Rebondissement dans l’affaire Ali Mecili

Rebondissement dans l’affaire Ali Mecili

Un fonctionnaire du ministère des AE mis en examen à Paris

El Watan, 17 août 2008

Soupçonné d’être le commanditaire de l’assassinat de l’avocat et opposant Ali Mecili le 7 avril 1987 à Paris, Mohamed Ziane Hassani, responsable du protocole au ministère des Affaires étrangères, a été placé sous contrôle judiciaire en France.

Arrêté jeudi dernier à l’aéroport de Marseille-Marignane puis relâché par un juge des libertés et de la détention, Mohamed Ziane Hassani est accusé de « complicité d’assassinat » et mis sous l’interdiction de quitter la région parisienne et sous l’obligation de justifier d’une résidence à Paris avant une prochaine convocation chez le juge d’instruction, Baudouin Thouvenot, prévue à la fin du mois en cours.

L’arrestation puis la mise en examen de Ziane Hassani à Paris fait suite au lancement contre lui le 7 décembre 2007 par le même juge Thouvenot de deux mandats d’arrêt internationaux, l’un contre sa personne et le deuxième contre Abdelmalek Amellou exécutant présumé de l’ordre d’assassinat de Mecili. Selon des sources policières citées par l’AFP, Hassani « était porteur d’un passeport diplomatique mais n’est pas inscrit sur la liste des personnes jouissant de l’immunité diplomatique ». Ces mêmes sources ajoutent qu’« il a tenté de faire jouer une question d’homonyme avec les policiers de la PAF puis avec le procureur d’Aix-en-Provence, sans succès ». L’avocat de la famille Mecili a réagi avec satisfaction à la mise en examen de Ziane Hassani. « c’est une bonne nouvelle, mais il ne faut pas qu’il se produise ce qui s’est déjà produit dans ce dossier, à savoir l’expulsion vers l’Algérie de suspects avant qu’ils puissent être jugés en France. La justice doit être rendue en France dans cette affaire », indique maître Antoine Comte.

Depuis l’assassinat de Mecili il y a 21 ans, sa famille n’a pas cessé de réclamer justice. Le nom de Ziane Hassani est apparu la première fois dans l’affaire Mecili en 1993 à travers le livre de Michel Naudy Un crime d’Etat, l’affaire Mecili. Une première instruction avait abouti cette même année à un non-lieu et les parties civiles avaient fait appel poussant la chambre d’instruction à reprendre l’enquête. Exilé en France en 1965, Ali Mecili était membre du parti du Front des forces socialistes et militait pour les droits de l’homme. Le 7 avril 1987, il a été assassiné par balles dans le hall de son immeuble parisien du boulevard Saint-Michel. Hocine Aït Ahmed avait pointé ce jour-là un doigt accusateur sur « les services spéciaux algériens pour avoir commandité cet assassinat », et l’ancien président algérien Ahmed Ben Bella avait, lui aussi, estimé que le meurtre de Mecili « a été télécommandé par Alger ».

Le président du Front des forces socialistes, Hocine Aït Ahmed, a réagi hier sur les ondes de Radio France Internationale à la nouvelle de la mise en examen de Ziane Hassani en déclarant : « Je suis très heureux d’apprendre qu’enfin on met fin d’une certaine manière à l’impunité ». Aït Ahmed estime que « l’omerta qui a été adoptée par les autorités algériennes et les autorités françaises était trop dure », ceci et d’exprimer l’espoir qu’« une ouverture se fera sur ce plan-là ». Le leader du FFS confie à ses interlocuteurs : « Pour moi, la perte de Ali Mecili est immense, non seulement en ce qui concerne sa qualité humaniste, sa lucidité et le fait que c’était un symbole pour toute une génération ». « il a été un très grand patriote pendant la guerre de Libération. Il s’est rallié à mon parti… Il s’est mis au service de tous ceux qui étaient pourchassés en France ou ailleurs. Pour moi, Mecili fait partie de ces grandes élites internationales », indique Aït Ahmed, qui dit ne jamais s’être remis de la perte de son ami. Aït Ahmed assure, en outre, que « Madame Mecili et ses enfants sont très heureux d’apprendre qu’enfin justice va être rendue ». Le Front des forces socialistes s’est exprimé, en outre, à travers un communiqué signé par son premier secrétaire par intérim Ahmed Betatache. « Le FFS se réjouit de cette nouvelle et tient à saluer le courage et l’intégrité morale du juge », est-il écrit dans son communiqué.

Le FFS exprime toutefois la crainte d’un blocage de la procédure judiciaire. « dans cette affaire, les intrusions des pouvoirs, au nom de la raison d’Etat, ont systématiquement œuvré contre la manifestation de la vérité. C’est cette expérience du déni de justice qui fait craindre que des pressions puissent s’exercer en vue de retarder ou de bloquer la procédure entamée. » Le plus vieux parti d’opposition, dont Ali Mecili était membre, promet de suivre « avec attention les suites qui seront données à cette affaire et espère que la logique du droit l’emportera sur la raison d’Etat et la déraison des contrats qui, dans tous les cas, demeurent des arguments inacceptables ». A l’heure où nous mettons sous presse, le ministère des Affaires étrangères n’a émis aucune réaction. Contacté par téléphone, une source diplomatique avait assuré qu’un communiqué allait être diffusé.

Par Nadjia Bouaricha


Chronologie d’une affaire étouffée par deux raisons d’état

Le 7 avril 1987, à 22h 35, Maître Ali André Mecili est assassiné devant l’entrée de son domicile à Paris, à l’âge de 47 ans.

