Douzième anniversaire de la disparition tragique de Lounès Matoub

Douzième anniversaire de la disparition tragique de Lounès Matoub

« Che » de Thaourirth Moussa immortel dans le cœur des jeunes

Nous commémorons, ce 25 juin, le douzième anniversaire de l’assassinat de Lounès Matoub. Un « pèlerinage » sur les traces du chanteur martyr montre combien est belle sa postérité. Des visiteurs continuent d’affluer par milliers d’un peu partout pour se ressourcer dans sa maison. Les jeunes restent très sensibles à sa parole, si bien que Lounès Matoub demeure en tête des ventes chez les disquaires. La Fondation Matoub lutte avec peu de moyens pour protéger son œuvre et perpétuer sa mémoire. Elle continue à exiger avec force la vérité sur les circonstances de sa liquidation physique.

Béni Douala (Tizi Ouzou). De notre envoyé spécial, El Watan, 24 juin 2010

Samedi 19 juin 2010. 45e anniversaire du (triste) coup d’Etat de Boumediène. Une voix domine toutes les autres dans le brouhaha du centre-ville de Tizi Ouzou. Non, ce n’est pas celle de Matoub, c’est plutôt celle de… Hafid Derradji, dont la voix nerveuse commente en boucle le match héroïque de notre chère équipe nationale face à l’Angleterre. Eh bien, les diablotins numériques du bâtiment bleu et autres cités populaires avaient déjà eu la bonne idée de pirater le match d’Al Jazeera Sport, le graver sur CD et le revendre 100 DA pièce ! Comme partout en Algérie, les mêmes images de fête célèbrent l’exploit de l’EN. Des jeunes débattent des astuces de coloration des cheveux, inspirés sans doute par le nouveau look des Ziani, Chaouchi et Yebda. D’autres se pavanent avec le maillot des Verts, et un peu partout, des vendeurs proposent t-shirts et autres produits dérivés aux couleurs nationales. L’avenue principale ainsi que les trottoirs attenant à la mythique cité des Genêts sont envahis par une faune de tréteaux, transformant la ville de Tizi en un immense bazar à ciel ouvert. Dans les cafés, les restos, les cybers, les salons de coiffure, un même sujet : la Coupe du monde. Des grappes de spectateurs sont ainsi agglutinés à longueur de journée autour d’un écran collectif pour suivre les joutes du Mondial. Ils ont tous le cœur rivé sur le prochain choc Algérie-USA.
Flingué en pleine coupe du monde

Lounès Matoub fut assassiné, rappelons-le, en pleine Coupe du monde 1998 (remportée par la France de Zizou contre le Brésil 3 buts à 0). C’était exactement le 25 juin, vers 13h30, alors que Matoub rentrait de Tizi Ouzou. Il venait de déjeuner au restaurant Le Concorde avec sa femme Nadia et ses deux belles-sœurs, Farida et Ouarda. D’ailleurs, ses trois accompagnatrices seront grièvement blessées. Les quatre passagers tomberont dans une embuscade meurtrière tendue à Tala Bouanane, à mi-chemin entre Tizi Ouzou et Beni Douala. Ils seront littéralement arrosés de balles. En se proposant de revenir un peu sur le parcours et l’héritage symbolique de Lounès Matoub, notamment auprès des jeunes, un pèlerinage à sa maison de Thaourith Moussa s’impose. Des portraits de l’artiste nous accueillent dès le village d’Ath Aïssi, à quelque 15 km de Tizi Ouzou. « Matoub Lounès : la voix de tout un peuple », peut-on lire sur l’un d’eux. On le voit de prime abord : dans le giron du Djurdjura, Matoub est l’icône absolue. La Kabylie est un pays dans un pays et Matoub est son prophète.Nous voilà enfin devant la maison du chanteur au mandole rugissant, celle qu’il érigea lui-même. Na Hamama, une vieille femme fort affable, nous souhaite la bienvenue. Nous apprenons d’emblée que ni Na Aldjiya, la mère de l’artiste, ni sa sœur Malika ne sont présentes. « Elles sont en France », indique un proche de Matoub qui lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau. « On ne sait pas trop pour le moment comment va se faire la commémoration », dit-il, perplexe. Malika Matoub, la présidente de la Fondation, est dans un état de santé assez critique, apprend-on. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement. Sa mère a dû la rejoindre précipitamment. Na Hamama, la gardienne des lieux, nous invite gentiment à prendre nos aises. Dans un garage dont l’accès est protégé par une grille gît une Mercedes 310 criblée de balles. C’est la fameuse voiture du chantre qu’il conduisait au moment du guet-apens fatal. « Prière de ne pas toucher au véhicule. C’est une pièce à conviction », prévient une pancarte. L’image est troublante. Emotion. Frissons. Sur le capot est accolée une feuille énumérant les impacts de balles, 78 au total ! A l’extérieur, sur une esplanade, s’étale le tombeau de Matoub, taillé dans le marbre. Derrière l’imposante sépulture se dresse un mur tapissé d’une fresque de photographies à l’effigie des martyrs du Printemps noir.

