Affaire des moines de Tibéhirine : Nicolas Sarkozy sème le doute

Affaire des moines de Tibéhirine

Nicolas Sarkozy sème le doute

El Watan, 8 juillet 2009

Après les accusations du général à la retraite, François Buchwalter, le président Nicolas Sarkozy hausse le ton et exige que la vérité soit faite sur les circonstances de l’assassinat des sept moines de Tibéhirine en mars 1996. « Je vous dis une chose, je veux la vérité. Les relations entre les grands pays, elles s’établissent sur la vérité et non pas sur le mensonge », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse tenue avec son homologue brésilien, Lula da Silva, à Paris. Le président français parle, bien entendu, des relations entre l’Algérie et la France, et demande indirectement aux autorités algériennes de dire « la vérité » sur cette affaire. Le général à la retraite, François Buchwalter, qui était attaché de la Défense à l’ambassade de France à Alger au moment des faits, avait accusé dans sa déposition faite devant la justice française, le 25 juin dernier, l’armée algérienne d’avoir commis une « bavure » qui aurait coûté la vie aux sept moines de Tibéhirine enlevés par le GIA. M. Buchwalter avait précisé que les moines avaient été touchés par des balles tirées d’hélicoptères sur un bivouac censé abriter des terroristes du GIA.

Le général Buchwalter a repris ainsi une confidence d’un officier supérieur de l’armée algérienne dont le frère était aux commandes d’un des hélicoptères qui avaient participé à l’attaque. M. Sarkozy affirme qu’il est prêt à lever le secret défense sur tous les documents demandés par la justice française. « J’indique de la façon la plus claire que, naturellement, je lèverai le secret défense sur tout document que nous demandera la justice. Il n’y a pas d’autre façon de faire la vérité, aucune autre façon », a-t-il souligné, affirmant qu’« on ne peut pas dire que l’amitié entre les peuples et entre les pays peut résister aux mensonges. Il faut faire la lumière, il n’y a rien à cacher ». Le président français dit être déterminé à aller jusqu’au bout de cette affaire. Aux déclarations de Sarkozy ont succédé des réactions de la part d’actuels et d’anciens responsables français. Ainsi, Michèle Alliot-Marie a promis, en sa qualité de ministre de la Justice, de mettre « tous les moyens pour mener à bien » l’enquête. Il précise qu’il y aura des « investigations supplémentaires ». De son côté, le ministre français de la Défense, Hervé Morin, affirme n’avoir aucune raison de vouloir cacher quelque chose, précisant que la levée du secret défense dépend plutôt d’une autorité indépendante appelée la Commission consultative du secret de la Défense nationale. L’ancien juge antiterroriste et ex-député de droite, Alain Marsaud, n’a pas été tendre avec les autorités françaises de l’époque. Pour lui, l’affaire de Tibéhirine avait été « enterrée volontairement ». Il estime que l’ensemble des hautes autorités françaises de l’époque étaient complètement au courant de ce qui s’était passé.

M. Marsaud a souligné avoir tenté sans succès d’ouvrir une information judiciaire après avoir reçu dès 1996 des informations sur une probable responsabilité de l’armée algérienne dans la mort des moines. L’ancien attaché de la Défense avait assuré avoir adressé à ses supérieurs des rapports détaillés. L’ex-Premier ministre français Alain Juppé, en fonction au moment des faits, s’est défendu, hier, sur les ondes de la radio France info, affirmant qu’il n’y a absolument rien à cacher. M. Juppé se dit entièrement favorable à la levée du secret défense. « Ce fut un drame épouvantable et dès que nous avons appris l’enlèvement des moines de Tibéhirine par le GIA, nous avons utilisé toutes les procédures et tous les moyens pour essayer d’obtenir leur libération », a-t-il indiqué, reconnaissant que « les négociations ont échoué » et « depuis lors, des rumeurs circulent sur l’origine de ce massacre ». Hervé de Charette, alors ministre des Affaires étrangères, a quant à lui complètement réfuté la thèse développée par M. Buchwalter, la considérant comme « une énième version ». S’exprimant sur la chaîne d’informations en continu LCI, l’ancien ministre des Affaires étrangères a rappelé les différentes versions dont il a entendu parler : « J’ai entendu ; ce sont des conflits internes entre les civils et les militaires algériens ; j’ai entendu : ce sont des règlements de comptes menés par les services spéciaux algériens ; j’ai entendu : c’est une action du GI, d’ailleurs c’était la version officielle ; puis on a dit, ah mais non, c’est une action du GIA mais menée par un groupe très spécial conduit par un dénommé Zitouni mais qui est manipulé par les autorités algériennes. Voici donc la quatrième ou cinquième version de ces faits. Moi je m’en tiens à ce que je sais, à ce que j’ai pu voir, et pour le reste, malheureusement, ça restera dans les mystères de l’histoire. » La version du général Buchwalter ne semble pas faire l’unanimité en France. Plusieurs versions contradictoires ont été, effectivement, avancées depuis le massacre des sept moines après avoir été enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 dans leur monastère, à 90 km au sud d’Alger. Le GIA avait revendiqué leur assassinat à l’époque. Seules leurs têtes avaient été retrouvées. Du côté d’Alger, c’est toujours le silence sur cette affaire où l’armée est directement pointée d’un doigt accusateur.

