Moines de Tibehirine : La justice antiterroriste saisie

MOINES DE TIBEHIRINE: LA JUSTICE ANTITERRORISTE SAISIE

La plainte d’une famille est à l’origine de l’information judiciaire

Par José GARÇON, Libération, 11 février 2004

Huit ans après l’enlèvement et l’assassinat en Algérie des sept moines français de Tibehirine, la première enquête judiciaire sur l’une des affaires les plus dramatiques et les plus troubles entre Paris et Alger va être diligentée. Le parquet de Paris a ouvert hier une information pour «enlèvements, séquestrations et assassinats en relation avec une entreprise terroriste», a annoncé Me Patrick Baudouin, l’avocat de l’une des familles des moines qui, en décembre, a porté plainte contre X. Le père Armand Veilleux, chargé par l’ordre des Cisterciens de gérer l’affaire à l’époque du rapt, s’était joint à la procédure «à titre personnel» et parce que «trop de questions sont sans réponse».
Révélations. C’est l’accumulation de révélations qui avait convaincu la famille de Christophe Lebreton, l’un des moines exécutés, de «tenter quelque chose pour enfin connaître la vérité». En effet, alors que, dès le début de l’affaire, Alger a accusé les GIA (Groupes islamistes armés), les témoignages d’anciens gradés attestant la manipulation de ce mouvement par les services de sécurité algériens se sont multipliés ces dernières années. Et, en décembre 2002, Abdelkader Tigha, un cadre de ces services, avait mis en cause directement et avec moult détails la SM, la Sécurité militaire (Libération du 23/12/ 2002).
Raisons d’Etat. Ces révélations avaient donné corps au malaise existant déjà autour de ce crime, y compris au plus haut niveau de l’Etat français. Car, dès le rapt, plusieurs questions circulaient à Paris : les unes portaient sur la vraie nature des GIA et leur infiltration par la SM, les autres sur l’attitude d’Alger qui avait instauré un véritable black-out sur les informations transmises à l’Elysée et au Quai d’Orsay (Libération des 24 et 25 mai 1996). Deux raisons d’Etat se sont cependant conjuguées pour qu’aucune enquête ne soit jamais ouverte sur l’assassinat des trappistes, dont seules les têtes ont été retrouvées.
La nomination annoncée d’un juge antiterroriste, sans doute Jean-Louis Bruguière, semble indiquer que, faute de pouvoir étouffer la plainte d’une famille, la chancellerie (où l’affaire est remontée) n’entend aujourd’hui envisager d’autre piste que celle du terrorisme. «J’espère que le choix de la justice antiterroriste ne traduit pas une orientation de départ tendant à accréditer la version jusqu’à présent officiellement assenée qui n’est pas crédible», déclarait hier Me Patrick Baudouin en espérant que l’instruction «se déroule dans le sens d’une recherche objective de la vérité, sans préjugés ni a priori». Lors du dépôt de la plainte, il avait souhaité qu’un juge de droit commun enquête, pour que la piste terroriste ne soit pas seule privilégiée.
Menaces sur Tigha. Le refus obstiné de la France d’entendre Abdelkader Tigha n’incite pas à l’optimisme. Après un périple qui l’a conduit à Bangkok et Amman, ce dernier est aujourd’hui incarcéré à Amsterdam en attendant que les Pays- Bas statuent sur sa demande d’asile. Paris qui a fait part à plusieurs reprises à la Fédération internationale des droits de l’homme de son refus de l’accueillir n’ignore pas les menaces qui pèsent sur Tigha. Et donc sur un témoignage majeur. En novembre 2003, alors qu’il se trouvait encore à Amman, cet ex-cadre de la SM avait été convoqué par un haut responsable des services secrets jordaniens. Il lui avait secrètement indiqué que ses homologues algériens avaient demandé de «l’arrêter et de le renvoyer en Algérie».