L’affaire des moines de Tibéhirine entre les mains de la justice française

Une information judiciaire ouverte hier par le parquet de Paris

L’affaire des moines de Tibéhirine entre les mains de la justice française

Le Quotidien d’Oran, 11 février 2004

De Notre Correspondant A Paris Sarah Raouf

Rebondissement. Près de huit ans après les faits, la justice française a décidé de se saisir officiellement de l’affaire des moines de Tibéhirine. Une information judiciaire pour «séquestrations, enlèvements et assassinats en relation avec une entreprise terroriste» a été ouverte, hier, par le parquet de Paris.

Cette irruption de la justice dans le dossier fait suite, deux mois jour pour jour, au dépôt d’une plainte avec constitution de partie civile. Le parquet en a informé, le même jour, Me Patrick Baudoin, avocat des plaignants et ancien président de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, a indiqué l’Agence France Presse.

Le 9 décembre dernier, un proche d’une des sept victimes et le Père Armand Veilleux, haut responsable dans l’ordre cistercien dont dépendent la communauté trappiste, avaient déposé une plainte contre X pour enlèvement, séquestration et assassinat.

Au vu de l’intitulé des motifs définis par le parquet de Paris, l’enquête sera confiée non pas aux magistrats de la cour d’assises, compétents en matière criminelle, mais à un juge de l’anti-terrorisme. Un magistrat spécialisé dans ces affaires devrait être désigné « très rapidement », selon l’avocat de la partie civile.

Le parquet de Paris n’a pas suivi le désir formulé par la partie civile au moment du dépôt de la plainte. Me Baudoin privilégiait qu’un juge de droit commun enquête. A ses yeux, un magistrat de ce profil opterait pour une enquête qui ne se contente pas de la seule piste terroriste.

Il espère que le choix du parquet en faveur d’un juge anti-terroriste « ne traduit pas une orientation de départ tendant à accréditer la version jusqu’à présent officiellement assenée».

Enlevés du Monastère dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, ils ont été retrouvés assassinés en mai. Leur enlèvement a été revendiqué, le 26 avril, par le GIA dans un communiqué. Son signataire, Djamel Zitouni, y propose à Paris l’échange des religieux contre des prisonniers islamistes détenus en France. Le 21 mai, un second communiqué portant la même signature annonce leur mort.

Perpétrée au plus fort de la période de violence en Algérie, cette affaire a suscité émotion et indignation dans le monde entier. Dès le début, la version officielle des faits – une opération terroriste menée par un groupe islamiste armé – a été différemment commentée en France. Alors qu’une partie des observateurs et de la presse n’émet pas le moindre doute sur la responsabilité d’un GIA anti-français, une autre accrédite le scénario d’une manipulation des autorités algériennes. Une sorte de subterfuge destiné à décrédibiliser le mouvement islamiste et le mettre en conflit avec la France.

«La suspicion serait moindre si l’Etat français avait demandé l’ouverture d’une information judiciaire après le meurtre de sept de ses ressortissants. J’espère que cette fois la justice française témoignera de sa volonté d’aboutir», avait déclaré Me Baudoin lors du dépôt de la plainte.

Objet de pas moins d’une dizaine de livres – pour l’essentiel des textes et des portraits de trappistes – l’affaire de Tibéhirine a été l’un des sujets les plus médiatisés de la crise algérienne. Les auteurs du « qui tue qui » en ont fait un de leurs arguments favoris dans leur version d’une violence terroriste nourrie et manipulée par le pouvoir.

A l’opposé de la version officielle, l’un des deux plaignants, le Père Armand Veilleux, avance celle d’une opération montée par le pouvoir. Selon lui, il s’agissait non pas de tuer les moines mais d’obtenir leur départ de la région. Mais, mal géré par un groupe armé manipulé par les services de sécurité, l’enlèvement a dérapé. En décembre 2002, un ancien sous-officier du DRS installé en Thaïlande, Abdelkader Tigha, avait développé un scénario à quelques éléments près similaire.

Cette version « ne tient pas debout », a rétorqué, un mois plus tard, le chef d’Etat-major de l’ANP, dans une interview à l’hebdomadaire français Le Point. Au journaliste qui l’interviewait, Jean Guisnel, un spécialiste des questions de renseignement, le général Lamari lui fait remarquer que les autorités françaises en ont une idée. « Vos diplomates alors en poste à Alger savent parfaitement comment les choses se sont passées ».

Numéro un de l’Eglise en Algérie, Mgr Henri Teissier a balayé, à deux reprises entre décembre 2002 et décembre 2003, la version d’un enlèvement-assassinat par les services algériens. Interrogé par l’AFP, l’archevêque d’Alger a attribué le forfait au GIA, estimant qu’il n’y avait « aucune raison de remettre en cause ce que nous tenons de témoins et de voisins » du Monastère.

Rebondissement de l’affaire au travers de l’ouverture de l’information judiciaire ? Remise en cause de la version algérienne ? Cette double interrogation était, hier, sans réponse. Aucune réaction n’était enregistrée tant en France qu’en Algérie. En décembre dernier, des observateurs présentaient la saisine de la justice française comme une « mise en doute » de la thèse officielle.

La plainte contre X s’est appuyée sur les déclarations de presse et les livres publiés ces dernières années par d’anciens militaires algériens. Le proche d’un des sept moine et le Père Armand Veuilleux ne s’en cachent pas. Ils affirment y trouver des pièces à conviction, sinon des arguments à leurs affirmations. Des affirmations, cependant, loin d’être « partagées par l’ensemble des spécialistes de ces questions », selon l’AFP. Une synthèse diffusée en milieu d’après-midi se faisait l’écho d’un sentiment réservé au sein de la DST, le service du contre-espionnage français.

Selon l’agence française, « certains experts » de ce service voient dans les affirmations relayées par la plainte une « manipulation destinée à blanchir des terroristes islamistes réduits au rôle de simples produits de la sécurité militaire ». Sans commenter ces avis réservés, l’avocat de la partie civile souhaite que l’instruction « se déroule dans le sens d’une recherche objective de la vérité, sans préjugés ni apriori ».