Les révélations du DG de la BCIA

NEUVIEME JOUR DU PROCES

Les révélations du DG de la BCIA

par H.Saaïdia, Le Quotidien d’Oran, 8 février 2007

L’audition hier du directeur général de la BCIA, Bengadi Ahmed, a levé un pan de voile sur l’affaire de cette banque privée. « Pour se couvrir, les Kharoubi m’ont fait signer des documents pour m’impliquer », n’a cessé de répéter cet accusé.

Tribunal criminel d’Oran. Neuvième jour du procès. 10 h.Après une heure d’interrogatoire, Khlifa Brahim, un commerçant de Blida impliqué dans 4 traites avalisées par la BCIA et escomptées par la BEA, rejoint le box, cédant la barre à Bengadi Ahmed. Un incident éclate. Le président du tribunal fait l’appel des avocats constitués pour la défense de Bengadi. Celui-ci objecte et récuse Maîtres Benaïcha (l’avocat des Kharoubi) et Kharoubi Abderhim (le frère du P-DG de la BCIA, Kharoubi Ahmed). « Je n’ai pas mandaté ces deux avocats. Mes avocates sont Maîtres Djellat et Moulay », proteste l’accusé. Le juge: «Mais à l’ouverture du procès, le 27 janvier, le tribunal a cité Maîtres Kharoubi et Benaïcha comme étant les avocats que vous avez mandatés pour votre défense. Vous n’avez pas protesté, acte en a été pris par le greffier de l’audience ».

Le procureur général intervient à son tour pour confirmer ce fait. « J’ai un problème auditif, je ne vous ai peut-être pas entendu ce jour-là. En tout cas, je vous confirme, monsieur le président, mes seules avocates sont Djellat et Moulay », insiste Bengadi Ahmed. Dans la foulée, Me Kharoubi Abderhim fait son entrée dans la salle et, surpris par « le revirement » de «son» mandant, lâche d’une voix coléreuse: « Bengadi m’a bel et bien mandaté, je lui ai fait une visite au parloir. C’est une honte ce qui se passe dans le barreau d’Oran. On sait que c’est que Addou Samir qui manipule ses codétenus en leur disant de ne pas mandater des avocats représentant Kharoubi». Me Benabdessadok, l’avocat de Addou Samir, intervient alors pour protester contre ces propos. S’ensuit une chamaille entre robes noires. Pour rétablir l’ordre et préserver le bon déroulement de l’audience, le juge suspend l’audience pour 15 minutes. Au retour à la salle, Me Kharoubi déclare au microphone: « Je m’excuse auprès du barreau d’Oran. Que mes confrères et mes consoeurs ne traduisent pas mes déclarations comme étant une atteinte à l’honorabilité de ce respectueux barreau. Mais je vais poursuivre 3 avocats en justice ». Les esprits se calment et l’audience reprend son cours. Parole à l’accusé Baghdadi. Celui-ci, 63 ans, retrace sa longue carrière professionnelle. Banquier depuis 1962 à la Banque industrielle de l’Afrique du Nord, il prit les commandes du service du portefeuille de cette banque, qui est devenue la Banque extérieure d’Algérie (BEA) après sa nationalisation en 1967. De promotion en promotion, il devint le chef du service central de la comptabilité de la BEA, puis le directeur des finances et de la comptabilité entre 1976 et 1989. Il fut ensuite détaché à la CNEP. En 1999, alors retraitable, Kharoubi Ahmed, le fondateur de la BCIA, lui fit appel et lui offrit un travail à temps partiel à la tête de la direction régionale de comptabilité. Le 28 février, il fut officiellement désigné directeur général de la BCIA à son siège d’Alger. Il assumera cette responsabilité jusqu’en juin 2003, avant d’être inculpé et incarcéré à la prison d’Oran.

Le juge passe aux faits. Les charges qui pèsent sur ce responsable se résument en deux: sa signature, le 20 mai 2003, de la décision du rejet du paiement par la BCIA des 42 traites que cette banque avait avalisées et que la BEA avait escomptées, au motif qu’elles avaient dépassé l’échéance et sa signature, le 3 juin 2003; de l’autorisation de crédit au profit de 30 clients, dont la plupart étaient les bénéficiaires des 42 traites en question. « Kharoubi Ahmed m’a appelé et m’a dit qu’ils ont un gros problème de traites avalisées ayant dépassé le délai au niveau de la direction régionale Ouest de la BCIA. Il m’a dit qu’ils ont décidé de rejeter ces traites et ne pas les payer (au profit de la BCIA). Il m’a transmis la lettre de rejet accompagnée d’une ordonnance du tribunal d’Oran désengageant la BCIA du paiement de ces 42 traites et oppositions de clients de la BCIA. J’ai alors signé cette lettre, bien que le motif invoqué ne m’ait pas convaincu. J’ai dit en effet à Kharoubi que cette démarche ne va pas dispenser la BCIA du paiement des traites dont elle est l’émettrice et la garante. Qu’elle allait tôt au tard payer. J’ai signé uniquement pour préserver les intérêts de ma banque qui s’était portée garante pour ces clients qui n’avaient pas reçu leur marchandise commandée », déclare le directeur général de la BCIA. Et d’ajouter: « Mais Kharoubi Ahmed n’a pas pris en considération mes conseils et m’a dit que cela ne me regardait pas car le dossier sera pris en charge par son fils Kharoubi Mohamed Ali (le directeur régional Ouest de la BCIA)». «Or, ces deux clients auxquels vous avez approuvé l’octroi de crédits sont les mêmes, dont, quelques jours avant, vous aviez rejeté le paiement des traites. Comment expliquez-vous ce paradoxe ? », interroge le juge. L’accusé: « Les autorisations de crédit en question ne m’ont pas été transmises avec une liste nominative des bénéficiaires. Ils m’ont envoyé des états accompagnés d’une caution solidaire de chaque fournisseur et de l’attestation d’assurance, qui est en soi une garantie car il faut savoir, monsieur le président, l’assurance est plus exigeante quant à la garantie que la banque. Si un contrat d’assurance a été établi pour ces demandeurs de crédit, c’est que ceux-ci avaient certainement présenté des garanties suffisantes. Donc, au regard de la loi, j’ai signé sur des autorisations qui ne souffraient d’aucune irrégularité ».