Par M. A. O.

 


Le RND se charge de répondre au général Buchwalter

Le Rassemblement national démocratique (RND) a émis hier un communiqué dans lequel il réagit vigoureusement aux accusations du général français à la retraite François Buchwalter, ancien attaché militaire à l’ambassade de France à Alger, qui met lourdement en cause la responsabilité de l’armée algérienne dans l’assassinat des sept moines trappistes de Tibéhirine en 1996.

« Le Rassemblement national démocratique dénonce avec force cette nouvelle provocation à l’égard de l’Algérie qui a souffert des affres du terrorisme dans le silence des uns et la complicité des autres » s’indigne d’entrée le RND par la voix de son porte-parole, le député Miloud Chorfi, avant de poursuivre : « L’on s’étonne de l’exhumation d’un tel sujet dans un contexte où la France officielle appelle de tous ses vœux la promotion des relations bilatérales « entre les deux pays. » « L’on s’interroge par ailleurs sur la relation éventuelle entre ces campagnes tendancieuses à l’encontre de notre pays, d’un côté, et l’attachement de l’Algérie à mettre à nu le fait colonial d’hier en même temps que la défense des intérêts de notre économie nationale. »

Le communiqué chute en insistant sur la vive émotion du RND : « Le Rassemblement national démocratique réitère son indignation face à toutes ces voix défaites qui s’élèvent tant à l’intérieur qu’à l’extérieur (du pays) et qui s’emploient à semer le doute et faire échec au processus de développement étrenné par l’Algérie dans le cadre du programme quinquennal ambitieux de son excellence le président de la République ». Il n’échappera pas à l’observateur averti que ce communiqué du RND constitue pour l’heure l’unique réaction de taille aux graves accusations proférées par le général Buchwalter et les « petites phrases » auxquelles son « témoignage » a donné lieu à Paris, notamment les déclarations du président français Nicolas Sarkozy qui a exigé de faire toute la lumière sur l’affaire des moines en affirmant que « les relations entre les grands pays s’établissent sur la vérité et non pas sur le mensonge. » En attendant la rencontre prévue en marge du G8 entre Bouteflika et Sarkozy en Italie, le silence d’Alger se fait assourdissant sur cette nouvelle polémique qui relance le « qui tue qui ? ». A moins qu’il ne faille prendre la sortie du RND comme une réaction à peine voilée des autorités algériennes dans la mesure où le parti est membre à part entière de l’Alliance présidentielle au pouvoir et que son leader, Ahmed Ouyahia, n’est autre que le Premier ministre.

Par ailleurs, il convient de noter que le quotidien électronique Tout sur l’Algérie a fait parler un « haut responsable de l’Etat algérien » sans le citer à propos des « révélations » du général Buchwalter qui accablent l’ANP. « Le gouvernement algérien ne va pas réagir », a ainsi assuré ce haut fonctionnaire, avant d’ajouter : « Il n’est pas concerné par les turpitudes d’un général à la retraite qui, en plus, dit avoir obtenu ses informations d’un militaire algérien, donc d’un félon » (voir : www.tsa-algerie.com) Et la même source de préciser qu’aucune démarche diplomatique n’est prévue pour protester contre ce flot de « calomnies » en maintenant mordicus que c’est bel et bien le GIA qui a enlevé et assassiné les sept moines cisterciens de Tibéhirine en mars 1996. « On avait conseillé aux moines de quitter les lieux avant ce kidnapping. Mais ils ont préféré rester sur place », indique la même source, avant de livrer cette explication : « Ce qui s’est produit est simple : d’anciens chefs du GIA dans cette zone connaissaient bien les moines. Ils ne les menaçaient pas. Mais ces chefs ont été tués et leurs remplaçants ignoraient la relation que leurs prédécesseurs entretenaient avec les moines. Ils les ont donc kidnappés, puis tués. »

Par M. B.


