Pasqua accuse Juppé

ASSASSINAT DES MOINES DE TIBHIRINE

Pasqua accuse Juppé

Le Soir d’Algérie, 30 août 2009

Le général à la retraite français François Buchwalter a visiblement ouvert la boîte de Pandore. Chaque mois, il en échappe une révélation qui atteste à la fois que c’est le GIA qui avait enlevé les sept moines trappistes de Tibhirine et que c’est la guerre des prérogatives autour de la négociation de leur libération entre les services et le gouvernement français qui précipita leur exécution. Charles Pasqua, ancien ministre français de l’Intérieur qui n’était pas en fonction au moment des faits, l’a affirmé par le détail dans un entretien au site Omega TV.
Sofiane Aït-Iflis – Alger (Le Soir) – Charles Pasqua a accusé, sans détours, le Premier ministre de l’époque, Alain Juppé en l’occurrence, d’avoir fait capoter une tentative de libération des moines trappistes enlèves et faits otages par les Groupes islamiques armés (GIA). Dans l’entretien livré en juillet et mis en ligne par le site, l’ancien ministre français de l’Intérieur déclare avoir été contacté par Jean-Charles Marchiani, préfet du Var et ancien des services secrets français, qui lui a affirmé disposer de contacts nécessaires pour mener des négociations avec les ravisseurs des moines. Charles Pasqua ajoute que Marchiani lui a aussi affirmé que ces derniers étaient disposés à discuter d’une éventuelle libération de leurs otages. Au passage, Pasqua ne manque pas de rappeler qu’à la même période, les «terroristes avaient fait passer un message à l’ambassade de France qui allait un peu dans le même sens». Cet épisode de la négociation rappelé par Pasqua est en somme connu. Il s’agit de la lettre du GIA remise à l’ambassade de France à Alger par le mystérieux émissaire qui s’était présenté sous le sobriquet de Abdallah. Charles Pasqua divulgue ce qui s’est passé par la suite, c’est-à-dire de quelle manière s’est enchaînée la négociation mais aussi qui l’a menée. L’ancien ministre français de l’Intérieur dit avoir parlé au président Jacques Chirac de l’offre de service de Jean- Charles Marchiani. Chirac a donné son feu vert, précise-til. «Marchiani a pris les contacts nécessaires d’une part avec les services algériens et aussi, me semble-t-il, avec les preneurs d’otages», raconte Pasqua qui ajoute que «les choses semblaient se développer normalement.» Que s’est-il alors passé pour que la négociation échoue ? C’est à ce propos que Pasqua livre le détail qui enfonce Alain Juppé. Charles Pasqua explique que le Premier ministre de l’époque, Alain Juppé, pour ne pas le nommer, était furieux d’apprendre que Marchiani se trouvait à son insu à Alger pour négocier la libération des moines trappistes enlevés par les GIA et qu’il avait commis une déclaration publique qui avait fait capoter les négociations et précipiter l’exécution des religieux. Charles Pasqua soutient que le président Chirac n’avait pas informé son Premier ministre de la mission de Marchiani, car, explique-t-il, la règle dans ce genre d’opération est de ne pas en dire au-delà de ce qui est nécessaire. Pour lui, Alain Juppé a dû poser la question sur la mission de Marchiani à Chirac et que ce dernier a dû répondre de manière évasive qu’il n’en savait rien. Selon Pasqua, c’est cette réponse qui aurait incité Juppé à en évoquer la question publiquement. «Il a fait une déclaration en disant je ne comprends pas ce que fait Marchiani, le préfet du Var, en Algérie, et qu’en tout état de cause, il n’est chargé d’aucune mission par le gouvernement, la suite ou la manière… Je veux dire que les preneurs d’otages ont considéré qu’ils avaient été menés en bateau ou bafoués par le gouvernement français… Est-ce que cela était suffisant pour qu’ils assassinent les moines, je n’en sais rien…».
L’ancien ministre français de l’Intérieur se garde bien, on le constate, d’affirmer que c’est la sortie publique de Juppé à elle seule qui a dicté l’exécution des moines par les GIA. Cependant, il dit suffisamment qui engage la responsabilité de l’ancien Premier ministre. Les affirmations de Pasqua dévoilent nettement aussi cette guerre de prérogatives que se livraient à l’époque les services français. Un conflit, au demeurant, mis déjà en exergue par d’autres responsables français concernaient de près ou de loin par l’affaire de l’assassinat des moines de Tibhirine. Cela étant, les affirmations de Pasqua interviennent à un moment où le juge d’instruction en charge de l’affaire a demandé aux ministres français de la Défense, des Affaires étrangères et de l’Intérieur de lever le secret défense sur les documents ayant trait à l’affaire. Il s’agit notamment des notes que le général à la retraite Buchwalter dit avoir transmis à sa hiérarchie à l’époque des faits. Rappelons que Buchwalter a évoqué «une bavure de l’armée algérienne». Une version des faits que des experts ont qualifié d’affabulation.
S. A. I.