Des terres encore abandonnées à Médéa

Des terres encore abandonnées à Médéa

Une contrée qui fait toujours peur

Par Amel Blidi, Le Quotidien d’Oran, 26 juillet 2005

Béni Slimane, petite bourgade située à 70 km de Médéa, est l’une de ces régions qui rappellent les horribles crimes commis par les groupes islamistes. Elle compte, à elle seule, cinq massacres et des dizaines de morts. Aujourd’hui, la vie reprend peu à peu ses droits dans cette région agricole mais la majorité des villages alentour sont encore désertés par leurs habitants. Reportage.

A 1 heure 30 du centre-ville de Médéa, les champs de Béni Slimane étendent leurs ondulations à perte de vue. La région est réputée pour ses terres fertiles. De nombreuses fermes restent, cependant, obstinément vides. Même le plan d’aide aux agriculteurs mis en place récemment, ne semble pas encourager les habitants à revenir dans la région. Le massacre perpétré au Ramadhan 97 restera irrémédiablement gravé dans les mémoires. «C’est à partir de là que les gens ont commencé à fuir. Certains ont vendu leurs matériels d’agriculture quasi gratuitement et ont rejoint les villes», nous explique un jeune de la région – ayant requis l’anonymat – qui a repris récemment le travail de la terre. Notre interlocuteur estime néanmoins que le terrorisme n’est pas la seule raison qui empêche les anciens habitants de Béni Slimane de rejoindre leurs terres. Il y a également, selon lui, «un autre terrorisme», moral celui-là: la bureaucratie. «En mettant en place ce plan d’aide aux agriculteurs, l’Etat a fait une action très louable. Mais il faut savoir qu’en réalité, très peu de gens peuvent en bénéficier. Les coopératives agricoles ne font pas leur travail convenablement, seuls les gens pistonnés peuvent profiter de l’aide de l’Etat», s’indigne-t-il. Il y aurait même, affirme-t-il, des bénéficiaires du plan d’appui à l’agriculture qui auraient pris l’argent pour eux et dont les terres sont encore inexploitées.

L’autre facteur qui pourrait décourager les agriculteurs à récupérer leurs terres serait lié au fait «que les anciens fermiers soient devenus des citadins». «Beaucoup d’entre eux ont troqué leurs fermes contre des appartements en ville, certains se sont recyclés dans le commerce. Si vous allez à Baraki, par exemple, vous verrez qu’il y a énormément de gens originaires de Béni Slimane. Ceux-là ne reviendront pas», martèle-t-il. Dans ce hameau isolé, les massacres de l’année 1997 ont marqué un tournant. L’un des parents des victimes des massacres de «Souk Larabâa» nous a raconté que, «suite à la scission entre l’AIS et le GIA, les habitants des villages entourant Béni Slimane avaient senti que les terroristes allaient se retourner contre eux».

Au départ, les terroristes avaient de «bons» rapports avec les habitants des villages. Ils donnaient, chaque soir, des cours aux hommes de Béni Slimane sur «le Jihad et la corruption de l’Etat algérien». Lorsque les premières tensions entre les terroristes apparurent, les habitants du village ne savaient plus où donner de la tête. Le GIA ayant élu domicile à Bouchrahil et l’AIS campant à Tablat, les habitants de Béni Slimane était piégés. Malgré les frictions, les deux groupes islamistes continuaient à prodiguer les cours et leurs conseils aux villageois. «Dans un même village, il y avait deux réunions par jour. Nous savions que tôt ou tard ça allait éclater», indique-t-on. L’explosion eut lieu au neuvième jour de Ramadhan 1997. Comme à l’accoutumée, les troupes islamistes (GIA) ont convié les habitants du village «Ouled Sidi Abdelaziz» à leurs réunions nocturnes. «Ils sont venus taper à nos portes, comme d’habitude, mais, cette nuit-là, nos parents ne sont jamais revenus», raconte notre interlocuteur. Le lendemain, les familles ont découvert l’horreur: 36 personnes ont été assassinées cette nuit-là. Pour ces familles, il ne restait plus qu’à fuir cet enfer. «Les gens sont partis dès le lendemain chez leurs familles, les maisons étaient tellement encombrées que les hommes dormaient dehors, chez nous, on fait attention au charaf de nos femmes, certains dormaient dans le château d’eau», nous explique notre guide. D’autres habitants, ajoute-t-il, ont réussi à se procurer des armes, mais il était très difficile de veiller la nuit, surtout en hiver.

De ce village que nous avons visité, il ne reste plus grand-chose. Les terres sont inexploitées, les maisons désertées. Il n’y a que la mosquée «Sidi Abdelaziz» qui affiche fièrement son minaret flambant neuf au bord de la route nationale n° 18. Les habitants qui passent par là feignent d’oublier que trois hommes y avaient été égorgés. Les écoles ont également rouvert leurs portes. Nichée en haut d’une colline, l’école primaire «Abdellah Ben Mesâoud» a été, elle aussi, restaurée. «Durant la période du terrorisme, une bombe y avait été posée, indique un habitant de la région, mais le massacre fut évité de justesse, les enfants l’avaient découverte à temps». Même si la situation sécuritaire s’est améliorée, les habitants de la région évitent de traîner dans les parages. D’autant, souligne-t-on, que les forêts de «Diâa Lakhal» et de «El-Oued El-Malah», servent encore de centres d’entraînement aux terroristes qui rechignent encore à rendre les armes.