Un « Berbère Pluriel »

Au rez-de-chaussée de la villa se trouvent les locaux de la Fondation Matoub. « La mission principale de la Fondation est de protéger l’œuvre artistique et politique de Matoub », explique Juba Laksi, secrétaire général de la Fondation Matoub (lire interview), avant de souligner : « Ce lieu est l’un des plus visités en Kabylie. Nous recevons en moyenne 150 visiteurs par jour. Les gens viennent pour se ressourcer et pour réclamer la vérité sur l’assassinat de Lounès. » Juba a tout juste 24 ans et déjà toute la fougue, la passion militante et la force de conviction de son idole. Il respire Matoub, parle avec ses « isefra », ses poèmes, ses chansons, cite ses discours de mémoire… Même la sonnerie de son téléphone portable se veut une mélodie de Matoub. Etudiant en psychologie, ce militant associatif a été propulsé il y a deux ans, âgé d’à peine 22 printemps, secrétaire général de la Fondation. Pour Juba, c’est la preuve du rajeunissement de l’association et surtout de la pérennité de l’héritage de Matoub en termes de transmission. « Nous comptons 156 membres. La moyenne d’âge au sein du bureau exécutif est d’à peine 30 ans », se félicite le fringant SG. Justement, un groupe de jeunes, entre filles et garçons, débarque. Ils scrutent avidement les nombreuses photos qui recouvrent les murs et qui fournissent au visiteur une biographie condensée de Matoub. Une bio en images, en somme. Une enseigne plantée au-dessus de l’encadrement d’une porte, on peut lire : « Bienvenue aux pèlerins chercheurs de la vérité ». Une famille est venue au complet spécialement de Ath Abbas, dans la wilaya de Béjaïa, pour visiter ce « mausolée laïc » qui dispute leur aura à moult sanctuaires maraboutiques. Juba reçoit ses hôtes dans le bureau de la Fondation où se trouve accrochée une photo qui attise particulièrement la curiosité des fans de Matoub : on y voit l’auteur d’Aghuru en compagnie de sa première femme, Djamila (car Matoub s’est marié trois fois, Nadia étant sa dernière épouse). Dans la discussion qui s’engage, un jeune homme pose d’emblée la question qui tue : « Où en est l’enquête ? » Il demande aussi s’il n’y avait pas quelques inédits de Matoub, quelques albums posthume en gestation. Juba se montre fort disponible. Il cite abondamment son maître à penser, agrémentant ses réponses de nombreuses citations et autres strophes empruntées à l’aède mythique. « Matoub a vécu son après-mort avant sa mort », lance-t-il à un moment donné avec philosophie. « Matoub est un berbère pluriel. Il a largement dépassé nos frontières. » Et de commenter : « Ce sont souvent les mêmes questions qui reviennent. Les gens veulent surtout connaître la suite de l’affaire Matoub. » Faisant sienne la boutade d’un militant berbériste, il résume : « Il y a deux vraies tribunes libres en Kabylie : l’auditorium de l’université de Hasnaoua et la maison de Matoub Lounès ! »

Numéro 1 des ventes

Une autre pancarte attire notre attention : « On a besoin de vos dons pour que la Fondation Lounès Matoub survive ». Juba développe : « Nous refusons toute subvention publique afin de préserver notre indépendance. Cela nous a valu des difficultés financières, à tel point que parfois nous peinons à payer la facture d’électricité. Heureusement que la présidente ainsi que Na Aldjiya sont là et aident à fond la Fondation. » En dehors de Thaourirth Moussa, l’œuvre de Matoub a à l’évidence autant de succès et d’audience. Mohand, 27 ans, transporteur à son compte sur la ligne Taourirth-Beni Douala, lance, catégorique : « Pour moi, Matoub est au-dessus du lot. » Dans sa voiture, c’est pourtant Lotfi Double Kanon qu’il écoute, symbole d’une jeunesse qui refuse la « ghettoïsation ». Kamel, 40 ans, disquaire à Beni Douala, raconte : « Moi, j’ai connu Matoub. Je travaillais à l’époque dans un café qu’il fréquentait beaucoup. Lounès était un sacré blagueur. C’était également quelqu’un de franc. Il n’avait peur de personne et disait ce qu’il pensait ». Dans sa petite boutique, Kamel a réservé un rayon entier aux CD de Lounès.

