Affaire Mecili: le juge, le prénom et l’assassin

Affaire Mecili: le juge, le prénom et l’assassin

Par Fabrice Arfi, Pierre Puchot
Mediapart.fr, 20.8.08

Le 7 avril 1987, le crime, la politique et les barbouzeries se sont croisés boulevard Saint-Michel à Paris dans la soirée. Ce jour-là, aux alentours de 22h30, l’avocat franco-algérien André Ali Mecili a été abattu de trois balles de revolver dans le hall de son immeuble du cinquième arrondissement de Paris, où il vivait en exil depuis 1965. Avec cet assassinat politique, l’Algérie perdait l’un de ses plus actifs opposants au régime de Chadli Benjedid, le président de la République.

Proche du leader historique du Front des forces socialistes (FFS), Hocine Aït Ahmed, et de l’ancien président algérien, Ahmed Ben Bella, Me Mecili est mort à l’âge de 47 ans, deux années après avoir fédéré, depuis Londres, plusieurs composantes de l’opposition algérienne.

Vingt et un ans après ce crime sans procès aux airs d’affaire Ben Barka algérienne, une partie de la vérité semble aujourd’hui tenir à… un prénom, selon plusieurs témoignages recueillis par Mediapart, notamment celui de l’ex-espion algérien, Hicham Aboud.
Le 14 août, un homme est arrêté à l’aéroport de Marseille-Marignane. Il s’appelle Mohamed Ziane Hassani, soupçonné par la justice française d’être le commanditaire de l’assassinat. Cet Algérien, actuel responsable du protocole au ministère des affaires étrangères à Alger, était depuis décembre 2007 sous le coup d’un mandat d’arrêt international délivré par le juge d’instruction Baudoin Thouvenot, en charge de l’enquête. Une première instruction avait débouché fin 1992 sur un non-lieu puis avait été relancée après appel des parties civiles.

Le lendemain de son arrestation, M. Hassani, qui n’a aucune immunité diplomatique, est mis en examen pour «complicité d’assassinat» par une magistrate de permanence du tribunal correctionnel de Paris, le juge Thouvenot étant en congés. Il doit être entendu sur le fond du dossier non plus le 27 août, comme initialement prévu, mais dans la matinée du 1er septembre, selon Jean-Louis Pelletier, l’un des deux avocats de M.Hassani. Le parquet de Paris, très en retrait sur cette affaire, a déjà pris de son côté des réquisitions de non-lieu sur l’intégralité du dossier en juin dernier.
Aujourd’hui, une question cruciale agite les autorités françaises et algériennes, peu loquaces sur l’affaire. Mohamed Ziane Hassani est-il le même homme que le «capitaine Hassani» dont un ordre de mission pour éliminer André Ali Mecili a été retrouvé dans les affaires de l’assassin présumé, un certain Abdelmalek Amellou, arrêté en France quelques semaines après le meurtre, puis bizarrement expulsé en «urgence absolue» vers Algérie par le ministre de l’intérieur de l’époque, Charles Pasqua?

Pour Mohamad-Khaled Lasbeur, le principal avocat de Mohamed Ziane Hassani, la justice a commis une bévue monumentale avec l’arrestation de son client. «Il ne s’appelle pas Hassani, mais Hasseni! Il n’a rien à voir avec le vrai Hassani qui se prénomme Rachid et qui n’est pas originaire de la même région… C’est comme si vous recherchiez un Paul Martin de Marseille et que vous arrêtiez un Philippe Martin de Limoges. La justice s’est tout simplement trompée de personne», assure à Mediapart l’avocat du diplomate, remis en liberté après sa mise en examen mais placé sous contrôle judiciaire. Celui-ci lui impose notamment de résider à Paris, de ne pas sortir de la région Ile-de-France et de pointer deux fois par semaine au Palais de justice de Paris.

Un ancien des services secrets témoigne
Le nom de Hassani comme possible commanditaire de l’assassinat de Mecili est apparu une première fois il y a quinze ans quand, en avril 1993, le journaliste Michel Naudy a publié un livre de révélations titré Un crime d’Etats, l’affaire Mecili (Albin Michel).
Deux anciens des services secrets algériens, Hicham Aboud et Mohammed Samraoui, aujourd’hui exilés, ont récidivé au début des années 2000. Le premier, un ancien de la toute-puissante Sécurité militaire auteur de La Mafia des généraux (JC Lattès), a rompu la loi du silence en juin 2001 en donnant au Nouvel Observateur un entretien dans lequel il affirmait que l’assassinat de Mecili avait été commandité par la présidence de la République algérienne et dont la mise en œuvre avait été coordonnée par un certain Rachid Hassani (et non Mohamed Ziane).

En 2003, son homologue, le colonel Mohammed Samraoui, auteur de Chronique des années de sang (Denoël) qui vit aujourd’hui sous protection en Allemagne, met en cause à son tour devant le juge Rachid Hassani. A aucun moment, le prénom de Mohamed Ziane n’est mentionné dans sa déposition, selon nos informations. M. Samraoui affirmait avoir été témoin de la remise de l’argent de l’assassinat – environ 120.000 euros – entre le capitaine Rachid Hassani et son exécutant, le proxénète des bas-quartiers Abdelmalek Amellou, qui serait aujourd’hui caché en Algérie.