Avocat au barreau de Paris, ce fervent opposant au pouvoir algérien depuis l’indépendance reçoit trois balles dans la tête. Trois jours après le crime, la justice française ouvre une information judiciaire confiée au juge d’instruction Françoise Canivet-Beuzit. L’enquête avance en titubant. Deux mois plus tard, la police française arrête deux suspects, un algérien qui s’appelle Abdelmalek Amellou et sa concubine, une certaine Fatna Beliali. Le principal suspect nie tout rapport avec le crime. En l’absence de preuves accablantes, le juge chargé de l’affaire refuse de l’inculper. Abdelmalek Amellou est renvoyé en Algérie en compagnie de Fatna Beliali en vertu d’un arrêté d’expulsion pris le 12 juin par Robert Pandraud, ministre de la Sécurité de l’époque. La décision est motivée par des affaires remontant, pour les plus récentes, à 1983. L’enquête sur l’assassinat de Ali Mecili n’aboutit jusque-là à rien. Mais sa famille et ses proches refusent la fatalité et décident de se battre pour faire éclater la vérité sur son assassinat. Ils constituent ainsi un comité de défense qui dénonce l’immobilisme de l’instruction dont les secrets sont impénétrables. Près de quatre mois après les faits, l’affaire rebondit par le biais de la presse française qui publie les témoignages de l’entourage d’Ali Mecili sur les menaces qu’il avait reçu et les détails des auditions menées à partir du 11 juin qui mentionnaient les liens d’Amellou avec les services spéciaux algériens.

Le scandale éclate et les avocats d’Annie Mecili, veuve de la victime, demandent au juge d’instruction de délivrer une commission rogatoire internationale en vue de l’audition du suspect renvoyé en Algérie. Les langues allaient commencer à se délier. En novembre, l’une des sœurs de Fatna Beliali révèle effectivement à un inspecteur que celle-ci lui aurait avoué la culpabilité d’Amellou. Mais elle finit par se rétracter quelques jours plus tard, en pleine audition. Neuf mois après l’expulsion du suspect, soit en mars 1988, le juge d’instruction délivre une commission rogatoire internationale à destination des autorités algériennes. Celles-ci mettent trente-trois mois pour répondre à la commission rogatoire en disant que les investigations multiples et réitérées sont demeurées vaines et infructueuses. La veuve de la victime refuse de se taire devant les anomalies et les incohérences de l’instruction. Elle porte plainte pour « forfaiture et attentat aux libertés publiques ». Plainte qui aura une fin de non-recevoir en octobre 1992. En novembre de la même année, le juge Rivière, qui a remplacé Françoise Canivet-Beuzit, prononce le non-lieu. Cinq mois après, le parquet général de Paris se déclare pour la poursuite de l’enquête. La chambre d’accusation de la Cour d’appel de Paris ordonne ainsi la continuation de l’instruction, confiée cette fois au juge parisien Chantal Perdrix. Une nouvelle commission rogatoire internationale est adressée en 1998 aux autorités algériennes. Mais celle-ci restera sans réponse. La justice française tente à maintes reprises d’obtenir des éclaircissements sans y parvenir. Silence radio du côté algérien. En 2001, Hichem Aboud, ancien chef de cabinet du directeur central des services spéciaux algériens, monte au créneau et affirme, dans un entretien à l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur, l’implication du suspect Amellou dans l’affaire. Mais ses déclarations ne changent guère le cours des choses. En 2003, un déserteur de l’armée algérienne réfugié en Allemagne, le colonnel Mohamed Samraoui en l’occurrence, révèle les liens existant entre un agent des services de renseignement algériens et le suspect Amellou. Il passe en tant que témoin devant le juge d’instruction Baudoin Thouvenot, qui a repris le dossier. Un mois plus tard, le juge Thouvenot lance un double mandat d’arrêt international contre Abdelmalek Amellou et Mohamed Ziane (Rachid) Hassani, présumé commanditaire de l’assassinat de Ali Mecili.

Moahmed Ziane Hassani, devenu responsable du protocole au ministère des Affaires étrangères, est arrêté puis inculpé depuis le 15 du mois courant. L’affaire prend ainsi un nouveau cours. Ali Mecili a passé sa vie à militer pour la démocratie et les droits de l’homme en Algérie. Membre fondateur du FFS et proche de Hocine Aït Ahmed, il a fait partie des farouches opposants au pouvoir algérien jusqu’à son assassinat. Il a grandement contribué au rapprochement des différents courants de l’opposition dans les années 1980. Il a réussi d’ailleurs, en décembre 1985, à convaincre le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA) d’Ahmed Ben Bella et le FFS de Hocine Aït Ahmed de signer un accord à Londres. Ali Mecili a lancé, en août 1986, le journal partisan Libre Algérie, auquel ont collaboré des militants des deux partis (non agréés). Il a défendu jusqu’à sa mort la liberté d’expression et d’opinion, tentant au nom de la liberté de la presse d’obtenir le report des mesures d’interdiction prises en décembre 1986 et mars 1987 contre les revues du MDA. Ali Mecili s’est battu pour ses convictions politiques et les idéaux démocratiques jusqu’à son dernier souffle. Moudjahid pendant la guerre de Libération, il meurt assassiné pour les causes justes, vingt-cinq après l’indépendance.

• (Sources : le livre de Michel Naudy, Un Crime d’Etat : l’Affaire Mecili et celui de Hocine Aït Ahmed, L’Affaire Mecili).

Par M. A. O.