Coup de filet spectaculaire dans le désert

L’ANP intercepte un important arsenal

Coup de filet spectaculaire dans le désert

Le Quotidien d’Oran, 3 février 2004

Les forces de l’armée algérienne ont neutralisé un important groupe terroriste du GSPC qui remontait vers le Nord et mis la main sur un véritable arsenal de guerre au sud d’In Salah, lors d’une opération antiterroriste qui se poursuit jusqu’à ce mardi.

Ce groupe envoyé par l’émir du GSPC, Amari Saïfi alias Abderezak El-Para, était chargé d’acheminer des armes vers les maquis salafistes dans le Nord algérien. Repéré le long des frontières algéro-maliennes, le convoi composé de plusieurs véhicules 4X4, des Toyota Station, dans lesquelles était dispatché ce lot d’armement, a été intercepté par les forces armées de l’ANP sous le commandement du général Benali, commandant de la 6ème Région militaire basée à Tamanrasset, qui supervisait les opérations. Ce convoi terroriste, divisé en deux groupes séparés de quelques kilomètres, a été carrément anéanti par les forces spéciales aidées par les hélicoptères d’attaque de l’armée de l’air algérienne. Un nombre indéterminé de véhicules a tenté de rebrousser chemin vers le Mali mais est actuellement cerné dans la région nord de Tinzaouatine.

L’état-major de l’ANP a indiqué dans son communiqué que les armes transportées «étaient à même d’augmenter leur capacité de nuisance et faire plus de victimes parmi la population algérienne», mais maintient le black-out sur le déroulement de l’opération en cours du moment que la traque des terroristes fuyards se poursuit. Les militaires algériens semblent redouter que le GSPC ne réussisse à déterminer les techniques qui ont amené au succès de cette opération et à la neutralisation de ce groupe où l’on soupçonne la présence d’un proche lieutenant de Abderezak El-Para dont on ignore le sort.

Le convoi a été pulvérisé par l’assaut mené par les forces d’élites de l’ANP dans une région réputée hostile. A la différence de l’assaut du 19 mai qui avait permis la libération de 17 des 32 touristes kidnappés alors par le GSPC, l’opération d’In Salah était moins compliquée à mener du fait de l’absence d’otages comme la dernière fois. Sur ce plan, le communiqué de l’état-major de l’armée du général de corps d’armée Mohamed Lamari est explicite pour déterminer les responsabilités dans cette affaire: «Ce groupe terroriste convoyait ce lot d’armement acheté à des trafiquants d’armes de pays limitrophes subsahariens avec l’argent de la rançon payée par un pays occidental concerné par la libération de ses otages au Mali, en août dernier», indique-t-on du côté du MDN.

Car la prise est d’importance. L’armement récupéré est constitué de 17 armes collectives (mortiers, mitrailleuses et lance-roquettes), 220 armes légères dont 190 pistolets-mitrailleurs Kalachnikov (PMK), des fusils à lunette et pistolets automatiques, des équipements de liaison dont 11 téléphones cellulaires Thuraya ainsi qu’un important lot de munitions. Un arsenal de guerre qui représente l’équivalent d’une année de saisie d’armes en Algérie au plus fort de la lutte antiterroriste. Reste à savoir quelles sont les implications de cette opération et les dessous d’une telle prise d’armes sans équivalent dans la sous-région.

Des armes volées dans des casernes maliennes

L’armement saisi avait la particularité d’être neuf. Pratiquement sous emballage. De ce fait, le lot récupéré n’aurait pas pu provenir des filières traditionnelles d’achats d’armes dans le Sahel que contrôlait l’autre émir salafiste, Mokhtar Belmokhtar alias «Laouer», qui recyclaient des armements usagers provenant d’anciens stocks militaires libyens ou soudanais. La particularité est que parmi ce lot figurent des armes dites collectives, dont des mortiers, des FMPK et des RPG-7, qui sont des armes offensives qu’on ne retrouve que dans les garnisons militaires et les casernes. Même si on n’a pas encore déterminé la source d’approvisionnement de ces armes, les pratiques existantes au sein de l’armée malienne peuvent se révéler une piste sérieuse. Un important trafic d’armes organisé par des officiers et sous-officiers maliens a été récemment démantelé à Tombouctou et Gao, dans le prolongement du Nord du Mali. Des quantités importantes d’armes ont disparu des garnisons et auraient été revendues à des trafiquants d’armes de la région. Il s’agissait d’un armement semi-lourd, même si le gouvernement malien qui a un mal fou à sauvegarder la discipline dans ses rangs a toujours minimisé ce type de vol d’armes.

