Lounès Matoub: dix ans après sa mort, Alger bloque toujours l’enquête

Lounès Matoub: dix ans après sa mort, Alger bloque toujours l’enquête

Par Pierre Puchot, Mediapart.fr, 24 juin 2008
http://www.mediapart.fr/journal/international/240608/lounes-
matoub-dix-ans-apres-sa-mort-alger-bloque-toujours-l-enquete

Les photos de cet article (et la première citation) sont extraites du numéro spécial de la revue Altermed consacré à Lounès Matoub.

C’était un bel après-midi de juin 1998, où le soleil semblait devoir fendre les pierres des petites routes kabyles. Ils revenaient d’un déjeuner animé dans un restaurant de Tizi Ouzou. À travers les routes de poussière, Lounès Matoub, chanteur et poète berbère, conduisait sa femme et ses deux belles-sœurs vers le domicile familial, quand une embuscade les surprit à quelques kilomètres de chez eux. Ils se rangèrent sur le bas-côté. Des hommes en armes sortirent de nulle part et firent feu sur la voiture.

« J’ai l’impression que cela a duré vingt à trente minutes, raconte Nadia Matoub, la femme du poète. Ils ont pris tout leur temps était inanimé sur le siège, ils l’ont extrait du véhicule pour le jeter sur la route, puis lui ont tiré dessus à bout portant. Ils sont venus vers moi, j’avais la tête entre les deux banquettes avant de la voiture. Ils ont ouvert ma portière. J’ai fait la morte. Une balle m’a traversé la poitrine, mais je ne m’en suis pas rendu compte. Je savais que mes mains étaient pleines de sang ainsi que mes cheveux. Je n’ai pas voulu regarder les terroristes. L’un d’eux a dit, en arabe : « C’est sa femme, fouillez-là ! » Ils m’ont fouillée. Après, ils ont fouillé dans la voiture et ils m’ont tiré dessus à bout portant. »

Dix années plus tard, alors que toute la Kabylie s’apprête à commémorer, mercredi 25 juin, le meurtre de son poète, aucune enquête sérieuse n’a été menée en Algérie, malgré les demandes répétées de la famille Matoub et des organisations de défense des droits de l’Homme.

Le 3 février, Nadia Matoub s’est rendue au parquet de Tizi Ouzou, pour « tenter de relancer l’instruction ». Sans succès. «Ils m’ont dit : le processus concernant l’instruction est achevé, le dossier est clos.» Ce même jour, Nadia Matoub a voulu se constituer partie civile pour tentative d’assassinat sur elle et ses sœurs, toutes les trois ayant été blessées dans l’attentat. Ce qui leur était refusé le 19 février, le parquet arguant de l’impossibilité de se constituer deux fois partie civile dans une même affaire. Les trois femmes n’étaient pourtant citées jusque-là que comme témoins.
« Pour moi, il n’y a pas eu d’enquête digne de ce nom, explique à Mediapart Nadia Matoub. Mes sœurs, Farida et Warda, ont affirmé être en mesure de reconnaître deux des assaillants. Elles n’ont jamais été convoquées dans ce sens, on ne leur a jamais montré de photos. »

Un parti berbériste, nœud de l’enquête

De fait, l’enquête piétine depuis le début. Ni Nadia ni ses sœurs n’ont été auditionnées. La reconstitution faite sur les lieux du meurtre a été bâclée, et l’instruction demeure au point mort depuis le début de l’année 2000.

Pour les autorités algériennes, les coupables se situent du côté des groupes islamiques armés (GIA). Menacé pour ses positions laïques, Matoub est, selon la version officielle, tombé sous les balles islamistes. Une thèse simpliste qui ne satisfait personne en Kabylie. Pour la famille de Lounès Matoub, les coupables se situent au cœur du pouvoir politique.

Au centre de ce puzzle se trouve en effet le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), parti berbériste et laïque fondé le 10 février 1989 par Saïd Saadi. Effrayé par la victoire du Front islamique du salut aux élections législatives de 1991, puis par la répression menée par le pouvoir algérien, Matoub s’était rapproché un temps du RCD. Avant de prendre ses distances, notamment en raison du soutien constant apporté par le RCD au pouvoir en place.

Pour la sœur du poète, Malika Matoub, contactée par Mediapart, « les responsables du RCD, Saïd Saadi, Nordine Aït Hamouda et Amra Benyounes, présents durant une période dans l’entourage de Matoub, sont compromis dans cette affaire. Qu’est-ce qui pourrait pousser sans cela ce parti politique à empêcher par tous les moyens une famille de connaître la vérité ? Ce sont les gens du RCD qui ont tout fait pour nous empêcher de progresser dans notre propre enquête. Ils ont diffusé des fausses informations sur nous, des journalistes militants du RCD ont écrit des choses abjectes sur notre compte. Ils nous ont déclaré la guerre du jour où l’on a demandé une enquête et que l’on a exprimé nos doutes quant à la thèse avancée selon laquelle les islamistes étaient les seuls auteurs de cet assassinat. Le RCD s’est mis entre nous et le pouvoir pour tout embrouiller et nous empêcher d’accéder à la vérité».

