Bachir Frik: «Je n’ai rien à cacher»

Bachir Frik

«Je n’ai rien à cacher»

Le Quotidien d’Oran, 24 avril 2005

Au 4e jour, hier, du procès de la dilapidation du foncier de la wilaya d’Oran, au tribunal criminel près la Cour d’Alger, l’audition de Bachir Frik se poursuivait.

L’ancien wali d’Oran maintient ses déclarations de la veille.

L’ex-wali d’Oran devait s’expliquer sur les logements et locaux qu’il a attribués durant son mandat. Pour Bachir Frik, il est non coupable des charges retenues contre lui. Il estime de fait qu’il n’a pas outrepassé ses prérogatives de wali. « Le wali a des prérogatives traditionnelles et larges qu’on apprend avec la pratique courante », précisera-t-il. Il n’a pas violé, a-t-il ajouté, les dispositions réglementaires, d’autant qu’il n’y a pas eu de textes d’application du décret 93-84 régissant le quota de 10% dévolu au wali dans les logements sociaux construits par l’OPGI. « On me reproche d’avoir dépassé ce quota pour atteindre 13%. Hier, le DG de l’OPGI a précisé que le wali n’a pas dépassé. En 1997, l’Office et le cabinet m’ont présenté un état comme quoi je n’avais pas dépassé. Le reliquat des années 1994, 1995, 1996 n’a pas été pris en considération. Ils se sont focalisés sur l’année 1997 », dira-t-il à la barre.

Quant à l’accusation de dilapidation de biens publics, il mettra en avant le caractère incessible des logements sociaux. « Où est la dilapidation ? Ces appartements ne se vendent pas et ne s’achètent pas. Où est la perte pour l’OPGI et pour l’Etat ? Le bénéficiaire reste locataire », précisera-t-il. Bachir Frik relèvera que l’expert chargé par le tribunal d’évaluer les pertes n’a pas pu évaluer le préjudice. Il a évalué, selon lui, la valeur des appartements. « J’ai laissé 200 logements du quota du wali et 2.700 logements au niveau du comité. Ils n’ont pas été distribués pendant 4 ans. Cela fait une perte de plus de 25 milliards de centimes en loyer pour l’OPGI », justifiera-t-il.

Interrogé sur l’appartement attribué et qui était loué aux Daulaus, il indiquera que « la distribution des biens vacants relève des prérogatives du wali, de l’indépendance à nos jours ». La présidente du tribunal interviendra à ce moment-là. « Faut-il que je vous connaisse où le commun des mortels peut avoir un logement ? », demandera-t-elle. Bonnes ou mauvaises, ce sont les pratiques et les traditions de l’administration, répondra Bachir Frik. Il connaissait, ajoutera-t-il, le mari de la bénéficiaire. « Ils ne sont pas d’Oran et ne résidaient pas à Oran mais dans la capitale. C’est une fille de chahid qui n’avait pas d’appartement », dira-t-il. Quant au critère de résidence, il ne s’applique, selon lui, que pour le comité d’affectation et non pour le quota du wali, d’autant que ce logement ne fait pas partie du quota mais des biens vacants. « Je pensais que le wali réglait les problèmes des citoyens dont il avait la charge », relèvera la présidente. « Nous sommes en Algérie. Si un citoyen n’a pas de logement dans sa localité, il est obligé d’utiliser ses connaissances pour avoir un appartement. Malheureusement, Il y a une politique rentière, c’est ça nos textes, sans quoi ils auraient été plus descriptifs», répondra Bachir Frik. La bénéficiaire de l’appartement l’a revendu au bout de cinq ans, précisera la présidente.

Bachir Frik a indiqué qu’il n’y avait pas pour lui de conflit sur l’appartement en question. C’était un bien vacant, a-t-il précisé. C’est l’OPGI qui lui a envoyé l’état des biens vacants. « C’est l’OPGI le gestionnaire ». Apparemment, il ne gère rien, dira la présidente. Concernant les relations entre la wilaya et l’OPGI, Bachir Frik se fera plus explicite. « Il y a un paradoxe. Le pouvoir du wali est presque moral sur l’OPGI ».