La cagnotte dont dispose Abderezak El-Para qui représente l’argent de la rançon payée par le gouvernement allemand et que la presse allemande a estimée à 4,6 millions d’euros suffit, à elle seule, à équiper deux régiments de l’armée régulière. Des informations recoupées faisaient état de démarches de l’émir salafiste afin d’acquérir un armement lourd pour alimenter les maquis du GSPC notamment dans l’Est algérien. Là où devait se rendre ce convoi avant son interception. On ne sait si ces armes devaient arriver jusqu’au QG de Nabil Sahraoui, l’émir national du GSPC réfugié en basse Kabylie, brouillé avec Abderezak, mais la rareté des armes en circulation chez les salafistes pouvait rapprocher les deux hommes.

Al-Qaïda déstabilise le Sahel

Mais au-delà de l’aspect technique, les implications politiques de cette opération sont considérables. D’abord, l’ANP, sans accuser directement l’Allemagne, confirme qu’une rançon a bien été versée aux ravisseurs des 32 otages européens. Si l’ancien négociateur allemand Juergen Chrobog avait soutenu que «le gouvernement ne peut être et ne sera pas victime d’un chantage», il avait laissé le soin au gouvernement malien de verser l’équivalent de 55 milliards CFA, remboursables dans le domaine de la coopération bilatérale. Le président malien qui est revenu avec une aide au développement substantielle de son récent déplacement à Berlin avait également nié que la prise d’otages s’est réglée à coup de millions d’euros.

Ensuite, la persistance de la menace dans la région du Sahel. Avec autant d’argent en circulation et des recrues aptes à s’engager avec le commando «Tareq Ibn Zyad», le GSPC a réussi à créer un foyer de tension à cheval entre l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger, sur une bande subsaharienne qui intéresse Al-Qaïda. Surarmé et suréquipé, entraîné aux techniques de la guérilla, le groupe salafiste peut aussi bien menacer les installations pétrolières dans le Sud algérien que les gouvernements de Bamako et de Niamey, ou opérer une autre prise d’otages qui ciblerait des étrangers comme cela a failli être le cas lors du récent passage du Rallye Paris-Dakar, dont deux étapes passant par le Mali et la Mauritanie ont été annulées après des avertissements de la DGSE française.

Des Américains en force au Mali

Enfin, l’absence de préoccupation internationale, mis à part quelques inquiétudes américaines, sur la présence d’un foyer terroriste qui menace au moins 5 Etats de la région. Si le mot d’ordre de la coalition internationale contre le terrorisme était de dire: «Nous allons les (terroristes, NDLR) chercher là où ils se trouvent», dixit Bush, les faits au Nord du mali contredisent ces professions de foi. Un groupe terroriste d’envergure se trouve bien sur le territoire d’un Etat qui ne bouge pas ses troupes pour le déloger et reproche même à l’armée algérienne de mettre un dispositif pour contrer les infiltrations sur son territoire et ceci dans l’indifférence de la communauté internationale.

Les Français, influents dans la sous-région, préfèrent détourner le regard sur la présence terroriste alors que les Allemands, qui se sont promis de mettre les moyens afin de traquer Abderezak El-Para et ses acolytes, depuis le mandat d’arrêt délivré par le tribunal de Karlsruhe, se désintéressent de leur devenir. Quant aux Américains, la seule préoccupation est d’installer une base militaire dans cette région pour des considérations stratégiques (contrôle des communications, surveillance des installations pétrolières en Algérie et au Nigeria et supervision des activités subversives dans la Corne de l’Afrique).

Si le Pentagone n’a pas eu l’aval algérien pour ouvrir un relais dans le Sud algérien, il s’est rabattu récemment sur la localité de Tessalit, dans le Nord du Mali, afin de construire un aéroport militaire et une base d’écoute. Et si Bamako n’arrive pas à contenir cette menace, les répercussions stratégiques dans la région risquent de devenir irrattrapables.

Mounir B.