La justice française est saisie de l’affaire des moines de Tibéhirine

Une plainte pour le meurtre des moines

Aucune enquête n’a été ouverte après l’assassinat de sept religieux à Tibehirine en 1996. Aujourd’hui, une famille ose porter plainte.

Par Florence Aubenas et Jose Garçon, Libération, 10 décembre 2003

L’horreur qui paralyse, la fidélité en l’Eglise qui aide à fermer les yeux, la raison d’Etat qui fait taire. Et puis le temps, huit ans déjà, qui ne fait pas oublier, mais seulement supporter. Et puis, à quoi bon ? Dans l’affaire des moines français enlevés et exécutés en 1996 en Algérie, «tout nous dépassait, nous semblait très opaque et nous avions l’impression que rien ne pourrait jamais aboutir», a expliqué la famille de Christophe Lebreton, l’une des victimes, à son avocat Patrick Baudoin. Cette famille a pourtant porté plainte, hier, contre X pour «assassinat», «séquestration» et « enlèvement» auprès du tribunal de Paris.

Le père Armand Veilleux, chargé pour l’ordre des Cisterciens de gérer l’affaire à l’époque du rapt, s’est joint à la procédure à «titre personnel», considérant que «trop de questions sont restées sans réponse». La Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) a apporté son soutien «entier» à la démarche. Huit ans après les faits, et deux ans avant le délai légal de prescription, la première enquête judiciaire sur une des affaires les plus retentissantes entre la France et l’Algérie devrait finalement être ouverte.

« Ce sont les révélations récentes qui nous ont convaincus qu’il y avait quelque chose à tenter pour connaître enfin la vérité», a précisé la famille à Patrick Baudoin. «La suspicion, estime celui-ci, serait moindre si l’Etat français avait demandé l’ouverture d’une information judiciaire après le meurtre de sept de ses ressortissants. J’espère que la justice française témoignera de sa volonté d’aboutir.»

En effet, alors que les GIA (Groupes islamistes armés) sont désignés comme coupables depuis le début de l’affaire, les témoignages d’anciens gradés algériens se sont multipliés ces dernières années (lire page suivante) : ils mettent en cause la manipulation de ces groupes par les services de sécurité. «Nous n’accusons personne. Nous demandons une enquête, pour que ne s’installe pas la culture de l’impunité», précise Armand Veilleux.

Le dossier des moines est un des rares concernant la mort de citoyens français à l’étranger pour lequel aucune procédure n’a été lancée. Par comparaison, lors de l’assassinat du journaliste Jean Hélène le 22 octobre dernier par un policier en Côte-d’Ivoire, Jacques Chirac a demandé le jour même une enquête « transparente, indiscutable» et des «sanctions exemplaires», tandis qu’une instruction était aussitôt ouverte à Paris.

Jusqu’à présent, le seul acte judiciaire a été l’arrestation en Algérie de Mohamed, le portier du monastère, retrouvé ligoté après l’enlèvement. Interpellé plus de deux ans après les faits, emprisonné, jugé et finalement blanchi, Mohamed est revenu vivre à Tibehirine. En dehors de cela, le dossier officiel ne comporte qu’un seul document : l’avis de décès des moines rédigé par l’ambassade de France. Cette unique pièce est en elle-même un symbole de l’affaire. Alger n’a jamais révélé où, quand et par qui les dépouilles ont été découvertes. Aucun rapport d’autopsie n’a jamais été communiqué. En existe-t-il un ? A l’ambassade de France, il a bien fallu mettre une date.

On a écrit le 21 mai 1996, jour du communiqué des GIA qui annonçait l’exécution des religieux, communiqué lui-même non authentifié d’un groupe sur lequel on a encore long à apprendre… D’Alger à Paris, un silence de plomb Pour ne pas gêner le pouvoir algérien, la France a préféré fermer les yeux.

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D’Alger à Paris, un silence de plomb

Pour ne pas gêner le pouvoir algérien, la France a préféré fermer les yeux.

Par Jose Garçon, Libération, 10 décembre 2003

« Au final, tout est flou : les demandes des GIA, la date exacte de la mort des moines, les raisons pour lesquelles leurs corps n’ont pas été retrouvés.»

