Justice pour les militaires assassins : l’Argentine donne l’exemple

Justice pour les militaires assassins : l’Argentine donne l’exemple

Algeria-Watch, 13 décembre 2009

De 1976 au début des années 1980, l’ESMA (École de mécanique de la Marine), à Buenos Aires, fut en Argentine l’un des pires centres de torture et de liquidation des opposants à la dictature militaire, comme Algeria-Watch s’en était fait l’écho en mai 2009 . Un centre qui, a bien des égards, évoque le sinistre CTRI de Blida, en Algérie, que les chefs des services secrets de l’armée (DRS) avaient eux aussi transformé dans les années 1990 en centre de torture et d’exécutions extrajudiciaires. Quelque 5 000 « disparus » dans les deux cas : ces « machines de mort » affichent un bilan étrangement comparable.

Plus de trente après, l’État argentin démocratique qui a succédé à la dictature a enfin permis que les responsables de l’ESMA soient jugés en décembre 2009, dans un « méga-procès », comme en rend compte l’article du quotidien La Croix que nous reproduisons ci-après.

En Algérie, dix ans se sont écoulés depuis la fin de la période des pires exactions commises au CTRI de Blida. Ses responsables de l’époque, le colonel Mhenna Djebbar (devenu depuis général-major) et son adjoint, Abdelhafidh Allouache, dit « Hafidh » (à l’époque capitaine) , ont poursuivi tranquillement leur carrière au sein de l’armée algérienne. Et pour cause : en décembre 2009, malgré les changements « démocratiques » de façade, le pouvoir réel est toujours contrôlé en Algérie par les chefs du DRS, au premier rang desquels le général-major Mohammed « Tewfik » Médiène, à la tête du DRS depuis… dix-neuf ans.

Si la violence d’Etat n’est plus celle d’il y a dix ans, elle n’a pas disparu pour autant. Mais surtout la « machine de mort », elle, est toujours en place, à la différence près qu’aujourd’hui, l’opacité qui l’a de tout temps entourée est encore plus dense et que ses responsables n’osent se révéler. Il faut dire qu’entre temps, la justice internationale, malgré certains revers, a fait du chemin et qu’aucun tortionnaire n’est vraiment sûr de finir ses jours impuni.

L’Argentine donne aujourd’hui l’exemple : grâce à la mobilisation opiniâtre des familles de « disparus », sa justice nationale juge enfin les militaires responsables de crimes contre l’humanité des années 1970. L’Algérie ne doit pas attendre encore vingt ans pour que les victimes de la « sale guerre » et leurs familles aient droit elles aussi à la vérité et à la justice. Tel est précisément le combat que mène Algeria-Watch depuis 1997.


Trente ans après, l’Argentine juge les tortionnaires de l’Esma

La Croix, 11 décembre 2009, Angeline Montoya (à Buenos Aires)

Cinq mille disparus, 200 survivants, c’est le bilan du plus sinistre centre de détention clandestin de la dictature argentine, qui a duré de 1976 à 1983. Après des mois d’ajournement, le procès des tortionnaires de l’École de mécanique de la marine (Esma) commence vendredi 11 décembre. Dix-neuf prévenus et 280 témoins défileront pendant plusieurs mois pour tenter de savoir ce qu’il est advenu de près de 90 victimes. Mais l’enquête continue et les cas s’accumulent, et c’est pour la disparition de 900 personnes qu’à terme une cinquantaine de militaires seront jugés.

La liste des horreurs commises à l’Esma est interminable. Tortures systématiques, viols quotidiens, humiliations permanentes. Et le destin, inéluctable : une piqûre de penthotal, avant d’être embarqués dans un avion et jetés dans l’océan. Bébés ou vieillards n’y échappent pas. Carlos Lordkipanidse, un militant de gauche d’alors 26 ans, a été torturé à l’électricité en même temps que son épouse et leur fils d’à peine 20 jours. Les militaires ont pris le bébé par les pieds et menacé de lui fracasser le crâne contre un mur si son père ne parlait pas…

Victor Basterra, qui y a passé quatre ans et demi, se souvient de ce qui lui a permis de survivre à l’horreur : « Le chant d’un merle, les rires des enfants de l’école d’à côté, un rayon de soleil… » Pour Alberto Girondo, un autre survivant, « le pire, c’étaient les cris des torturés et les odeurs. C’est quelque chose qui m’a collé à la peau pendant des années ».

