Entretien avec Mokdad Sifi, ancien chef du gouvernement de Zeroual

Terrorisme

Entretien avec Mokdad Sifi, ancien chef du gouvernement de Zeroual

Hadjer Guenanfa, TSA, 23 juillet 2015

Mokdad Sifi, ancien chef du gouvernement, revient dans cet entretien sur la lutte antiterroriste dans les années 1990 et la situation sécuritaire en Algérie.

Quelle est la différence entre la gestion de la lutte antiterroriste dans les années 1990 et aujourd’hui ?

La situation n’a rien à voir avec aujourd’hui. Quand j’étais chef du gouvernement, l’Algérie avait des problèmes dans tous les domaines : économique, social, sécuritaire… Parmi les problèmes sociaux, il s’agissait notamment des grandes pénuries de produits de consommation et de médicaments. On n’avait pas d’argent et il y avait l’embargo (sur les armes). Nos services de sécurité étaient totalement démunis en moyens humains et matériels. Ils n’étaient pas organisés et formés pour la lutte antiterroriste. Même l’armée est faite pour la guerre et pas pour le terrorisme. Quand on a commencé à armer un peu mieux la police, on les a dotés de fusils de chasse. Les gardes communaux avaient également commencé avec des fusils de chasse. On avait 500 communes qui échappaient à l’autorité de l’État. Il fallait les récupérer au moment où il n’y avait pas d’institutions (pas de président, ni d’assemblée nationale). Sauf qu’il y avait la gestion, la volonté et au fur et à mesure, la mobilisation de la société. La population avait sauvé le pays en votant massivement en 1995. Les Algériens avaient repris confiance en leurs gouvernants.

Les Algériens ont-ils perdu aujourd’hui toute confiance en leurs dirigeants ?

À mon avis, oui. Les Algériens ne croient plus en l’État à cause du problème de gouvernance, du mépris, de la corruption, de l’affairisme, du trabendisme. La lutte antiterroriste ne se limite pas à la sécurité. 1 000 milliards de dollars ont été dépensés mais on ne voit pas de résultat. Dans les années 1990, on avait peu de moyens, mais il y avait des résultats. Au Sud, on avait dit qu’il ne fallait pas qu’il soit isolé. On a alors élaboré un programme qui a été annulé après mon départ.

Peut-on parler de recrudescence du terrorisme ?

Oui. Une recrudescence qui pouvait être prévisible. La lutte antiterroriste a été mal gérée à commencer par la fameuse réconciliation nationale qui s’est faite sans vérité et sans justice. Cette réconciliation consacre l’impunité des anciens bourreaux qui se permettent de violer la charte en s’activant politiquement, au grand jour. Dans ce sens, ils sont même encouragés puisqu’ils sont invités à la présidence de la République pour débattre de l’avenir du pays. Aujourd’hui, ces mêmes gens expliquent à la télévision comment on achève un militaire alors qu’il supplie son bourreau de le laisser s’enfuir. Est-ce vraiment une réconciliation ? À priori, non.

Est-ce que cette réconciliation a freiné la lutte antiterroriste ?

Elle devait éloigner les dangers mais elle les a encouragés. Nous avons l’impression qu’il s’agissait d’une réconciliation avec les gouvernants (et non avec les Algériens). Et là, on se demande même qui se repente ? J’ai l’impression que ce sont les gouvernants qui se repentent quand on voit toutes ces concessions de plus en plus criardes aux extrémistes de tout bord, de la mouvance intégriste à la mouvance affairiste, en passant par la mouvance trabendiste qui constitue un danger pour le pays et qui commence à gouverner. En 2011, le chef du gouvernement avait avoué que le pays était gouverné par l’argent sale et tout le monde le dit.

Vous voulez parler de qui ?

Citer une personne ne sert pas à grand-chose. Parce qu’il ne s’agit pas que d’une seule personne.

Ne fallait-il pas aller vers la réconciliation ?

Non, il le fallait. En 1995, quand j’étais en poste en plein terrorisme, on m’avait posé la question. J’avais dit qu’il faut attendre que les plaies se referment pour y arriver. J’ai ajouté qu’il ne fallait pas se précipiter

Le président Bouteflika s’est-il précipité dans son projet de réconciliation nationale ?

Oui, mais il n’est pas le seul. Tous les gouvernants de l’époque se sont précipités.

Pourquoi cette précipitation ?

Peut être pour récupérer ce projet dont il n’était pas le premier concepteur ? Je ne sais pas. Le président Bouteflika avait dit qu’il a réussi à ramener la paix. Il pense l’avoir ramenée avec la réconciliation nationale et non avec la lutte antiterroriste qui a été faite avant son arrivée au pouvoir. Une réconciliation qui n’a pas éloigné le danger terroriste. Aujourd’hui, on se rend compte qu’on a fait fausse route avec des lois scélérates et méprisantes pour la population. Nous payons très cher les effets de ce type de réconciliation. Et on n’a pas encore fini de le payer. L’avenir nous le dira.

La dissolution de la garde communale était-elle une erreur ?