À cet entêtement de la part des responsables du parti s’ajoutent, pour les familles et les proches de Matoub, des questions restées à ce jour sans réponse.

«Comment expliquer par exemple, s’interroge Malika Matoub, que Nordine Aït Hamouda ait su que Lounès avait été assassiné un quart d’heure à peine après les faits ? Il a annoncé sur les chaînes françaises que Matoub avait été tué par des islamistes, en décrivant l’endroit précis où le meurtre avait été commis. Et il a fait cette annonce vingt minutes avant que le corps de Matoub n’arrive à la morgue. En outre, l’une des deux personnes inculpées pour l’assassinat de Lounès l’a été en présence de Nordine Aït Hamouda. Que faisait-il sur les lieux de l’arrestation ? Il ne fait pourtant pas partie de la police judiciaire… Tous ces éléments, et il y en a beaucoup d’autres, constituent un brouillard inextricable. Le minimum pour le juge chargé de cette affaire devrait être de les auditionner. Il ne leur a jamais posé la moindre question.»

Malek Medjnoun, en prison sans jugement

Lounès Matoub en compagnie de Meksa (mort en 1988) dont les chants célèbrent les rites païens d’Afrique du Nord et la mythologie amazighe.

C’est qu’Alger a déjà ses coupables. Pendant que la justice piétine, deux hommes demeurent emprisonnés sans jugement, dont Malek Medjnoun, détenu depuis 1999. Il ne fait pourtant pas partie de la liste présentée par les autorités algériennes en 2000 comme étant celle des assassins. Son arrestation repose sur le témoignage d’un islamiste, Abdelkrim Chenoui, qui a avoué, s’est rétracté, a affirmé avoir dénoncé Malek Medjnoun sous la torture, puis a confirmé ses accusations, pour enfin disparaître de la liste des suspects…

Exilé à Genève en août 2000 après avoir subi plusieurs années de détention arbitraire, l’ancien avocat Me Rachid Mesli s’est le premier saisi de l’affaire Medjnoun. « Malek Medjnoun a été enlevé le 28 septembre 1999 par des agents du DRS (Département des renseignements et de la sécurité) à Tizi Ouzou. Il a été durement torturé, et mis au secret pendant huit mois. Son père était venu me trouver après sa disparition. J’avais alerté les Nations unies via la procédure spéciale mise en place pour les disparitions forcées. En mars 2000, Malek Medjnoun a été présenté devant le procureur général de Tizi Ouzou, sans que son père ne soit mis au courant. S’il avait parfaitement connaissance de son arrestation par le DRS, le procureur n’a toutefois pas hésité à renvoyer Malek Medjnoun au secret. Heureusement, Amnesty International s’est intéressée à son cas. Et c’est cela qui, je pense, lui a permis d’être officiellement présenté devant la justice, en mai. Ce qui est assez exceptionnel : en Algérie, les personnes arrêtées selon cette « procédure » disparaissent définitivement. »

Depuis son arrestation, Malek Medjnoun croupit dans les geôles algériennes. En 2006, l’ONU a pourtant condamné l’Algérie pour détention arbitraire. Mais rien n’y fait. « Quand j’ai vu les deux responsables du parquet de Tizi Ouzou le 3 février, raconte Nadia Matoub, ils m’ont dit ceci : « C’est un dossier délicat, sensible. » En clair, ils attendent une décision politique. Je leur ai demandé quand devait débuter le procès des personnes inculpées. Ils m’ont répondu qu’aucune date n’était arrêtée. Rendez-vous compte, l’instruction est achevée depuis décembre 2000 ! De mon côté, je me battrai jusqu’à temps que l’enquête soit menée et que la vérité soit établie. Dix, quinze, vingt ans, le temps ne me fera pas oublier ce qui compte pour moi : faire connaître la vérité sur l’assassinat de mon mari. »

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/240608/lounes-
matoub-dix-ans-apres-sa-mort-alger-bloque-toujours-l-enquete

Liens:
Un chat de Malika Matoub sur le site du quotidien algérien Le Matin .

 Le site de l’ONG de Rachid Mesli à Genève, qui s’occupe notamment des détentions arbitraires.

 Le dossier Matoub continue d’embarrasser les élites… jusqu’à Paris.

  Une rue devrait cependant bientôt porter son nom dans le 19e arrondissement.

 Pour se pencher sur les éléments disponibles concernant le cas Malek Medjnoun , rendez-vous sur l’excellent site Algeria watch, qui propose en outre la transcription d’un documentaire admirable, diffusé sur Canal Plus .

 Une chronologie algérienne sur le site d’Amnesty.