De quoi est mort le journaliste enquêteur sur les moines de Tibherine ?

La thèse du suicide est avancée à Paris

De quoi est mort le journaliste enquêteur sur les moines de Tibherine ?

Le Quotidien d’Oran, 18 février 2004

Un journaliste français, Didier Contant, est mort victime d’une chute inexpliquée à Paris. Sa particularité est d’avoir lancé une enquête approfondie sur les moines de Tibherine, dont l’affaire empoisonne les relations algéro-françaises.

Ancien rédacteur en chef de la prestigieuse agence Gamma, ce journaliste photographe de 43 ans est mort dans la nuit de dimanche à lundi, après avoir fait une chute mortelle dans la cour intérieure de l’immeuble d’une amie. Le journal France Soir indique pour sa part, en citant des sources proches de l’enquête, que «la thèse du suicide est la plus plausible». Spécialiste de l’Algérie, Didier Contant a récemment séjourné en Algérie durant une quinzaine de jours pour les besoins de son enquête sur l’assassinat des 7 moines de Tibherine, qui a viré à l’affaire d’Etat entre Paris et Alger depuis l’échange d’accusations réciproques sur les circonstances de la décapitation des moines sistériens après leur enlèvement, le 27 mars 1995, par un commando du GIA dirigé par Sayah Attia.

Didier Contant s’était rendu à Médéa et a retrouvé la trace d’un otage enlevé au même moment que les moines du monastère de Tibherine, un des rares survivants de cette affaire, qui lui a fait des révélations parues récemment sur le Figaro Magazine, supplément hebdomadaire du quotidien Le Figaro. L’article en question contredisait dans toutes ses largeurs la thèse avancée par l’ancien transfuge du DRS, Abdelhak Tigha, un sous-officier déserteur qui a été arrêté en Thaïlande pour immigration clandestine.

C’est sur la base de ses allégations qu’une famille de l’un des moines assassinés, ainsi que le père Armand Veilleux, procureur général à l’Ordre des Cisterciens au moment des faits, ont déposé une plainte contre X, qui a permis au parquet de Paris d’ouvrir une information judiciaire afin de déterminer les responsabilités dans cette affaire. C’est dans ce contexte, relancé par des accusations non étayées contre les services secrets algériens, que le journaliste français a commencé son enquête. Selon un de ses amis, Serge Faubert, journaliste à Gamma, Didier Contant lui aurait confié: »J’ai l’impression d’avoir mis les pieds dans une histoire que je maîtrise pas». Il ajoute que dès son retour à Paris, le journaliste français se sentait «épié et surveillé». Mais selon ses proches cités par France Soir, Didier Contant n’était pas du tout dépressif, ce qui semble en contradiction avec la thèse du suicide. Selon d’autres sources, ce journaliste préparait un second article dans lequel il faisait d’importantes révélations sur les circonstances dramatiques de la mort des 7 moines trappistes qui n’auraient certainement pas plu à des cercles influents en France. Car comment expliquer la mort troublante d’un journaliste français expérimenté alors que l’affaire vient d’être relancée en France. L’affaire n’a toujours pas révélé toutes ses zones d’ombre. Abdelhak Tigha, l’ancien sous-officier du DRS, a tenté de monnayer son histoire après son expulsion de Thaïlande, via la Jordanie. Expulsé une nouvelle fois d’Amman, il est actuellement emprisonné aux Pays-Bas, en attente de connaître son sort. Sa thèse qui se résume à charger les services secrets algériens a été jugée «totalement erronée, selon une note de la DGSE française adressée au Quai d’Orsay et rapportée par l’hebdomadaire français Le Canard Enchaîné.

Pourtant, Tigha est le témoin principal de Me Patrick Baudouin, qui souligne que «les témoignages mettent en effet en cause, à des degrés divers, la sécurité militaire algérienne, affirmant notamment qu’elle a manipulé des membres des GIA». L’ouverture d’une information judiciaire semble pourtant mettre davantage dans la gêne les services secrets français. En effet, si déballage il y a, il risque de mettre davantage en lumière le rôle obscur de certains officiers du renseignement français qui avaient géré cette affaire depuis l’ambassade de France à Alger et depuis la centrale à Paris. Le GIA avait alors pris contact avec la chancellerie française afin de négocier la libération des moines trappistes contre des revendications qui demeurent inconnues. La rupture brutale de ces contacts, effectués sans en alerter les services antiterroristes algériens, avait provoqué la mort des 7 moines et provoqué une crise diplomatique sérieuse entre Alger et Paris, ainsi qu’entre les services français, la DST et la DGSE, qui se sont constamment tirés dans les pattes. D’autres témoignages, comme ceux de l’ancien émir Belhadjar, responsable de la LIDD dans la région de Médéa, confortent la thèse de l’implication directe et exclusive du GIA, sans avoir été prise en compte dans les différentes investigations.

En tout état de cause, la mort du journaliste français Didier Contant révèle que l’affaire des moines embarrasse encore de nombreuses personnes. Il est, de ce fait, la 8ème victime d’une affaire scabreuse.

Mounir B.