Un conseiller de l’Elysée, en 1996 ucune enquête diligentée en Algérie ni en France, ce qui est plus étonnant s’agissant d’un Etat de droit : rarement silence aussi assourdissant aura accompagné crime aussi atroce. Deux raisons d’Etat, en France et au Vatican, se sont, il est vrai, conjuguées pour occulter les interrogations suscitées par ce drame. Pourtant, à l’époque déjà, des questions de deux ordres circulaient jusqu’au sommet de l’Etat français : les unes portaient sur la vraie nature des GIA, un des groupes terroristes les plus opaques.

« On savait qu’au minimum Zitouni (émir des GIA, ndlr) était infiltré par la Sécurité militaire et qu’il ne pouvait pas faire grand-chose sans Smaïn (numéro 2 des services de renseignements, ndlr). On était aussi très sceptiques sur la possibilité qu’un groupe « indépendant » puisse détenir les moines dans une zone totalement quadrillée par l’armée», estimait un haut responsable des services de renseignements français. «Smaïn joue avec les GIA, il en protège certains, les laisse faire quand ça l’arrange», notait un autre responsable de ces services qui a suivi l’affaire à Alger.

Du coup, la fiabilité des deux communiqués sur les moines attribués aux GIA ne sera jamais acquise : «Il n’y a aucune preuve matérielle que le message des GIA reflète l’opinion de ceux qui [les] détiennent effectivement», déclarait le 9 mai 1996 l’évêque d’Oran, Mgr Claverie, tandis que Paris notait : «Ceux qui ont rédigé le communiqué ne sont pas forcément ceux qui détiennent les otages.» Black-out. Au-delà de ce constat d’ordre général concernant la manipulation de la violence, c’est l’attitude d’Alger qui a le plus surpris.

De l’Elysée au Quai d’Orsay, on ne cachait pas que les Algériens avaient instauré un « black-out total sur les informations» concernant le rapt et que l’ambassadeur d’Algérie en France ne donnait pas le moindre signe de vie. « Quand nous aurons une piste, nous vous en informerons», répétait Alger, tout en assurant aux diplomates français sur place «être sur une bonne voie» (Libération du 24 mai 1996) !

« Nous étions dans la main des Algériens pour obtenir des informations, et notre confiance à leur égard a vite atteint ses limites. Ils nous disaient :  » Les otages ont été déplacés de là à là » sans qu’on puisse rien vérifier. Ils nous menaient en bateau, se contredisaient. Dépêché à Alger, le général Philippe Rondot (DST, ndlr) ne ramenait que ce que Smaïn voulait bien lui dire. Une seule chose était claire : ils se foutaient éperdument de la vie des otages», racontait un diplomate toujours en activité. Et un conseiller é lyséen résumait : «Finalement, tout est flou : les demandes des GIA, la date exacte de la mort des moines, les raisons pour lesquelles leurs corps n’ont pas été retrouvés.

Et Alger s’était mis en travers de tout ce qui aurait pu favoriser des contacts avec des proches des GIA (Libération du 25 mai 1996).» A sa façon, la presse algérienne confirmait cette attitude : ses articles soulignaient que des négociations seraient inimaginables «pour des raisons de principe» et «inutiles», car resterait le «problème de faire sortir les otages». Cette désinformation était racontée à l’époque mezza-voce par tous les responsables français, même si aucun d’entre eux n’envisageait une « implication directe» de la Sécurité militaire dans le drame. Mais, paradoxalement, ces zones d’ombre et les soupçons qui en découlent n’auront suscité aucune demande d’enquête de Paris, ni du Vatican, alors que le pape fut si ébranlé par l’affaire qu’une photo des trappistes trônait sur son bureau privé.

Raison d’Etat. Est-ce parce que les corps des moines étaient trop abîmés par les bombardements au napalm que l’armée effectuait quotidiennement dans la zone qu’ils n’ont pas été retrouvés ? «On nous fit même beaucoup de difficultés à nous laisser voir les têtes», se souvient le père Veilleux, procureur de l’ordre cistercien lors du rapt et qui, à ce titre, s’est rendu plusieurs fois en Algérie. Il lui aura fallu batailler ferme pour obtenir que l’ambassadeur de France, Michel Levêque, intervienne auprès des Algériens pour qu’ils ouvrent les cercueils déjà scellés. Son insistance finira par l’emporter.

