prétend, ce serait un crack de l’informatique. Un autre prisonnier tente même de convertir le journaliste, qui se donne le frisson en lui demandant ce qu’il lui aurait fait s’il l’avait rencontré en Algérie. Son sourire en dit long, laisse entendre le journaliste. Quand Le Para dit qu’il n’a pas de liens avec Al-Qaïda, le journaliste se reporte sur son geôlier qui disposerait de la «preuve confondante».

En substance, cet aimable combattant du MJDT n’est pas sûr que Abderrezak le Para a des contacts avec Ben Laden, mais il lui aurait fait des confidences sur des coups de téléphone qu’il aurait adressés à Ayman Al-Dhawahiri, le numéro 2 d’Al-Qaïda. Cela se serait passé avant que le groupe d’El-Para égaré dans le Tibesti tombe entre les mains du mouvement tchadien rebelle. Si la suspicion du journaliste à l’égard d’El-Para est légitime, on se demande pourquoi fait-il semblant de croire que les rebelles tchadiens ne disent que la vérité, rien que la vérité. Au plan anecdotique, il était à la portée du journaliste d’investigation de vérifier si le nom de Blanchet a une existence dans la région de Guelma, d’où serait originaire le Para. L’état-civil français, c’est connu, est bien tenu. En fait, la prouesse du reportage est de livrer des images claires de Abderrezak le Para. Cela valait sans doute la peine de faire un si long voyage. Mais l’auteur du reportage ne semble pas se satisfaire de cette moisson, il fallait l’enrober dans la bataille mondiale contre le terrorisme et il fallait, quitte à forcer sur le commentaire, montrer des «fanatiques» agissant pour le compte de Ben Laden dans cette zone de transhumance de tous les trafics.

L’idée en soi n’est pas mauvaise, mais le problème est qu’elle est déclamée et non démontrée. Du coup, le reportage vaut par ce qu’il semble essayer de ne pas montrer. Il est fait sur la base d’une connivence d’intérêts entre le journaliste et le mouvement rebelle tchadien, le MJDT, dont on ne saura pas grand-chose, ni sur ses objectifs, ni sur les raisons qui l’ont mis sur le sentier de la guerre contre le pouvoir de N’djamena. Par contre, le journaliste insiste lourdement pour montrer que s’ils sont musulmans, ils n’ont rien à voir avec les «fanatiques» et les «salafistes». Ces combattants du MJDT ont une prise – le Para – et ils jurent qu’il a des informations qui devraient intéresser les services occidentaux.

Curieusement, le journaliste n’essaie même pas d’expliquer les raisons qui font que l’Algérie, l’Allemagne, la France ou les Etats-Unis ne semblent pas pressés d’aller recueillir le prisonnier du Tibesti. Le faire aurait immanquablement amené à s’intéresser au mouvement rebelle, à son rapport avec le gouvernement tchadien.

Un mouvement rebelle détenant un terroriste, cela n’est pas monnayable sans incident diplomatique, et plus dans cette zone où les va-et-vient ne sont pas faciles à contrôler. Faible en information – on a tout juste désormais une idée plus claire des traits de Abderrezak le Para -, le reportage se transforme en réalité en opération de marketing pour le MJDT qui a trouvé en lui un moyen de faire de la réclame.

C’est là que réside l’échange entre les auteurs du reportage et les geôliers du terroriste algérien. On est dans la communication mais pas vraiment dans l’information. Un échange de bons procédés comme un autre: un coup de pub contre un scoop.

M. Saâdoune

 

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