On s’est précipités dans la dissolution de ce corps. Les gouvernants ne font pas d’études d’impact de leurs projets et décisions. On dissout (ce corps) parce qu’on n’en a plus besoin, mais est ce qu’on n’en a pas besoin partout en Algérie ? Nous avons constitué la garde communale en quinze mois. Pour les payer, on a détourné certains postes budgétaires et on les a mis sous la tutelle des wilayas. On n’avait même pas de quoi habiller cette garde communale, on avait trouvé quelque part un budget et ça a été décidé rapidement. À l’époque, on avait déjà pensé à son avenir et sa transformation en une police communale. En supposant qu’on soit arrivés à la nécessité de la dissoudre, il faut savoir comment le faire. Il ne faut pas oublier que la garde communale a été un atout important pour la gendarmerie et la police. Sur le terrain, les habitants de Aïn Defla affirment que la situation s’est détériorée depuis le départ de la garde communale. Il faut combattre le terrorisme et éradiquer les sources du terrorisme.

Comment avez-vous trouvé la réaction des autorités après la mort de neuf soldats à Ain Defla ?

La réaction officielle n’a pas été à la mesure de cette catastrophe. Ce qui est curieux puisque l’Algérie officielle a marché à Paris derrière le slogan « Je suis Charlie » après l’attentat du 11 janvier. Et elle a décrété le deuil national après la mort du roi de l’Arabie saoudite. Dans les années 1990, on se déplaçait sur les sites des attentats malgré la situation sécuritaire. Je me suis rendu à Aïn Defla le 31 octobre 1995. C’était déjà un fief du terrorisme et j’ai visité toutes ses agglomérations pour discuter avec la population et la mobiliser pour les élections. En revenant par route, on a traversé une zone d’accrochage entre l’armée et les terroristes à la tombée de la nuit. Abdelkader Bensaleh (président du Conseil national de transition (CNT) était avec moi à l’époque. Nous avons eu une peur bleue. Cet assassinat (des neuf militaires) m’a fait beaucoup de peine. Je me suis revu sur place. Vingt ans après, ce sont ceux qui étaient enfants en 1995 qui sont tombés sous les balles du terrorisme. Ce terrorisme a trop duré !

Comment voyez-vous l’évolution de la situation sécuritaire ?

En dehors des services de sécurité, il n’y a rien pour combattre l’intégrisme. J’avais déjà dit que l’Algérie était en danger aussi bien sur le plan interne que externe. L’armée est la seule institution encore valable. Ce n’est pas en achetant la paix sociale avec l’argent qu’on va régler le problème. Après l’assassinat des soldats, on aurait pu mobiliser les Algériens pour une marche. On ne l’a pas fait. À-t-on peur de la population ? On achetait tout avec l’argent auparavant. Maintenant le pouvoir est nu, le peuple le voit et le sait. Que Dieu protège l’Algérie.

Comment lutter efficacement contre le terrorisme ?

Sur le plan de la lutte armée, nous avons tous les moyens qu’il faut. À la DGSN par exemple, il y a une nette amélioration alors que les policiers se cachaient dans leurs commissariats auparavant et ne sortaient pas. Quand il était wali de Aïn Defla, M. Nouri m’appelait pour me dire qu’il avait 500 policiers mais qui se cloîtraient dans les commissariats à la tombée de la nuit. Ils n’avaient pas de moyens et n’étaient pas formés.

Le Conseil des ministres a adopté, mercredi, l’avant-projet de la LFC 2015 devant apporter des correctifs afin de faire face à la baisse des recettes en devises de l’État…

C’est quelque chose qui s’impose ! Le gouvernement est entre l’enclume et le marteau : soit il continue à donner de l’argent et il n’y en a plus, soit il fera des restrictions et cela va impacter la population la plus démunie. Après seize ans et 1 000 milliards de dollars dépensés, nous sommes revenus à la case départ avec une population plus nombreuse et un terrorisme plus hargneux même s’il n’est pas fort, et une mobilisation populaire nulle. Je rappelle que les années 1990 étaient l’aboutissement d’une très mauvaise gouvernance et de mesures criminelles des gouvernants à partir du début des années 1980. Ce qui nous arrive aujourd’hui est également la conséquence d’une mauvaise gouvernance depuis 1996 avec ces mesures criminelles. Je crains que le gouvernement n’ait pas le temps, ni les moyens pour recouvrer la confiance de la population et d’appliquer en même temps les restrictions. Les Algériens ne comprendraient pas et n’accepteraient pas.

Comment vous avez fait face à la situation économique au milieu des années 1990 ?

Nous avons notamment supprimé toutes les subventions de produits mais progressivement et en augmentant les revenus des plus démunis. Le prix de la baguette de pain est arrivé doucement à neuf dinars. On a travaillé dans la transparence avec la population qu’on avait tenue informée et mobilisée. Le gouvernement qui m’a succédé a trouvé la situation totalement assainie. Je reviendrai là-dessus s’il le faut. Quelques années après, on revient vers le soutien des prix. Aujourd’hui, la situation risque d’être plus grave que dans les années 1990. Il faut, et c’est urgent, qu’on se regarde en face et qu’on agisse tous ensemble.