Deux mois auparavant, peu après l’enlèvement, cet ambassadeur lui avait signifié : «Les moines n’ont pas voulu quitter Tibehirine pour des raisons que nous comprenons et respectons. Mais quand des événements tragiques surviennent des impératifs qui ne sont plus de votre ressort entrent en jeu.» Comme si raison d’Etat et volonté française de «limiter notre risque par rapport à l’Algérie et sanctuariser notre territoire» ­ selon les termes d’un responsable français ­ valaient, hier, de fermer les yeux sur un coup tordu d’Alger. Et, aujourd’hui, de refuser d’entendre les informations apportées par des officiers algériens dissidents.

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Le rôle trouble de l’armée dans les disparitions

Les meurtres ont été attribués aux GIA. Mais des déserteurs accusent les services de sécurité.

Par Florence Aubenas, Libération, 10 décembre 2003

«Les généraux craignaient d’être finis. Il fallait discréditer les GIA sur la scène internationale, que les gens les haïssent.»

Abdelkhader Tigha, ancien militaire algérien ‘est un vacarme de tous les diables qui déchire le silence du couvre-feu, dans le hameau de Tibehirine, quelques maisons accrochées sur une colline de broussailles. Une vingtaine d’hommes en armes poussent les sept moines qu’ils viennent d’enlever au monastère cistercien, à peine un peu plus haut. Curieusement, au lieu de s’enfoncer vers la montagne, où règnent les groupes terroristes, les ravisseurs fuient par la route, où circulent les militaires. Ils ne font rien pour passer inaperçus. Tambourinent aux portes. Tentent de réquisitionner un taxi puis se rabattent sur des ânes. Là, à une centaine de kilomètres d’Alger, dans la Mitidja, région la plus dure et la plus quadrillée du pays, pas un militaire ne signale cette troupe tapageuse dans la nuit du 26 mars 1996. L’affaire des moines de Tibehirine vient de commencer comme elle se poursuivra : avec à la fois trop de bruits et trop de silences.

Les seules «informations» sont celles que distille Alger : les moines seraient victimes d’une guerre des maquis. Dans une dérive fanatique, Djamel Zitouni, l’émir des GIA, aurait planifié le coup pour s’imposer sur la scène internationale et à la tête des factions locales. L’histoire officielle se met en place.

Infiltrations. En coulisse pointe déjà une question qui va devenir plus lancinante à mesure que l’Algérie s’enfonce dans la sale guerre : jusqu’à quel point les généraux ont-ils infiltré et manipulé les maquis islamistes ? Il faudra attendre les années 2000 pour que surgissent des témoignages de l’intérieur du pouvoir. «J’en ai été témoin : certains groupes des GIA sont une création des services pour terroriser la population et liquider les groupes restés autonomes», dénonce notamment le colonel Samraoui.

C’est dans ce déballage que resurgit l’affaire des moines. L’adjudant Abdelkhader Tigha, 34 ans, a déserté en 1999. Chargé d’un rapport sur le sort de deux disparus (il y en a plus de 15 000), l’adjudant avait détaillé leur mort sous la torture. Tigha n’est pas un opposant. Juste un maladroit : «On ne m’avait pas dit que ce rapport était pour la commission des droits de l’homme de Genève et qu’il fallait en rédiger un faux», déplore-t-il. Le voilà traité de «traître pour diffusion de secrets professionnels». Tigha fuit l’Algérie, tente de monnayer ses renseignements auprès des services français, se retrouve en Thaïlande. Là, emprisonné pour défaut de papiers, il craint pour sa vie. Auprès d’un journaliste de Libération (23 décembre 2002), il joue sa dernière carte : des révélations sur les moines contre un visa pour l’Europe. De 1993 à 1997, Tigha travaillait en effet au Centre territorial de recherches et d’investigations de Blida, dans la Mitidja, haut lieu des infiltrations de maquis.