 

Treize ans de polémique autour d’un massacre odieux

La polémique sur l’affaire de l’assassinat, en 1996, des sept moines trappistes français à Tibéhirine, dans la wilaya de Médéa, revient une nouvelle fois sur le devant de la scène.

Treize ans après les faits, l’affaire fait objet de spéculations sur l’identité des auteurs de ce massacre. Elle est ressuscitée de manière presque cyclique, sans qu’il n’y ait, toutefois, de preuves tangibles sur l’implication d’une partie autre que la sinistre organisation terroriste du Groupe islamique armé (GIA) dans cette tuerie. Retour sur une affaire qui fera, sans nul doute, couler beaucoup d’encre dans les prochaines semaines. Les faits remontent à la nuit du 26 au 27 mars 1996. Cette nuit-là, le monastère de Notre-Dame de l’Atlas, situé à Tibéhirine, dans la wilaya Médéa, considérée comme l’un des fiefs des terroristes, a été visité par un groupe armé. Celui-ci a kidnappé sept moines trappistes de l’ordre des cisterciens de la stricte observance, âgés de 50 à plus de 80 ans. Quelques jours plus tard, les ravisseurs ont exigé des sept moines qu’ils enregistrent un message audio en indiquant leurs noms. Ce n’est qu’en avril que le chef du GIA à l’époque, Djamel Zitouni, revendique l’enlèvement, dans un communiqué diffusé le 26 du même mois. Dans ce document, le chef terroriste menace d’exécuter les otages s’il n’obtient pas la libération des membres du GIA emprisonnés en France et en Algérie, dont Abdelhak Layada. Quatre jours après, le 30 avril, un émissaire du GIA se présente à l’ambassade de France, à Alger, pour remettre un message et un enregistrement prouvant que les moines enlevés étaient encore en vie.

Les autorités françaises ont affirmé que cela était le seul contact avec les ravisseurs. Le 23 mai, la nouvelle tombe tel un couperet : le GIA annonce « avoir tranché la gorge des otages deux jours auparavant, en expliquant ce massacre par le refus du gouvernement français de négocier ». Les têtes des victimes n’ont été retrouvées qu’à la fin du mois de mai, sur une route près de Médéa. Leurs corps restent, en revanche, introuvables. Suspicion et polémique Les faits ont été acceptés par presque tout le monde jusqu’en 2002. En juillet de cette année, un ancien militaire algérien, Abderrahmane Chouchane, fait une déclaration qui a l’effet d’un séisme. Selon lui, Djamel Zitouni « était à la fois chef du GIA et agent de la sécurité militaire algérienne » (DRS) et il accuse « les autorités algériennes d’avoir ordonné l’enlèvement des sept religieux ». Un ex-membre du DRS, Abdelkader Tigha, avait soutenu la même thèse. L’ancien colonel de la sécurité militaire, Mohamed Samraoui, leur emboîte le pas en 2003. Ce dernier avance, dans un ouvrage, que le GIA était contrôlé par la sécurité militaire via Djamel Zitouni. Depuis, la polémique n’a jamais cessé. Des proches des moines assassinés saisissent, en décembre 2003, la justice française pour revendiquer l’ouverture d’une enquête. Ce qui fut fait. Le parquet de Paris ouvre, le 10 février 2004, une information judiciaire pour « enlèvement, séquestration et assassinats en relation avec une entreprise terroriste ». En juillet 2008, un journal italien, La Stampa, jette un autre pavé dans la mare en affirmant que « les moines de Tibéhirine ont été tués par l’armée algérienne ». Le quotidien reprend les déclarations d’un fonctionnaire d’un gouvernement occidental. Les mêmes « révélations » ont été réaffirmées, hier, par ancien attaché militaire français à Alger.

Par Madjid Makedhi