Les documents secrets de Tibéhirine

Editorial

Tibéhirine et après

Le Monde, 22 novembre 2009

Connaîtra-t-on un jour la vérité sur l’assassinat des moines de Tibéhirine, il y a plus de treize ans, en Algérie ? L’affaire, trouble à souhait, nimbée de raison d’État, pourrait enfin s’éclaircir si les autorités françaises levaient tous les obstacles auxquels la justice se heurte depuis cinq ans.

Un pas qu’on espère décisif a été franchi vendredi 20 novembre par la Commission consultative du secret de la défense nationale. Elle propose la  » déclassification « , c’est-à-dire la communication aux autorités judiciaires, d’une centaine de documents relatifs à cette affaire, mais pas tous. Juridiquement, ce n’est qu’un avis, mais, par le passé, les pouvoirs publics ont toujours acquiescé.

En mars 1996, sept religieux français, des cisterciens, étaient enlevés dans leur monastère isolé de Notre-Dame-de-l’Atlas, près de Médéa, une région d’Algérie en proie à la violence terroriste. Deux mois plus tard, un communiqué du Groupe islamique armé, le GIA, annonçait leur exécution.

Ni leurs familles ni l’ordre des cisterciens ne se sont jamais satisfaits de l’explication donnée d’une même voix par Alger et Paris. A savoir que le GIA et lui seul était coupable de ces assassinats. En février 2004, finalement, une information judiciaire était ouverte dans la capitale française, sur l’insistance en particulier du Père Armand Veilleux, ancien procureur général de l’ordre des cisterciens.

Confiée au juge Marc Trévidic, cette information sort aujourd’hui de l’ornière où l’avait embourbée le précédent magistrat instructeur, Jean-Louis Bruguière. Les notes et correspondances diplomatiques en voie de  » déclassification  » montrent que, dès l’origine, les autorités françaises ont mis en doute la thèse d’Alger. Elles soupçonnaient que la Sécurité militaire du pays entretenait des rapports troubles avec le chef du GIA, Djamel Zitouni, sinon qu’elle le manipulait.

Enfin la vérité se dévoile. Elle n’est pas à l’honneur des autorités françaises, qui doutaient mais se taisaient. Elle est plus embarrassante encore pour le pouvoir algérien, qui a toujours nié une quelconque accointance entre ses services et les terroristes islamistes. Mais ce dévoilement n’est qu’un premier pas. Certains documents estampillés  » secret défense  » dorment toujours dans les coffres de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), le contre-espionnage français. La Commission consultative suggère leur  » déclassification  » partielle. Il faudrait au contraire qu’ils soient versés au dossier dans leur intégralité, car ce sont probablement les plus instructifs.


Les documents secrets de Tibéhirine

En 1996, sept moines cisterciens étaient assassinés en Algérie. Des notes du Quai d’Orsay jusqu’ici confidentielles sont sur le point d’être déclassifiées

Le voile qui recouvre l’assassinat, fin mai 1996, en Algérie, des sept moines de Tibéhirine commence à être levé. Le ministère des affaires étrangères a transmis tout récemment au juge antiterroriste Marc Trévidic, chargé de l’instruction, vingt-six documents classés jusqu’à présent  » confidentiel défense « . Ce faisant, le Quai d’Orsay a anticipé l’avis favorable donné par la Commission consultative du secret de la défense nationale, publié vendredi 20 novembre au Journal officiel.

Le Quai d’Orsay n’est pas le seul ministère concerné. Le ministre de la défense, Hervé Morin, a annoncé qu’il avait déclassifié soixante-huit documents supplémentaires, suivant en cela l’avis de la commission. Vendredi soir, ceux-ci n’étaient pas encore en possession du juge Trévidic.

Reste le ministère de l’intérieur. Le juge avait demandé la transmission de quinze documents. La commission a rendu un avis favorable pour la publication intégrale de onze d’entre eux, la publication partielle de trois, et un avis défavorable pour un dernier. L’avis de la commission n’est que consultatif. Le ministre, Brice Hortefeux, peut ne pas le suivre.