Dans le village de Béni slimane, l’on parle aujourd’hui de l’après-1997. Le coeur de la ville (construite sur une terre expropriée en 1975, selon les habitants) s’est beaucoup développé depuis cette année-là. Une grande majorité des fermiers alentour s’y sont installés. «Ils ont vendu leurs terres et ont ouvert des commerces en raison de l’existence du poste de police et de gendarmerie. Il n’y avait pas autant de magasins avant 1997″, lance notre accompagnateur. De nombreuses devantures des magasins, avons-nous remarqué, sont ornées des portraits de Bouteflika. Même si elle paraît encore floue, la «réconciliation nationale» prônée par le président de la République semble plaire aux habitants de Béni Slimane. «Les gens de cette région avaient, en majorité, soutenu le FIS. Après la grande déception et les massacres qui ont suivi, il y a eu une scission entre l’Etat et le peuple. Aujourd’hui, nous n’aspirons qu’à la paix. Il est vrai que nos parents sont morts, mais si l’on commence à régler des comptes, l’on en sortirait pas», affirme l’un des parents des victimes.

Comme dans les autres régions du pays, les jeunes de Béni Slimane sont aujourd’hui beaucoup plus préoccupés par le problème du chômage. La ville étant isolée et les aides pour la promotion de l’agriculture étant difficile à acquérir, les jeunes du village tournent en rond. Il n’y a toujours pas de gaz dans les foyers et les sociétés sont quasi inexistantes. Les habitants ont le sentiment d’avoir été oubliés. Ils attendent encore la construction d’un moulin de blé qui avait été annoncée depuis quelques années et qui semble aujourd’hui avoir été jetée aux oubliettes.

En somme, estiment les jeunes de Béni Slimane, dans ce coin isolé, il n’y a que Djezzy qui a songé à placer des installations pour capter le réseau téléphonique. L’un des doyens de la région nuance cependant en disant: «les choses vont quand même beaucoup mieux, maintenant au moins nous pouvons nous procurer des bouteilles de gaz butane, auparavant, celui qui en avait devait bien la cacher soigneusement, sinon il était mort». Le doyen de Béni Slimane regrette que les travaux de la grande mosquée soient bloqués depuis plus de vingt ans. «Le ministre des Affaires religieuses devrait venir inspecter les lieux, mais il faut dire que nous sommes dans un coin perdu, les ministres ne viennent pas ici», déplore-t-il. Notre interlocuteur se gardera d’évoquer la période sanglante qu’a traversée la région. «Les gens veulent aujourd’hui faire la paix, il ne faut pas réveiller un chien qui dort», tranche-t-il dans un français impeccable.

La ville de Béni Slimane, indique-t-on, a commencé à reprendre son souffle depuis l’installation d’un centre enfûteur. Les jeunes de la région regrettent seulement que la moyenne d’âge des travailleurs de l’usine se limite à 40 ans. Pour trouver du travail, ils n’ont d’autres recours que de se tourner vers les usines privées de parpaing qui fleurissent dans la région. «Nous pouvons comparer le travail dans ces usines à un esclavage moderne. Les travailleurs sont exploités de 6 heures du matin à 18 heures, pour 300 à 400 DA par jour. Mais le pire, c’est que nous devons sans cesse prendre garde à ne pas être repérés par les représentants de l’inspection du travail», nous dit l’un des travailleurs d’une usine de parpaing dans un arabe châtié. Et d’enchaîner: «nous vivons dans une région agricole très riche qui est en mesure d’apporter beaucoup de choses à notre pays. Nous voulons travailler dans ces terres, il suffit uniquement que l’on nous donne les moyens. Aujourd’hui, les préoccupations des jeunes de Béni Slimane sont les mêmes que ceux des villes. On a perdu ce qui nous différenciait des jeunes de Médéa, et après l’on s’interroge sur les raisons de l’exode rural». Pour les habitants de la région, il faut encore du temps pour que les villages de Béni Slimane n’aient plus cette apparence de «villes fantômes» qui leur sied si mal.

A 17 h, l’un de nos accompagnateurs nous conseille de quitter les lieux. «Ici, dit-il, les personnes étrangères au village sont rapidement reconnues, vous ne devriez pas tarder, c’est encore dangereux». Nous laissons donc le charmant village de Béni Slimane qui, à l’abri des regards, panse lentement ses blessures.

Bienvenue à Chiffa Beach!

La route de la Chiffa – reliant Blida à la ville de Médéa -, rendue célèbre par ses faux barrages et ses massacres sanglants, semble vouloir se débarrasser de sa funeste réputation. Pour la première fois depuis dix ans, les oueds de la Chiffa ont été assaillis par les jeunes et quelques familles. L’oued de Chiffa a ainsi été rebaptisé «Chiffa Beach». Les familles y viennent avec parasols et sacs de plage, des marchands à la sauvette vendent sandwichs, cigarettes et cacahuètes. Et les enfants se baignent dans un décor paradisiaque. Le site se trouvant à proximité d’un barrage de gendarmerie nationale, les baigneurs disent qu’ils se sentent plus en sécurité. Seul problème: le lieu est devenu le repère des dealers et des toxicomanes.

Le «ruisseau des singes» a également rouvert ses portes. A l’entrée, des photos prises immédiatement après l’assaut des groupes armés (le 16 décembre 1996 à 20 heures, est-il noté) témoignent de la violence qui avait sévi dans la région. Pour les vendeurs de produits artisanaux, cette période sanglante n’est plus qu’un mauvais souvenir, mercredi dernier, ils ont même reçu des touristes allemands. «De quoi redonner le sourire», affirme l’un des commerçants.

A.B.