Au cours du débat, Bengadi Ahmed fera une déclaration qui attirera particulièrement l’attention du tribunal. En effet, il affirmera que « Kharoubi Ahmed, le P-DG de la BCIA, a été sanctionné par la Banque d’Algérie et la Commission bancaire suite au rapport des inspecteurs de la Banque d’Algérie qui a émis 33 griefs contre lui. Parmi lesquels, l’octroi de bons de caisse qui ont permis d’encaisser au CPA 48 millions de dinars. Kharoubi Ahmed a été suspendu le 9 mai 2000 pour une année, assortie d’une amende de 5 millions de dinars et la présidence du conseil d’administration de la BCIA a été confiée à son fils Mohamed Ali ».

Le juge l’interroge sur le comité de crédit. L’accusé: « Le comité de crédit de la direction régionale BCIA, composée de 12 agences sur les 22 que comptait le réseau national de cette banque, était présidé par le P-DG. Le comité de crédit d’Alger était quant à lui présidé par Kharoubi Badredine ». Le juge revient à la décision du rejet des 42 traites, qui a été à l’origine de l’éclatement de l’affaire: « Mais l’ordonnance du tribunal est intervenue après que vous ayez signé la décision de rejet». L’accusé: «Non, j’en avais une copie jointe à la lettre envoyée par Kharoubi lorsque j’ai signé ». Le juge: « Est-ce que Kharoubi Badredine vous a demandé de transférer le montant des traites d’Alger à Oran ? ». L’accusé nie, ajoutant: « J’aurais exécuté volontiers un tel ordre salvateur. Ce n’était pas l’argent qui manquait; en un mois, j’ai transféré 7 milliards de dinars pour le paiement des clients. Pour vous montrer l’aisance financière de la BCIA, nous avons à ce jour quelque 3 milliards de dinars dans nos comptes interbancaires, dont une partie en devises, ainsi qu’entre 19 et 20 milliards de dinars de créances ».

Place aux questions de la partie civile. Me Benblal évoque les 48 bons de caisse accordés par la BCIA sans garantie et les chèques en souffrance. L’accusé: « Les bons de caisse sont plus que l’argent, ce sont des espèces sonnantes et trébuchantes ». Me Benblal: « Est-ce que l’aval se faisait conformément aux règles prudentielles ?. « Bien sûr ! », répond l’accusé. Me Louhibi, preuve en main, révèle que « quand les inspecteurs ont contrôlé le compte de la BCIA à la Banque d’Algérie, le 30 avril, ils n’ont trouvé que 6 millions de dinars; et plus tard, le 18 juin 2003, seulement 700 dinars ». « Cependant, ajoute l’avocat de la partie civile, nous savons que les règles prudentielles veulent que le ratio des fonds propres minimum, c’est-à-dire le rapport du capital de la banque à l’ensemble de ses crédits, soit au moins de 8% ». Le DG de la BCIA: « Le fonds de la BCIA Oran à la Banque d’Algérie est un fonds local ». Un autre avocat de la partie civile: « En principe, le pouvoir de rejeter une traite avalisée relève du seul ressort du directeur régional de votre banque. Pourquoi vous avez signé ?». L’accusé: « Il n’y a aucun mal à ce que le DG signe ». Avant de se rétracter: « Ces traites m’ont été soumises alors que les carottes étaient cuites. Je vous l’ai déjà dit, les Kharoubi voulaient se disculper, se tirer d’affaire en m’impliquant moi. J’en suis victime… ».

Le procureur général pose une série de questions à l’accusé. Et celui-ci de répondre: « Ils m’envoyaient des états sans dossiers ni procès-verbaux des résolutions du comité des crédits. Tout était décidé là-bas (au niveau de la BCIA d’Oran); ils sont les donneurs d’ordre, je ne suis qu’un exécutant. Je suis un banquier intègre et loyal. Après 40 ans de service loyal et fidèle, je me retrouve en prison… ». Baghdadi Ahmed fond en larmes. Silence mortel dans la salle. Il se ressaisit et lance: « Monsieur le président, les responsables de la BCIA avaient plus peur de la Banque d’Algérie. Je vous assure, Kharoubi Ahmed ne donnait pas un crédit comme ça, à n’importe qui. C’est un bonhomme près de ses sous ! ».

L’audience est levée aux environs de 18 h. Le procès reprendra samedi avec l’audition du reste des accusés, une quinzaine, des commerçants pour la plupart.

Les témoins, au nombre de 57, dont l’expert et le liquidateur, devront commencer à défiler à la barre au plus tard lundi, selon le planning et en fonction du cours du procès.