Même s’ils n’éclairent pas toutes les zones d’ombre — loin s’en faut —, les documents du Quai d’Orsay, consultés par Le Monde, permettent de mieux cerner les contours d’une affaire tragique qui avait ému l’opinion publique française et algérienne au printemps 1996.

Elle avait débuté dans la nuit du 26 au 27 mars par l’enlèvement des sept trappistes kidnappés dans leur monastère, Notre-Dame de l’Atlas, dans un site montagneux sur les hauteurs de Médéa, à une heure de route de la capitale, Alger. Un peu plus de deux mois plus tard, le 21 mai, un communiqué du Groupe islamique armé (GIA) annonçait la mort des religieux. Le 30 mai, les têtes des moines en partie décomposées étaient retrouvées enfermées dans un sac et, à l’issue d’une cérémonie, enterrées dans le jardin de l’abbaye cistercienne, où plus aucun religieux n’est, depuis, autorisé à séjourner. Jamais les corps n’ont été retrouvés.

Pendant des années, Paris a avalisé l’explication sans nuance de l’Algérie, symptomatique d’une époque de feu et de sang pour le pays (au moins 150 000 morts) : les moines avaient été kidnappés et assassinés par Jamel Zitouni, l’émir du GIA. L’armée algérienne n’avait rien à se reprocher. Et les services de sécurité pas davantage. Tous avaient fait leur possible pour localiser les  » barbus  » et libérer les otages. Ils avaient travaillé main dans la main avec les autorités françaises.

C’est cette vérité officielle que font vaciller les documents du Quai transmis au juge Trévidic —  » un homme courageux, indépendant et déterminé « , selon l’avocat des familles des victimes, Me Patrick Baudoin.

Passée une période de flottement, les diplomates français en poste à Alger, tout comme ceux basés à Paris, s’étaient interrogés sur les relations entre les services de renseignements algériens et Jamel Zitouni.  » On ne peut exclure que les services algériens […] en sachent plus qu’ils ne le disent sur les intentions de Zitouni : on prétend qu’ils — le — manipuleraient plus ou moins « , écrit dans une note à Hervé de Charette, le ministre des affaires étrangères, son directeur de cabinet, Hubert Colin de Verdière, une dizaine de jours après l’enlèvement. Une note ultérieure évoquera à nouveau  » les interrogations souvent formulées sur les liens entre Zitouni et la Sécurité algérienne « .

Prudence de diplomate, sans doute. Mais cette note éclaire une confidence du général Smaïn Lamari, chargé de la lutte antiterroriste en Algérie, à Philippe Parant, le patron de la DST, le contre-espionnage français. Selon l’un des documents transmis par le Quai d’Orsay, le haut fonctionnaire algérien  » considérait encore Zitouni, il y a peu, comme un élément plutôt commode « , avant qu’il ne devienne  » moins contrôlable « .

A la lecture de cette première salve de notes et de télégrammes diplomatiques, un autre constat s’impose : au printemps 1996, en dépit de ses promesses répétées, Alger ne livre qu’au compte-gouttes les informations dont il dispose. L’ambassadeur de France à Alger, Michel Lévêque, s’en plaint à plusieurs reprises auprès de ses homologues algériens.

Le diplomate déplore en particulier que l’attaché militaire de l’ambassade, le colonel Buchwalter, et les hommes des services de renseignements ne soient pas parvenus  » à obtenir les entretiens qu’ils demandaient avec leurs homologues « .

Ironie du sort, ce sont les déclarations à la presse de François Buchwalter, treize ans plus tard, puis son audition par le juge antiterroriste qui ont permis de relancer l’enquête. Selon des confidences d’un militaire algérien faites à l’attaché militaire français (aujourd’hui retraité), les moines auraient été tués par des tirs d’hélicoptères militaires, et non par les hommes du GIA.

Il s’agirait donc d’une bavure de l’armée, suivie d’un maquillage. L’hypothèse n’est pas à exclure. Mais elle contredit la promesse faite à l’époque par les autorités algériennes de ne mener  » aucune action militaire  » dans la zone où l’on pensait que les moines étaient détenus.

Cette hypothèse laisse aussi une question sans réponse : pourquoi les responsables algériens ont-ils cherché à dissimuler dans un premier temps le fait que seules les têtes des moines avaient été retrouvées ? La publicité donnée à cet acte barbare ne servait-elle pas les desseins d’Alger ?