Témoins gênants. Là-bas, alors que la guerre civile s’amplifie, le monastère devient chaque jour plus gênant pour les autorités. Perché au-dessus de la vallée, c’est un poste d’observation exceptionnel sur cette zone de combats. En 1993, avant que Djamel Zitouni prenne le contrôle des GIA, six islamistes armés avaient surgi au monastère le soir de Noël. «Nous pensions que les moines pourraient nous aider comme ils avaient aidé nos frères pendant la guerre de libération», témoignera un maquisard. En les voyant, les religieux manquent défaillir de peur. Le supérieur, Christian de Chergé, négocie : Frère Luc, 82 ans, qui tient le seul dispensaire à la ronde, soignera ceux qui s’y présentent, comme il l’a toujours fait. En échange, les islamistes s’engagent à ne faire aucun mal aux moines.

Prise en tenaille entre les exactions des militaires et celles des terroristes, la population est sommée de choisir son camp. Dans ce climat, il n’en faut pas plus pour être accusé d’aider le maquis. Les autorités insistent pour que les moines quittent Tibehirine. On leur propose un logement à Médéa. Ils refusent, cabochards et mystiques, accrochés à ce monastère. C’est à peine s’ils acceptent le raccordement d’un téléphone pour les urgences. Une fois, des maquisards de passage exigent d’appeler à l’étranger. Les moines ne peuvent s’y opposer. La ligne est sur écoute. Alger s’exaspère. «Comment pouvait-on se débarrasser des moines ?, reprend Tigha (1). Les arrêter ? Cela aurait fait scandale.»

Une semaine avant le rapt, Christian de Chergé fait une retraite à Alger. « J’arrive de la montagne (du maquis, ndlr)…», lance-t-il, comme on plaisante. Il annonce son thème : «Tu ne tueras point.» Et précise : «Cela vaut pour tout le monde», allusion voilée aux militaires. En 1996, le régime est sous embargo pour les armements. Tigha reprend : «Les généraux craignaient d’être finis. Il fallait discréditer les GIA sur la scène internationale, que les gens les haïssent et prennent parti pour le régime.»

Tigha décrit l’arrivée, le 26 mars, des trappistes à la caserne de Blida. Raconte que l’opération a été montée grâce à deux infiltrés dans les groupes armés, Mouloud Azzout et Djamel Zitouni, propulsé à la tête des GIA en 1994. Mystère. «Il y avait d’autres chefs, des vrais, mais Zitouni dirigeait le groupe le plus important, explique Tigha. Il faisait des missions pour massacrer la population, encourageait les groupes dans cette logique.» Azzout, un des agents doubles, renâcle à convoyer les otages dans le maquis. Il trouve ça «délicat». Tigha poursuit : «On lui a dit que les moines ne pouvaient pas rester chez nous. Les services ne voulaient pas que les moines soient tués. On voulait leur libération, les renvoyer en France, recevoir les compliments de Chirac et le soutien de Paris (1).» Azzout entraîne les moines dans la montagne. Le 31 mai 1996, leur mort est officiellement annoncée dans des circonstances jamais éclaircies…

(1) Entretien filmé pour Canal + en novembre 2003 par Jean-Baptiste Rivoire.

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A savoir

26 mars 1996. Sept moines français sont enlevés au monastère de Tibehirine, en Algérie.

18 avril. un premier communiqué des GIA revendique le rapt et demande la libération de prisonniers.

21 mai. un second communiqué annonce l’exécution des religieux.

31 mai. l’Algérie annonce la découverte des dépouilles.

200.000 morts depuis l’annulation en 1992 du processus électoral remporté par le FIS (Front islamique du salut). Au-delà des exactions de l’armée, on parle de « sale guerre» depuis les témoignages de militaires dissidents mettant en cause les services de sécurité dans la manipulation des maquis.

La communauté chrétienne n’a cessé de fondre en Algérie, surtout après la loi de 1975 supprimant l’enseignement privé, spécialité des Pères blancs. Réduite à quelques centaines de fidèles et quelques dizaines de religieux, elle est dirigée par Mgr Henri Teissier, archevêque d’Alger. Entre 1994 et 1996, vingt religieux ont été assassinés.

Les GIA auxquels Alger attribue notamment les grands massacres de 1997 sont les plus meurtriers des groupes armés algériens. Ils seraient aussi les plus manipulés par les services secrets algériens.

La justice française est compétente pour tout crime ou infraction, même commis hors du territoire national, dès lors que la victime ou l’auteur sont français. Elle peut être saisie soit par la famille de la victime, soit par le parquet si celui-ci estime que les intérêts de la société ou de l’Etat sont en jeu.