Mediapart a pu retrouver la trace à Paris de l’ex-agent de renseignement Hicham Aboud, 53 ans, reconverti dans la chronique sportive pour Dubaï TV. «Je doute très fortement de l’identité de l’homme arrêté à Marseille. Je ne suis pas sûr du tout que ce soit le même Hassani que je connais, qui est l’un des exécutants du crime et membre de la même tribu berbère que moi. Je serais ravi que ce soit le vrai, mais je ne le crois pas», déclare-t-il.
Selon lui, l’homme arrêté est originaire de Tolga et le Rachid Hassani qu’il connaît serait de la ville de Oum el Bouaghi (traduire «la mère des rescapés»), située à 200 kilomètres de la première (voir plan ci-dessous). «Le prénom Mohamed Ziane n’a jamais été donné dans notre région», ajoute M. Aboud.

Il dit également s’interroger sur le fait que le Hassani arrêté à Marseille, si tant est qu’il soit le commanditaire de l’assassinat, prenne le risque de se rendre en France sans immunité diplomatique alors qu’il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international depuis décembre 2007. M. Aboud affirme avoir «fait contacter» les autorités judiciaires françaises pour leur proposer de réaliser une reconnaissance visuelle de la personne interpellée à partir d’une photo.

«Une autre personne que moi connaît le visage du vrai Hassani, c’est Mohammed Samraoui, pour qui je n’ai aucune estime. Mais lui aussi devrait être interrogé à nouveau.» Mediapart a tenté d’entrer en contact avec M.Samraoui par mail, en vain.

Place au jeu des hypothèses
Avant que le juge Thouvenot ne reprenne en main le dossier fin août, c’est pour le moment un classique jeu d’hypothèses qui occupe les spécialistes du dossier. Pour les proches d’André Ali Mecili, l’homme arrêté à Marseille semble être le bon (peut-être a-t-il partiellement changé d’identité ?). «C’est une bonne nouvelle mais il ne faut pas qu’il se produise ce qui s’est déjà produit dans ce dossier, à savoir l’expulsion vers l’Algérie de suspects avant qu’ils puissent être jugés en France», a immédiatement réagi auprès de l’AFP Me Antoine Comte, l’avocat de la famille Mecili.

Autre possibilité, Mohamed Ziane Hassani (ou Hasseni, comme le jure son avocat) n’a rien à voir avec le Rachid Hassani mis en cause ouvertement par plusieurs personnes, anciens espions ou journalistes. La France aurait alors commis la semaine dernière une bavure judiciaire qui pourrait avoir de fâcheuses conséquences diplomatiques. C’est très clairement le parti qu’ont pris certains journaux algériens réputés proches du pouvoir.

Ainsi, dans un éditorial intitulé «L’Algérie humiliée», portant la signature de «Ahmed Abdelhadi, haut fonctionnaire», le quotidien Liberté ne décolérait pas au lendemain de l’arrestation: «L’on pensait que les relations bilatérales étaient enfin au beau fixe. Il n’en est rien. Bien au contraire, elles risquent de se détériorer durablement si le pouvoir français ne s’investit pas rapidement pour mettre un terme à une affaire instrumentalisée par des cercles français occultes, à propos de laquelle l’Etat algérien ne saurait rien concéder car il y va de son honneur et de celui des hauts commis qu’il a investis de sa confiance. En tout état de cause, il est manifeste que ces formes de pression mises au service d’intérêts occultes sont inadmissibles et que l’Algérie saura réserver à ces agissements la réaction qu’ils méritent.»

En Nahar en rajoutait une couche. Pour le quotidien algérien, il s’agit d’«un précédent qui n’a pas son pareil dans les usages diplomatiques depuis l’indépendance. Dans un esprit de vendetta, l’ex-officier Samraoui manipule les autorités françaises et exprime sa vindicte de la façon la plus vile. Le diplomate algérien a été humilié. On l’a obligé à se déshabiller et a fait l’objet de toutes sortes de vexations». La rédaction de Sawt-El-Ahrar croit savoir de son côté que «Ziane Hasseni (avait) été traité de façon humiliante», sans donner plus de précisions. En Nahar écrit par ailleurs, sans révéler ses sources, qu’entre le diplomate algérien et «son homonyme, originaire des Aurès, l’écart serait de 10 ans». Sur ce point, précisons que la personne interpellée à Marseille est âgée de 54 ans et, selon Hicham Aboud, que Rachid Hassani serait âgé de «55-58 ans». La même tranche d’âge, donc.

A l’opposé, le journal indépendant El Watan a donné la parole à Hocine Aït Ahmed, du Front des forces socialistes (FFS), la formation politique que défendait la victime: «Je suis heureux d’apprendre qu’enfin on mette fin d’une certaine manière à l’impunité. L’omerta des autorités algériennes et françaises était trop dure. » Le FFS s’est par ailleurs réjoui de cette arrestation et a salué «le courage et l’intégrité du juge».
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