Nasr Eddine Lezzar : «Les conseils des barreaux assument une lourde responsabilité dans l’indigence intellectuelle et morale de la profession d’avocat»

Nasr Eddine Lezzar : «Les conseils des barreaux assument une lourde responsabilité dans l’indigence intellectuelle et morale de la profession d’avocat»

El Watan, 22 mai 2011

Alors qu’en Egypte et en Tunisie, les barreaux et syndicats de la profession d’avocat s’étaient illustrés par un engagement franc durant les deux «révolutions» qu’ont connues respectivement ces deux pays ; en Algérie, la défection (ou la désertion) des structures corporatistes et de la profession en général est plus que patent. Vous avez déploré dans une récente tribune : la «régression» de la défense dans notre pays. A quoi serait-elle due ? Est-elle la conséquence d’une intime proximité avec le pouvoir où est-ce le résultat de réflexes purement corporatistes ?

Il est vrai que la profession d’avocat en Algérie s’écarte de ses grands messages. La base de cette profession s’attelle à ses besoins quotidiens attelés à la défense des intérêts de sa clientèle, la pérennité du cabinet et le maintien ou la croissance du chiffre d’affaires.
Cette ambition passe selon que les intérêts soient bien ou mal compris, d’abord par les soins qu’on donne aux relations avec les magistrats et par le triomphe que l’on veut donner au droit et à l’idéal de justice. Les priorités d’un avocat sont de deux sortes : – Gagner son affaire, se faire une réputation d’efficacité et donc augmenter son rôle ; cela passe par de bonnes relations qu’on a ou qu’on est réputé avoir avec les juges. Cela suppose quelque part un abandon des vérités pas bonnes à dire.

-2- Dire et défendre le droit tel qu’on le conçoit, défendre les principes de la défense, ne pas chercher à ménager et affronter les juges et se faire une réputation de baroudeur mal aimé des magistrats qui ne gagne aucune affaire et qui n’intéresse pas les clients en quête d’intérêts et d’efficacité. L’avocat est toujours devant un dilemme cornélien.
-3- Déclencher l’incident et ruiner son client ou accepter le non-droit et ménager le juge pour sauver ce qui peut l’être des intérêts de son client. Il est connu qu’un juge offensé par un avocat se retourne contre le client de celui-ci. Un avocat attaché à des idéaux de justice est déserté par la clientèle. Ce qui est somme toute légitime. Ajoutons à cela que nous vivons sous un régime de non-responsabilité des juges, c’est-à-dire que la loi ne permet pas de demander des comptes à un juge pour justifier une décision qu’il a rendue. Un certain nombre de facteurs économiques sociaux culturels ont orienté les avocats vers des choix discutables. Ces facteurs sont multiples : la profession d’avocat est devenue un gagne-pain et un gagne-pain difficile. Un grand déficit en formation qui commence depuis les facultés de droit et ce pour des raisons multiples : les facultés de droit souffrent des mêmes problèmes dont souffre l’université notamment le surnombre. Lorsque la quantité augmente, la qualité baisse. Il faut ajouter à cela un phénomène particulier aux facultés de droit, le cumul des tâches d’enseignement avec l’exercice du barreau. Les enseignants universitaires ont, en règle générale – il y a peut-être des exceptions que je ne connais pas – délaissé leurs missions pédagogiques, avec leurs immenses noblesses pour consacrer leur temps et leurs efforts à la prospérité de leurs cabinets. Je ne peux pas comprendre comment un professeur d’université peut préparer son ou ses cours, encadrer des thésards, corriger ses copies, mener des recherches inhérentes à la carrière universitaire et tenir un cabinet avec des affaires pénales civiles, Cour suprême…

Dans tout cela, il faut sacrifier quelque chose, et c’est l’université qui prend le coup. Cette situation lamentable a eu ses effets négatifs sur la qualité de la formation à l’université. Les barreaux n’ont pas comblé les lacunes. La magistrature n’est accessible qu’après un concours assez dur et une formation de trois ans à l’Ecole supérieure de magistrature – école à mon avis sérieuse et que je connais pour y avoir enseigné – qui équivaut à une licence consolidée et un encadrement pratique appréciable. Il faut ajouter à cela des actions de formation continue qui sont organisées par le ministère de la Justice aussi bien en Algérie qu’à l’étranger.Ces formations sont réservées exclusivement aux magistrats, et le ministère estime que les barreaux sont indépendants et peuvent mettre sur pied leur propre formation. Il y a sans doute du vrai dans cela. Les barreaux sont ouverts après une année pour l’obtention du CAPA, un examen d’accès approximatif et un stage pratique que les barreaux, avec leur organisation actuelle, ne peuvent pas assurer et suivre efficacement. Ajoutons à cela une absence totale, alors là totale, d’actions de formation continue, à l’image de ce qui est organisé pour les magistrats, alors que les barreaux ont énormément d’argent qui leur permettrait d’organiser des sessions de formation des universités périodiques et des échanges professionnels des plus fructueux. Il fait déplorer aussi qu’en dépit de tous les moyens dont ils disposent, les barreaux algériens n’ont édité aucun livre et ne publient aucune revue périodique – à l’exception du barreau de Sidi Bel Abbès, me semble-t-il.

A côté d’une déficience en formation technique dans les matières du droit pur, signalons et déplorons l’absence de formation en éthique professionnelle qui n’est enseignée ni à l’université ni ailleurs. Comment voulez-vous qu’un jeune avocat, avec une formation de base squelettique et une formation spécialisée très approximative, puisse aspirer à un exercice idéal de la profession. Est-il admissible pour une profession qui n’est censée vivre que dans la confrontation des idées ne dispose ni d’une revue périodique ni d’un forum de rencontres ou d’échanges d’opinions. Les conseils des barreaux assument une lourde responsabilité dans cette indigence intellectuelle et morale dans laquelle vit cette belle profession. Cependant, il faut aussi dire que la profession d’avocat subit les contrecoups de la déchéance démocratique dans ce pays. L’avocat est le défenseur de l’individu et des libertés dans la machinerie judiciaire. La position de l’avocat au prétoire est le baromètre de la démocratie dans un pays et dans une société. En se détournant des valeurs authentiques de la défense, les barreaux et les avocats se rendent coupables de l’abdication des élites et de la trahison des clercs.

Mohand Aziri