Peut-être les documents fournis par les deux autres ministères permettront-ils d’y voir plus clair.  » On avance. Mais Alger cache encore beaucoup de choses « , estime Me Baudoin.

Jean-Pierre Tuquoi

 


Des échanges franco-algériens contradictoires

TÉLÉGRAMME du 3 avril 1996 (les moines ont été enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars). Après des entretiens avec le ministre algérien des affaires étrangères, Ahmed Attaf, l’ambassadeur de France en Algérie, Michel Lévêque, transmet un télégramme à Paris.
 » M. Attaf, écrit-il, a demandé […] aux services algériens d’avoir, avec leurs homologues français, une communication très étroite sur tout ce qui touchait à l’enlèvement des moines. Les services algériens lui auraient répondu qu’ils étaient en relations étroites et constantes avec les services français à Paris. J’ai répondu que je n’avais pas pour ma part ce sentiment et que, même si des contacts ponctuels étaient établis, il ne s’agissait apparemment pas d’une véritable coopération en temps réel. « 

Dans le même télégramme, M. Lévêque raconte qu’il a fait part au conseiller diplomatique du président Zeroual, le chef de l’État algérien, de son  » étonnement de ne disposer, huit jours après l’enlèvement, d’aucune information précise sur les directions prises par les recherches « .

8 avril. Note d’Hubert Colin de Verdière au ministre des affaires étrangères, Hervé de Charette, dont il est le directeur de cabinet.  » On ne peut exclure que les services algériens, avec lesquels le général Rondot — numéro deux de la direction de la surveillance du territoire française (DST) — a eu des contacts très directs et apparemment confiants, en sachent plus qu’ils ne le disent sur les intentions de Zitouni — le chef du commando du Groupe islamique armé (GIA) — : on prétend qu’ils — le — manipuleraient plus ou moins. Sans avoir trempé dans l’enlèvement, ils peuvent souhaiter attendre jusqu’à être en mesure de traiter avec lui, voire de servir d’honnêtes courtiers entre lui et nous […] « 

Note du 16 avril adressée à Hervé de Charette par le directeur adjoint de cabinet, Philippe Etienne :  » Le préfet Philippe Parant — directeur de la DST — a encore ajouté un élément. De ses conversations avec le général Smaïn — Lamari, le directeur de la sécurité intérieure, décédé en 2007 —, il ressortait que celui-ci, qui considérait encore Zitouni, il y a peu, comme un élément plutôt commode, car fauteur de division au sein de l’opposition islamiste armée, semblait le juger désormais moins contrôlable. « 
24 avril. Le directeur adjoint de cabinet transmet à son ministre une note où il fait le point de l’affaire. Il évoque  » les interrogations souvent formulées sur les liens entre Zitouni et la sécurité algérienne « .

27 avril. Réunion de la cellule de crise au Quai d’Orsay après la publication d’un communiqué du GIA revendiquant l’enlèvement des sept moines trappistes et formulant des exigences pour leur libération. Le document  » présente tous les indices de l’authenticité « , estime le Quai qui note cependant des éléments inhabituels : la  » dimension du cachet placé au début et à la fin du texte, — la — typographie plus aérée que d’habitude, — l’ — absence de la palette habituelle de citations du Coran, — l’ — utilisation de chiffres d’une facture non arabe « .

Dans un télégramme adressé le même jour à Paris, l’ambassadeur de France, M. Lévêque, indique que le secrétaire général du ministère des affaires étrangères algérien, Amar Bendjama, l’a assuré qu' » aucune action militaire, ni aucun bombardement, ne sera entrepris sur des zones dans lesquelles les moines seraient supposés être détenus « .

29 mai. Une note de l’ambassade de France fait état d' » importantes opérations militaires dans la région de Médéa — où, pense-t-on, les moines sont détenus — entre le lundi 20 mai, en début de matinée, et le mercredi 22 au soir « . Or, selon un communiqué du GIA, les sept trappistes ont été tués le mardi 21 au matin. Leurs têtes seront retrouvées le 30 mai.
J.-P. T.