Les derniers coups de fil de Didier Contant


AFFAIRE DES MOINES DE TIBHIRINE

Les derniers coups de fil de Didier Contant

L’Expression, 22 février 2004

Le journaliste français était un professionnel aguerri qui s’était vite adapté au vécu algérien.

Le journaliste français indépendant collaborateur au journal Le Figaro Magazine a téléphoné, la veille de sa mort suspecte, à Paris, à des amis à Blida, pour les informer de ses inquiétudes et des réactions hostiles à la publication, de la suite de son reportage sur les conditions de l’assassinat des sept moines de Tibhirine.
« On m’accuse d’avoir été manipulé, moi-même, par les Services de sécurité pour la réalisation de mon reportage», a-t-il révélé dans une communication, hier, aux environs de midi à Nadia T., collaboratrice régionale au journal El Watan, en ajoutant que toutes ces accusations n’allaient pas le faire reculer et qu’il était décidé à trouver un autre support pour publier son reportage autre que Le Figaro. «Je suis dans la merde, mais je ne vais pas me laisser faire», a-t-il encore ajouté.
Cette déclaration indique bien que Didier était bien décidé à affronter ses adversaires pour rejeter leurs accusations, ce qui éloigne la thèse du suicide. De plus, il lui a fait part, de son intention de retourner prochainement en Algérie pour réaliser d’autres reportages dont un sur «Notre Dame d’Afrique».
Dans un autre appel au coauteur du reportage, M.Achouri, chef du bureau de Liberté à Blida, Didier a réitéré les mêmes inquiétudes en précisant qu’un journaliste de Canal+ en compagnie de l’avocat de la famille d’un des moines assassinés, Boudouin, s’était acharné contre lui, en l’accusant de travailler pour le compte des services de sécurité algériens. Didier lui avait fait part, de la même détermination, pour repousser cette accusation dans la mesure où il avait mené l’enquête dans la région de Médéa en toute liberté et sans aucune pression.
Didier en compagnie de Achouri s’était rendu à Tibhirine en retraçant l’itinéraire de l’enlèvement des moines et en recueillant les témoignages des habitants locaux, ainsi que d’un rescapé. Ce dernier affirme reconnaître les terroristes, originaires de la région. Dans le deuxième volet de l’enquête, les deux reporters avaient réussi à présenter le personnage de Tigha, en faisant parler ses amis, sa femme et plusieurs témoins de la région pour évaluer sa crédibilité et la validité de ses déclarations qui contredisent ses accusations.
Cette piste contredit les accusations de Tigha, ex-sergent-chef de la Sécurité militaire qui veut impliquer l’institution militaire dans l’enlèvement et l’assassinat des moines. Il arrive à la conclusion qu’il était un personnage singulier, connu pour son caractère dur et impitoyable y compris à l’égard de sa femme et ses deux enfants, qu’il avait abandonnés depuis 1999. Le journaliste algérien réfute la thèse du suicide pour deux raisons : la première est que le défunt l’a appelé la veille, pour lui annoncer son retour en Algérie pour terminer l’enquête et la seconde est qu’un voisin de Didier affirme, dans une communication à Chérifa, la présidente de l’association Djazaïrouna, qu’il avait vu le défunt s’agripper au balcon du cinquième étage de l’immeuble à Paris et qu’il avait fait tout ce qu’il avait pu pour le secourir en vain…M.Achouri nous a déclaré qu’il était surpris par la tournure des événements qui font qu’un journaliste français ne puisse s’exprimer librement dans le pays de la liberté et des droits de l’Homme.
D’autre part, et selon les gens qui l’avaient côtoyé à Blida, Médéa et à Alger, Didier était un personnage sympathique et un professionnel aguerri qui s’était vite adapté au vécu algérien en réussissant à contracter beaucoup d’amitiés durant son séjour en Algérie qui avait duré 25 jours en tout. Il était humble et se faisait prendre en charge par son ami Achour, notamment, durant le reportage dans les profondeurs de Médéa en allant sur les traces des moines, et par une famille française installée de longue date à Blida. Il circulait aussi avec les moyens du bord. Il était loin d’être ce reporter étranger, hôte des services secrets algériens et manipulé, résidant dans les grands palaces et circulant dans des carrosses de luxe. Non pas du tout. Il avait réalisé son co-reportage dans l’intimité et la correction journalistique.
Rencontré à la fin de son séjour à Blida, sur la terrasse d’un café au centre-ville aux environs de 20 heures, un journaliste lui avait lancé amicalement qu’il faisait bon vivre à Blida, mieux qu’à Paris pour le taquiner. Didier avait répondu par une moue. Signe du destin, savait-il que sa fin allait justement l’attendre à Paris?

B. SMAÏL