Alice Domon et Léonie Duquet, deux religieuses françaises

Alfredo Astiz est l’un des responsables les plus symboliques de ce lieu de mort. « L’ange blond », « L’ange de la mort », « Corbeau » : les appellations pour désigner cet ancien capitaine de frégate sont légion. Membre du commando 3.3/2 qui officiait à l’Esma, il était chargé d’infiltrer les Mères de la place de Mai, ces « folles », comme les appelaient les autorités, qui cherchaient leur fils ou leur fille disparue. Il se faisait appeler Gustavo Niño et affirmait être à la recherche de son frère.

« Nous lui disions de s’en aller, nous pensions que les jeunes étaient plus en danger que nous, se souvient Maria del Rosario Cerruti, dont le fils de 23 ans avait disparu. Il était blond, beau, gentil. Pour nous, les militaires étaient des hommes gros, moches, bruns et à moustache. Comment pouvions-nous nous douter qu’il s’agissait d’un traître ? »

Entre le 8 et le 10 décembre 1977, 12 personnes ont été arrêtées, dont sept à l’église de la Santa Cruz, où elles tenaient leurs réunions clandestines. Dont Azucena Villaflor, Esther Ballestrino et Maria Ponce, trois fondatrices des Mères de la place de Mai, et deux religieuses françaises : Alice Domon, sœur des Missions étrangères de Toulouse de 40 ans, proche des habitants des bidonvilles et des ligues agraires, qui s’était très vite impliquée dans la défense des droits de l’homme pendant la dictature, et Léonie Duquet, 61 ans, chez qui elle logeait.

Des lois d’amnistie ont jeté un manteau d’impunité sur ces crimes
Menés à l’Esma, les membres du « groupe de la Santa Cruz » ont été sauvagement torturés et, une dizaine de jours plus tard, jetés dans l’océan. Graciela Daleo, rescapée, se souvient d’avoir croisé Léonie Duquet à l’Esma. Encagoulée, les bras couverts de bleus, elle était assise sur un banc à la porte d’une salle de torture : « Je lui ai demandé si elle avait besoin de quelque chose, et elle m’a répondu : “Un café.” » Comble de l’ironie, Alice Domon demandait des nouvelles du « garçon blond » qui les avait tant accompagnées.

Alfredo Astiz, qui a désormais 59 ans, affirme n’avoir fait qu’obéir à des ordres. Il a été condamné en France par contumace à la prison à perpétuité en 1990. Sous les verrous dans un pavillon spécial avec d’autres militaires, il souffre d’un cancer, ce qui l’a conduit à être admis mercredi à l’hôpital naval de Buenos Aires. L’interrogation sur sa présence à l’ouverture du procès demeure.

En fait, le procès du dossier Esma avait commencé au retour de la démocratie, mais des lois d’amnistie votées en 1986 et 1987 sous la pression des militaires ont jeté un manteau d’impunité sur les crimes commis pendant la dictature. Ce n’est qu’en 2003 que le Parlement a voté l’annulation de ces lois, permettant la réouverture des procès.

Affronter les tortionnaires ne sera pas facile

Depuis lors, le juge Sergio Torres instruit le dossier, avec le procureur Eduardo Taiano, qui a passé six ans à écouter des dizaines de témoignages et à éplucher des milliers de documents. « Si j’avais su que cela mettrait trente ans, je n’aurais jamais accepté ces dossiers », regrette Horacio Mendez Carreras, l’avocat des familles des 18 Français disparus pendant la dictature.

« La défense a tout fait pour ajourner l’audience », explique le procureur. L’idée étant que les prévenus restent le plus longtemps possible en détention préventive, la loi argentine prévoyant que chaque année passée en prison sans jugement compte double. « Selon mes calculs, Alfredo Astiz pourrait être libéré deux ans après une condamnation à perpétuité », se réjouit son avocat, Juan Maria Aberg Cobo.

Mais la plupart des survivants soulignent l’importance historique de ce moment : « Il faut prendre les procès comme ils sont. Ils arrivent tard, prévenus et témoins sont vieux, beaucoup de responsables sont morts, mais c’est déjà énorme », considère Alberto Girondo, même si personne n’attend rien des militaires. « Aucun n’a jamais exprimé le moindre remords, et encore moins Astiz, qui, j’en suis persuadé, serait prêt à recommencer », souligne le procureur Taiano.
Le moment de l’affrontement avec les tortionnaires, ce vendredi matin, ne sera pas facile. « De la répugnance absolue, comme si je devais manger une bestiole pourrie, murmure Maria del Rosario de Cerruti, qui a échappé à la rafle de l’église de la Santa Cruz. C’est ça que je vais ressentir quand je verrai cet insecte misérable d’Astiz. Mais je veux le regarder dans les yeux. »