Farouk Ksentini: « Une amnistie générale est inéluctable »

Farouk Ksentini, président de la Commission nationale de protection des droits de l’homme

« Une amnistie générale est inéluctable »

Le Monde, 8 janvier 2003

Quand vous avez été nommé, en janvier 2002, président de la commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme (cncppdh), le dossier des disparus était votre priorité déclarée. la mission était-elle impossible ?

La question des disparus est un problème moral. Etant un militant des droits de l’homme de longue date, avec un itinéraire d’avocat, j’estimais qu’il était de mon devoir de ne pas me soustraire à cette obligation, même avec peu de moyens, même en sachant que la Commission ne disposerait pas de pouvoirs réels.

Je suis frappé de voir que tous les étrangers que je reçois ici ne me parlent que des disparus, alors que les victimes des groupes terroristes sont infiniment plus nombreuses.
L’Etat algérien ne pourra traîner ce boulet éternellement. Il faut trouver une solution à ce problème, qui est une véritable tragédie nationale.

Quelle est la solution ?

Il y en a trois. On peut apporter un traitement moral à cette affaire. Si l’Etat a fait des fautes, il faut qu’il y ait reconnaissance. Il n’y aurait rien de déshonorant à cela. Et pourquoi pas une repentance, s’il s’avère que les disparitions sont le fait délibéré des institutions étatiques ? Il y a aussi la solution judiciaire. On pourrait permettre aux familles des disparus de se regrouper dans le cadre d’associations et d’intenter des actions en justice. A titre individuel, cela a déjà été fait, mais n’a jamais abouti. Il y a enfin le traitement social de cette affaire. Nous devons apporter une aide aux familles de disparus, dans le cadre de la solidarité nationale. Il pourrait s’agir d’une pension ou d’aides diverses. Beaucoup de familles le réclament car elles sont dans un besoin extrême.

N’êtes-vous pas en train de préparer les familles à renoncer à la vérité ?

Pas du tout. Je n’ai rien contre la vérité. Mais mon souhait est de soulager les familles et de leur venir en aide au plus vite, car il y a urgence. La majorité d’entre elles sont prêtes à accepter une indemnisation. Quant à établir la vérité, ce sera difficile, d’autant plus qu’il s’agit de faits qui remontent à des années.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces disparitions sont imputables à l’état de chaos dans lequel l’Algérie s’est retrouvée pendant plusieurs années. L’Etat avait pratiquement disparu de toutes les régions du pays, plus personne ne contrôlait quoi que ce soit, c’était l’apocalypse. On retrouvait des têtes coupées sur le bord de la route. La vie humaine ne valait plus rien, des deux côtés. Tout cela a favorisé des dépassements de toutes sortes, des actes de banditisme, des règlements de comptes, des exécutions extra-judiciaires, etc. Le tout sans qu’il en reste beaucoup de traces matérielles. Mais je ne suis pas opposé à la création d’une véritable commission d’enquête.

Vous avez déjà laissé entendre votre préférence pour une amnistie générale…

Les premiers bénéficiaires de cette amnistie seraient les gens qui appartiennent aux institutions accusées d’avoir procédé à ces disparitions. Une telle mesure aurait pour effet d’entraîner la cessation de toutes les recherches. Bien sûr qu’une amnistie profiterait à un certain nombre de criminels, mais elle serait dans l’ordre des choses, et c’est ce qu’on peut souhaiter de mieux à l’Algérie pour tourner la page et aller de l’avant. L’amnistie générale, à mon avis, est inéluctable, toutes les guerres se terminent ainsi, mais c’est une décision politique qui sera prise au moment voulu.

S’il y avait une amnistie générale, aurait-elle lieu avant ou après l’établissement de la vérité ?

Je souhaite, bien entendu, que ce soit après l’établissement de la vérité. Mais peut-être que l’amnistie encouragera certains à libérer leur conscience sans redouter les conséquences de leurs aveux. C’est souvent des décennies plus tard que les langues se délient. Vous l’avez vu, en France, avec la guerre d’Algérie. Pour moi, l’essentiel est que le drame que nous venons de vivre ne se renouvelle pas.

Propos recueillis par Florence Beaugé