Moines de Tibéhirine: Sarkozy est mis au pied du mur

Moines de Tibéhirine: Sarkozy est mis au pied du mur

Fabrice Arfi, Mediapart.fr, 16 mai 2011

Les discours et les belles paroles ne suffisent plus face à la raison d’Etat. L’avocat des parties civiles dans l’affaire des moines de Tibéhirine demande «solennellement» à Nicolas Sarkozy, dans une lettre ouverte au président de la République en date du 11 mai, d’intervenir auprès du gouvernement afin que ce dernier cesse d’utiliser de manière «abusive» le secret défense dans ce dossier sensible pour les relations franco-algériennes.

Dans le même temps – ou presque –, le juge antiterroriste en charge de l’enquête, Marc Trévidic, a formulé une nouvelle demande de déclassification de documents en lien direct ou indirect avec l’enlèvement suivi de l’assassinat, au printemps 1996, de sept religieux français du monastère de Tibéhirine, dans un courrier adressé le 4 avril dernier au ministre de la défense, Gérard Longuet.

Sept ans après l’ouverture d’une instruction judiciaire dans cette affaire, le juge Trévidic et les parties civiles, représentées par l’avocat parisien Patrick Baudouin, arrivent à une même conclusion: l’Etat français cache ce qu’il sait, malgré la multiplication des déclarations de bonnes intentions du gouvernement et de Nicolas Sarkozy en personne.

«Je m’adresse solennellement au président de la République pour que la légitime recherche de la vérité ne soit pas entravée par la raison d’Etat sous couvert d’une utilisation abusive de la notion de secret défense», écrit Me Baudouin dans sa lettre au chef de l’Etat que Mediapart publie en intégralité.

Après une première vague de déclassification de documents à l’automne 2009, il est apparu, selon Me Baudouin, qu’un «tri sélectif avait été opéré» par le gouvernement et que nombreuses pièces essentielles, émanant soit des services secrets français (DCRI ou DGSE) soit des archives de l’ambassade de France à Alger, «n’avaient pas été communiquées au juge d’instruction».

Même cause mêmes effets, un an plus tard, après une seconde vague de déclassification, «qui n’a donné que de maigres résultats». «Or, s’il s’agit pour les ministères saisis de continuer à ne fournir que les documents soigneusement sélectionnés comme étant les plus insipides ou les moins embarrassants, la levée du secret défense s’avère être un véritable leurre», s’indigne Me Baudouin.

Nicolas Sarkozy au pied du mur

Pour défendre sa cause, l’avocat a pour lui une arme rhétorique sans égale: la parole de… Nicolas Sarkozy, aujourd’hui au pied du mur qu’il a lui-même bâti. En juillet 2009, dans la foulée des révélations d’un ancien général de l’armée française mettant directement en cause les services sécuritaires algériens dans la mort des moines, le président de la République avait en effet assuré que le secret défense serait «naturellement» levé sur tous les documents intéressant l’enquête.

Deux ans plus tard, les paroles ne semblent être restées que des paroles.

Ainsi, comme Mediapart l’a déjà raconté, l’ancien chef de poste à Alger de la DGSE, Pierre Le Doaré, a récemment fait comprendre au juge Trévidic, qui l’a interrogé le 15 mars dernier, que le gouvernement lui avait caché plusieurs rapports classifiés.

L’espion à la retraite avait indiqué au juge que seules des notes de synthèse de la DGSE rédigées depuis Paris lui avaient été communiquées par les autorités françaises, alors que l’antenne d’Alger du service, que M. Le Doaré a dirigée de 1994 à 1996, avait produit plusieurs rapports sur l’affaire des moines de Tibéhirine.

Les soupçons sur un éventuel double jeu de l’Etat français à l’égard de la justice dans l’affaire des moines de Tibéhirine ont été renforcés ces derniers mois après la découverte d’une note du général Philippe Rondot, du temps où il était conseiller pour le renseignement et les opérations spéciales (CROS) du ministère de la défense. Selon ce document, l’Etat savait dès 1998 «à peu près tout sur les circonstances de l’enlèvement, de l’exécution et de la récupération des corps des moines».

Le juge a aussi découvert que plusieurs documents avaient disparu.

Résultat: d’un point de vue judiciaire, aujourd’hui, les certitudes sont minces, si ce n’est que la première thèse d’enquête, à savoir que des terroristes islamistes sont seuls responsables de la mort des moines, paraît de moins en moins crédible.

Le mystérieux émissaire du GIA

Tombés aux mains des Groupes islamistes armés (GIA) dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, les ecclésiastiques français ont été tués deux mois plus tard – la date exacte n’est pas connue. Seules les têtes des moines ont été retrouvées le 30 mai, certaines dans un sac suspendu à un arbre, au bord d’une route.

Marc Trévidic Marc Trévidic© B.Klein Sous l’impulsion du juge Trévidic, qui a récupéré en 2007 l’affaire après le départ de la magistrature de son prédécesseur contesté, Jean-Louis Bruguière, l’enquête judiciaire a radicalement changé d’orientation.

D’une part, l’attaché militaire de l’ambassade de France à Alger au moment des faits, le général Buchwalter, a révélé au juge, le 25 juin 2009, que les sept religieux français n’avaient pas été assassinés par les terroristes des GIA, mais sans doute tués à la suite d’une bavure de l’armée algérienne.

D’autre part, le juge a recueilli plusieurs éléments nouveaux pouvant laisser penser que deux dignitaires des GIA, Djamel Zitouni et Abderrazak El-Para, soupçonnés d’avoir fomenté et participé au rapt des moines, étaient en réalité manipulés par l’appareil sécuritaire algérien.

Dans sa troisième demande de levée du secret défense, le juge Trévidic dit s’intéresser tout particulièrement à un intermédiaire du GIA venu apporter, le 30 avril 1996, au consulat de France, les revendications de Djamel Zitouni ainsi qu’une preuve de vie des moines de Tibéhirine, enlevés un mois plus tôt.

Selon plusieurs éléments et témoignages, ce mystérieux émissaire pourrait être un certain Mustapha Abdallah, ancien chauffeur de l’Agence française de développement (AFD) d’Alger, dont les locaux se trouvaient dans l’enceinte de l’ambassade, et frère de l’un des membres (abattu par le GIGN à Marseille) du commando terroriste qui avait détourné un Airbus en décembre 1994.

Jusqu’à ce jour, aucun document lié à Mustapha Abdallah n’a été communiqué à la justice.

 

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