La présidente demandera à ce niveau des explications. « Vous voulez une réponse juridique ou pratique ? Quand une décision est envoyée à l’OPGI, elle est appliquée selon les textes. Si le DG de l’OPGI ne l’applique pas, il y a un conflit entre l’OPGI et le wali. Et dans ces conditions, c’est le DG de l’OPGI qui part », soulignera l’ancien wali d’Oran.

Son explication lui vaudra une remarque de la présidente du tribunal. Elle a souligné la bonne entente entre Bachir Frik et Makhloufi. Il précisera à ce sujet qu’il ne connaissait pas le DG de l’OPGI d’Oran avant sa nomination à Jijel. « Il était un cadre de l’habitat, je n’avais aucune relation personnelle avec lui, mis à part ses compétences, sa loyauté et sa sincérité », dira-t-il. Me Brahimi requiert la présence de M. Daulaus, ce qui créera une « pagaille » entre avocats de la partie civile et de la défense. Interrogé par le procureur général sur l’affectation de l’appartement, l’ancien responsable mettra en avant « le pouvoir discrétionnaire du wali ». Un argument qu’il ressortira à plusieurs reprises. « Son mari habitait à Batna, c’est un cadre de la DRAG de la wilaya d’Alger. Elle l’a acheté à 14 millions de centimes et revendu à 150 millions à un homme très riche connu à Oran. Vous lui avez permis d’avoir un appartement et de faire un grand bénéfice », précisera le PG.

La sortie du procureur général ne laissera pas Bachir Frik indifférent. « On parle de certains, alors que j’ai affecté des appartements aux épouses de certains hauts responsables de la wilaya !», s’exclamera-t-il. Interrogé par la présidente, il révélera que deux épouses d’officiers de l’armée ont bénéficié d’appartements dans les mêmes conditions. Le tour que prend l’audition ne plaît pas au PG qui demande « les faits ». Remontrance ou remarque de la présidente, qui lui rappelle qu’elle dirige le tribunal.

Quant à l’appartement dont a bénéficié le directeur de l’OPGI, l’ancien wali d’Oran dira qu’il l’a mis à la disposition du DG après que le chef de daïra qui l’occupait eut reçu sa villa de fonction. « Je suis blasé, je n’ai rien à cacher. Au bout d’une année, j’ai eu l’information selon laquelle j’allais être changé. J’ai régularisé la situation de 12 directeurs exécutifs de la wilaya et j’ai signé un arrêté du wali pour M. Makhloufi », dira Bachir Frik. Ces opérations de régularisation et de désistement se sont faites, selon lui, dans un cadre réglementaire. « J’ai fréquenté beaucoup de magistrats. Nous sommes en pénal mais mes décisions sont administratives ».

La présidente du tribunal lui demandera alors si sa « bonté » s’est appliquée également aux Oranais. La réponse est oui, avec un bilan de 15.000 logements réalisés durant son mandat, précisera-t-il. Concernant le logement attribué au frère de son gendre, il dira que ce dernier fait partie du quota du wali, mais qu’il est jeune, marié et travaille à Oran. « Il y a quand même un Oranais qui a bénéficié de quelque chose », soulignera la présidente. Bachir Frik précisera également qu’il aurait pu attribuer un logement à sa fille mariée. « Ma famille ne peut pas prétendre au social. Je pouvais lui donner un palais. Nous lui avons acheté un appartement F3 grâce à un montage CNEP », dira-t-il.

Quelque peu chargé par le procureur général, l’ancien wali remarquera que « quand un ministre ou un général » l’appelle pour un logement, il donne le logement. La présidente l’interrogera s’il vérifie quand même les dossiers dans ce cadre. « Il y a des cas où j’ai vérifié, d’autres pas. C’est des pratiques courantes », précisera Bachir Frik. Quant à une autre femme qui a bénéficié également d’un appartement, elle résidait à Oran mais son mari avait une usine de chocolat, selon le procureur général. « Le jour où un général l’a ramené avec lui, il voulait un terrain pour une usine de chocolat près des chemins de fer. Les cheminots ont protesté. Ils m’ont informé à temps, j’ai arrêté la procédure ». Est-ce par compensation que sa femme a eu un appartement…, lui demandera la présidente. « Non, il a eu un terrain à Aïn Turck auprès de la commune ».

