Des cas disparitions de Relizane vont être jugés en France

Cet article devait paraître le 1 avril 2004 dans Le Quotidien d’Oran. A été censuré

Des cas disparitions de Relizane vont être jugés en France

Par El Kadi Ihsane, 1 avril 2004

Deux adjoints de Mohamed Fergane ancien maire de Relizane ont été inculpés ce mardi notamment de crime contre l’humanité . C’est le tribunal de Nîmes en France qui a sévi. Le premier procès sur les disparitions forcées en Algérie aura lieu sans doute à l’étranger.

Un juge d’instruction près du tribunal de grande instance de Nimes en France a mis sous contrôle judiciaire, ce mardi 30 mars, les frères Mohamed avec interdiction de quitter le département de l’Hérault. Adda Mohamed 38 ans et Abdelkader Mohamed 43 ans, résidents en France , ont été inculpés « pour torture, actes de barbarie et crimes contre l’humanité » en Algérie dans la wilaya de Relizane entre 1994 et 1998, rapporte dans un communiqué la fédération internationale des droits de l’homme (FIDH).

Le plus jeune des frères Mohamed était le premier adjoint de Mohamed Fergane l’ancien délégué exécutif communale (DEC) puis maire de Relizane durant cette période, connu surtout pour avoir dirigé une milice de lutte contre le terrorisme sur laquelle pèse l’accusation de plus de 200 cas de disparitions forcées de citoyens de la wilaya . C’est à la suite de la confrontation cette semaine dans les locaux de la police judiciaire de Montpellier entre les représentants de trois familles de plaignants de Relizane, convoqués par la justice française, et les frères Mohamed que le juge a inculpé ces derniers et les mis sous contrôle judiciaire.

Les frères Mohamed sont les fils de Abed Mohamed l’ancien DEC de Jdiouia, l’un des piliers du « système » Fergane dans la wilaya de Relizane durant les années d’extrême violence politique . Adda le plus jeune des deux fils a été le bras droit de Mohamed Fergane au sein de la milice . Son nom est cité dans toutes les opérations d’enlèvement rapportés par les familles de disparus y compris en audience judiciaire publique en 2001 et en 2002 lors du procès en diffamation sur l’affaire des charniers. Adda Mohamed faisait partie des 12 miliciens arrêtés par la seconde région militaire à Oran en mars 1998, et parmi lesquels figuraient son père Abed , ainsi bien sûr que Mohamed Fergane, alors encore maire de Relizane. C’est à ce moment que Abdelkader Mohamed est repartit en France d’ou il avait été rappelé par son père Abed pour occuper le poste de DEC d’El H’madena entre 1994 et 1997. Il a été rejoint par son frère Adda en 1999. Les deux frères travaillaient, au moment de leur inculpation, l’un comme responsable de surveillance l’autre comme chef de rayon dans une grande surface de la région nîmoise. Détail important, Abdelkader Mohamed possède aussi la nationalité française.

« Il faudrait un livre entier pour rapporter les faits qui sont reprochés aux frères Mohamed et à leur père Abed, affirme Mohamed Smain président du bureau de wilaya de la ligue algérienne de défense des droits de l’homme (Laddh), mais nous avons choisi de nous focaliser en particulier sur les cas de Saïdane et de Aoûn pour lesquels des preuves tangibles ont été réunis ». Des représentants de ces deux familles ont d’ailleurs fait le déplacement en France en tant que plaignants, aux côtés d’un membre de la famille Azzi, autre victime de la milice. Aoûn Youcef a été retrouvé mort à la sortie de H’madena en août 1995 après qu’il ait été enlevé de son domicile par la milice de Fergane ou figuraient les frères Mohamed. « Il avait la tête aplatit par un étau et des traces de brûlures sur la poitrine ce qui a justifié l’inculpation de torture par le juge d’instruction de Nimes » explique Mohamed Smaîn.

Le cas de Hadj Abed Saïdane est plus connu. Ces ossements ont été retrouvé et reconnu en novembre dernier par sa famille dans un charnier près de Sidi M’hamed Benaouda dans la wilaya de Relizane. Sa famille a déposé une nouvelle plainte près du tribunal de Oued Rhiou contre ses ravisseurs publics du 9 septembre 1996, les frères Mohamed, et le reste de la milice de Mohamed Fergane. L’affaire, un rebondissement spectaculaire dans le dossier des disparus, a été étouffée. Le bureau de la Laddh de Relizane a, dans un communiqué public, accusé la gendarmerie de Sidi M’hamed Benaouda d’avoir opéré au transfert des ossements de Hadj Abed Saîdane. Le fils de la victime Saîdane qui s’est rendu en France, avec photos, documents vidéo et autres éléments de preuve, a reçu une meilleure écoute auprès de la justice de ce pays. Toutefois la procédure de recherche des frères Mohamed en France a été lancé dès l’année 2002 par le bureau de la LADDH de Relizane et le collectif des familles de disparus à Paris, « lorsqu’il s’était avéré que les plaintes engagées en Algérie ne connaissaient aucun traitement ». Cette requête a bénéficié du soutien de la FIDH et de sa section française à Paris, qui se sont constituées parties civiles et ont délégué une figure de proue, Maître Patrick Baudoin, président d’honneur, pour suivre le dossier. La plainte déposée auprès du tribunal de grande instance de Nîmes en octobre 2003 a été déclaré recevable par le procureur de la république.

L’inculpation et la mise sous contrôle judiciaire des frères Mohamed devrait en toute logique conduire à un procès sur le territoire de la république française. La justice française a déjà eu à traiter des affaires algériennes suite à la plainte en diffamation du général en retraite Khaled Nezzar contre le livre de l’ancien lieutenant Habib Souadia « la sale guerre », incriminant gravement les officiers supérieurs de l’ANP pour des atteintes aux droits de l’homme dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Cependant la prise en charge des affaires des disparus en France par le jugement d’adjoints de Mohamed Fergane, en liberté provisoire à ce jour auprès du tribunal militaire d’Oran, est un tournant aux conséquences pratiques beaucoup plus importantes. En effet, plus de 4000 familles de disparus au moins attendent la vérité sur le sort de leurs parents enlevés par des forces de sécurité ou des forces auxiliaires durant la période 1993-1998.

Durant la campagne des présidentielles, Louiza Hannoune , s’est distinguée comme la candidate la plus engagée en faveur de la vérité sur les cas de disparitions forcées. Un de ses arguments favoris est : « réglons ce drame par nous même pour que d’autres ne s’en empare pas à l’étranger ». Depuis l’ordonnance du tribunal de Nîmes de mardi on peut affirmer qu’il est trop tard.

Voir aussi:
 Désillusionpour les parents de disparus algériens à Nîmes (Libération,01.04.04)
 La «sale guerre» algériennerebondit en France (Libération, 31.03.04)
 Deuxtortionnairesalgériens mis en examen en France (31.03.04,pdf, 76 kb)

Les milices dans la nouvelle guerre d’Algérie (Algeria-Watch et Salah-Eddine Sidhoum, 12/03)