Abdelkader Tigha : « Je suis prêt à parler »

Algérie : Alors qu’une plainte a été déposée à Paris par des proches des moines de Tibéhirine, un « témoin-clé » nous livre sa vérité

Réfugié au Pays-Bas, un transfuge des services secrets algérien veut « aider la justice française »

Abdelkader Tigha : « Je suis prêt à parler »

Lakhdar Belaïd, France-Soir, 25 février 2004

Vous avez accusé votre ancien service de pratiquer la manipulation de groupes armés. Maintenez-vous vos dires ?

AbdelkaderTigha. En 1996, j’étais en poste au Centre territorial de recherche et d’investigation de Blida. On y manipulait des groupes. Le CTRI était devenu un maquis. Des terroristes étaient ravitaillés et hébergés à l’intérieur. Dans les montagnes, l’AIS (Armée islamique du salut, branche armée du FIS, NDLR), le Groupe Islamique Armé (rival de l’AIS) et les Patriotes (groupes de miliciens créés par l’armée pour combattre les islamistes armés) s’entretuaient avec les munitions fournies par le CTRI. Nous avons hébergé un émir de l’AIS, installé ensuite à Oran. Au CTRI, on manipulait des groupes! L’adjoint de Djamel Zitouni (émir suprême du GlA à l’époque, NDLR) passait la nuit au CTRI. Ce MouloudAzzout était chargé de l’information et de la communication du GIA. Cet homme a été largement partie prenante dans l’affaire de l’enlèvement des sept moines deTibéhirine.

Pour vous, le DRS a donné l’ordre à Djamel Zitouni d’enlever les moines?

A. T. Zitouni était manipulé bien avant l’affaire des moines. Mais attention : le DRS ne voulait pas la mort des sept trappistes! L’idée était de les faire enlever pour les libérer trois semaines plus tard. Un bon moyen de récupérer du crédit, entre autres auprès de la France. En même temps, le CTRI de Blida avait un dossier sur les sept Français. De façon humanitaire, ceux-ci avaient porté assistance aux terroristes. Simplement, il était impossible de les arrêter à cause de leur statut de religieux. Mais, encore une fois, les moines ont trouvé la mort à cause d’une rivalité entre phalanges du GIA. La manipulation du GIA a mal tourné.

Quel est le fil des événements ?

A.T. Djamel Zitouni a d’abord demandé à la katiba locale de capturer les moines. Mais celle-ci a refusé. Son chef a répondu : « Nous avons un pacte avec eux!» Du coup, c’est Zitouni qui est venu les enlever, pour ensuite les remettre à nos services. Les religieux ont été amenés en pleine nuit au CTRI de Blida, à bord de l’un de nos J5. L’armée a alors bombardé la montagne, donnant ainsi l’impression d’agir contre les terroristes. Après ces opérations, le 15 a ramené les cisterciens au maquis. Mais les choses se sont gâtées. Chef de la zone 2 du GIA, Hocine Besiou, alias Mossaâb, n’était pas manipulé par le DRS. Cet homme originaire de Bougara (ex-Rovigo) a réussi à s’emparer des trappistes. Besiou était un criminel et un homme sans compromis. C’est lui qui a exécuté les moines de Tibéhirine, pas le DRS.

Ce scénario semble hallucinant. Pourquoi une telle opération ?

A. T. En décembre 1995, la communauté catholique de Rome Sant Egidio avait réussi à faire signer une plate-forme politique à l’opposition algérienne, y compris le Front islamique du salut. Pour le pouvoir algérien, la « plate-forme de Rome» a eu l’effet d’une bombe. Du coup, il fallait « convaincre » les chrétiens de la nocivité des islamistes. Alger a surtout réussi autre chose. Après l’affaire de Tibéhirine, le GIA a perdu tous ses réseaux en Europe.

A quoi ressemble votre vie aujourd’hui?

A.T. Depuis mes premières déclarations, je suis poursuivi par le services algériens. En septembre dernier, grâce à l’Eglise catholique, j’ai pu quitter la Thaïlande pour la Jordanie. Là-bas, j’ai appelé ma femme. La communication a été interceptée et ma présence localisée. Craignant d’être enlevé, j’ai gagné les Pays-Bas en décembre dernier. Désormais, et en attendant une réponse à ma demande d’asile politique, je suis placé dans un centre de rétention…

En Algérie, des rumeurs courent à votre propos. Vous seriez un délinquant, un trafiquant de drogue…

Quand j’ai quitté le pays, j’étais en fonction dans le principal centre du DRS. Pas en prison! J’ajoute que je ne suis pas non plus un islamiste. L’un de mes frères, policier, a été tué par des terroristes à Boufarik. Un autre a été mutilé.

Que pensez-vous de la plainte déposée en France?

Dans le cadre de la recherche de la vérité, je suis disposé à travailler avec le juge Bruguière. Je peux lui apporter des preuves.

Propos recueillis par Lakhdar Belaïd

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La longue cavale de Tigha

Jusqu’à sa fuite d’Algérie en 1999, AbdIekader Tigha, 35 ans aujourd’hui, est cadre du Département du renseignement et de sécurité (DRS), l’ex-Sécurité militaire algérienne En 1996, au moment de l’enlèvement des sept moines trappistes français, l’homme est en poste à Blida avec le grade d’adjudant. Quelques mois plus tard, chargé de l’enquête concernant le meurtre de deux enseignants islamistes, Tigha dénonce «l’implication des services «dans ce dossier. Mis à l’index, il fuit son pays en 1999. Commence un long périple. Syrie, Thaïlande, Jordanie… Au cours de sa cavale, Tigha, qui a longtemps souhaité obtenir l’asile politique à Paris, affirme avoir rencontré des agents de la DGSE française. Après avoir tenté de lui soutirer des informations, ceux-ci l’auraient ensuite « lâché ».En décembre dernier, Tigha parvient à gagner les Pays-Bas.Il y est toujours, interné dans un centre de rétention pour demandeurs d’asile. Désormais, l’homme affirme «craindre pour ses proches». En Algérie, plusieurs journaux et des milieux dépeints comme proches des autorités présentent Tigha comme un « délinquant » et un « dealer de drogue » cherchant «par tous les moyens» à obtenir l’asile politique en Europe.

L. B.