Concernant les cinq locaux commerciaux attribués par Bachir Frik, il enlèvera de fait 3 locaux qui n’ont jamais été gérés, selon lui, par le décret 93-84. Les deux autres locaux, l’un attribué à son épouse et l’autre à son gendre, il dira qu’ils relèvent des 15% du quota du wali. Interrogé par le procureur général sur le critère de catégorie sociale, il dira que du point de vue juridique, il n’a pas violé la loi, et que ces deux attributions peuvent s’insérer dans la catégorie de l’emploi de jeune. « Mon épouse a 7 enfants dont 4 filles. L’une d’elles est couturière. Nous avons voulu louer un local pour un atelier de confection traditionnel et familial. Pour ne pas créer de problèmes, je ne peux pas donner un local à chaque enfant». Bachir Frik a indiqué avoir payé le droit de bail qui s’élevait à 29 millions de centimes et le loyer de 5.000 dinars par mois. « Il y a des gens qui ont pris des palais et des villas, et moi c’est pour un local que je suis là. Nous ne voulions pas faire de spéculation, notre intention était d’habiter Oran, nous avons acheté un terrain pour construire et il est toujours à nous », dira l’ancien wali. Au bout de trois ans, son épouse s’est désistée du local pour 500.000 dinars et en a acheté un autre pour 450 millions de centimes. Son beau-fils a eu son local de la manière la plus réglementaire, selon lui, d’autant qu’il avait un agrément Ansej, un prêt et une exonération de TVA.

L’ancien wali avancera dans son argumentaire le fait d’avoir récupéré cinq villas pour en faire des logements de fonction ou des villas d’hôtes de la wilaya. Une était occupé par un magistrat. La présidente lui demandera de donner les noms, arguant que cela salit les magistrats. « Une de ces villas était occupée par un ex-président des Cours d’Alger et d’Oran. Ils ont pris, ils ne sont ni les premiers, ni les derniers », précisera-t-il. Il précisera qu’il vivait à ce moment-là « l’enfer » dû aux difficultés de sa mission. « On vivait dans une véritable jungle. Ils n’ont pas fait une enquête sur moi. Ils ont fait un ratissage et il n’ont rien trouvé, mis à part cinq locaux. Aujourd’hui, je me retrouve ici pour ça. Ce qu’ils ont fait à Hydra et Moretti, ce n’est pas illégal, c’est immoral. Ils ont essayé de m’imposer ça à Annaba et j’ai refusé », relèvera-t-il.

Interrogé par un avocat sur le nombre de fois où il a reçu des demandes des autorités militaires, il estimera que s’il ouvre ce dossier, il sera difficile d’en sortir. « Quand une autorité sécuritaire, la 2e Région militaire vous demande un terrain clôturé servant de stade communal depuis l’indépendance pour en faire une coopérative et que vous refusez… Ou quand un parc communal est demandé par la présidence pour le donner à quelqu’un, qu’est-ce qu’ils font de Frik ?», dira l’ancien wali. L’ancien wali réaffirmera ses déclarations de la veille. « Il y a des comptes à régler avec Frik. Ils m’ont utilisé comme bouc émissaire. C’était une occasion à Oran et ils ont réglé d’autres problèmes », précisera-t-il. Il mettra en avant la « coïncidence » entre le rapport fait par Hezil et l’enquête enclenchée à son sujet. Le dossier du foncier en Algérie étant l’un des plus complexes, il estimera que c’était « combiné » dans le cadre d’un complot. Le procureur général n’appréciera pas forcément ces déclarations et il le fera savoir. Il se fera rappeler à l’ordre par la présidente du tribunal. Les auditions se sont poursuivies hier avec les témoins. Le procès se poursuivra aujourd’hui avec l’audition de l’expert chargé d’évaluer le préjudice et les plaidoiries.

Samar Smati