Matoub est resté numéro 1 des ventes. C’est une valeur sûre. Les jeunes, les moins jeunes, les femmes, les vieux, tout le monde écoute Matoub. En été, avec l’approche de la date de la commémoration de sa disparition, ça cartonne. C’est aussi le cas avec le rush des émigrés. » Y a-t-il une relève en vue ? « Non, il y a des jeunes qui arrivent comme Mohamed Allaoua qui fait un tabac aussi, ou quelqu’un comme Mourad Guerbas. Ils font de la chanson rythmée, des chansons de fêtes surtout. Aujourd’hui, Matoub a provoqué une crise d’identité au sein de la chanson kabyle. Il est bien difficile de le dépasser. Il faudra longtemps avant de dénicher un autre comme lui. » En septembre 2008, Malika Matoub nous avait aimablement reçus sans rendez-vous au siège de la Fondation. Nous évoquâmes avec elle, entre autres, l’idée de créer un musée Matoub Lounès et Malika Matoub d’insister sur la dimension universelle du chanteur véhément. Ainsi, loin d’être ce berbériste « chauvin » cloîtré dans sa culture, Matoub se révèle un artiste d’une immense sensibilité, un cœur généreux ouvert sur toutes les causes : « Lounès a beaucoup fait pour le rapprochement entre le chaâbi et la chanson kabyle, mais personne n’en parle », déplorait Malika, avant d’ajouter : « Matoub a défendu l’Algérie toute entière.

Les non-berbérophones ne connaissent pas le fond de son combat ni ses textes, hélas ! Ils n’ont que des clichés folkloriques en tête. Il fallait enfermer Matoub uniquement en Kabylie pour ne pas être entendu ailleurs. Or, Matoub, c’est la transition entre deux cultures, la musique arabo-andalouse et la musique berbère. Ceux qui écoutent Matoub vont plutôt écouter El Anka. » Cette dimension artistique, souvent reléguée au second plan, est tout de même au cœur de la vie de Matoub, suggérait sa sœur qui nous disait tout son désir « d’arracher cette mémoire aux politiques pour que Matoub retrouve sa véritable dimension. » « Il faut qu’on arrive à sortir du ghetto dans lequel ils nous ont enfermés. Pour moi, une chose est sûre : même si on ne connaîtra jamais les auteurs de son assassinat, je les empêcherai de s’emparer de sa mémoire ! »

Par Mustapha Benfodil


Lounès vu par son cousin et Alter Ego, Mustapha Matoub : Mon surnom est « danger »

Mustapha Matoub est un très proche cousin de Lounès, un cousinage que trahit, du reste, un visage typiquement « matoubien », même si Mustapha arbore des traits plus fins que ceux du chanteur.

Mais il est surtout un ami intime de Lounès, son alter ego même, eux qui formaient un sacré tandem. D’ailleurs, ils sont nés la même année : 1956. « Lounès est né en janvier et moi en février », dit Mustapha, ses outils d’électricien en bâtiment à la main. Au-delà des liens de sang et des combines du destin, les deux compères sont surtout liés par l’enfance. Ayant grandi ensemble dans les bras de Taourirt Moussa, ils ont forgé leur caractère côte à côte, dans la magnanimité du sort qui les a jetés sur les mêmes routes et les mêmes péripéties. Au titre de l’ensemble de ces (heureuses) coïncidences, Mustapha s’est retrouvé témoin de premier plan de la vie tumultueuse du poète impétueux.

Il en fera les frais dès les premiers balbutiements de leur sulfureuse jeunesse. L’un des faits les plus pertinents que retient Mustapha, c’est, en l’occurrence, le jour où Lounès le poussa dans un ravin. C’était en 1961. Son corps frêle dégringola à flanc de colline avant de percuter un rocher. Le petit Mustapha sera évacué par des soldats tricolores à l’hôpital d’où courra la nouvelle qu’il avait laissé la vie dans ce triste jeu d’enfants. « On avait même préparé mon enterrement et le village entier plongea dans le deuil », s’esclaffe-t-il. Cela en guise de prologue pour dire que « Matoub n’avait pas que des qualités. C’était un fonceur, il aimait le danger et frayait continuellement avec la mort. Il aura vécu toute sa vie ainsi, en allant au devant de la mort. » Car Lounès était, oui… fasciné, façonné par le danger, lui qui brûlait sa vie par les deux bouts. Pas étonnant, dès lors, qu’il nous ait quitté de mort violente, lui qui était radical dans son engagement, radical dans ses haines et dans ses amours, radical dans sa passion de la liberté.

Le troubadour du village

Outre le « sale gosse » qu’il était, Mustapha garde de Lounès le souvenir d’un petit génie. Un élève certes guère commode, mais étonnamment précoce, d’une intelligence rare et d’une imagination hors normes. « Il était surtout passionné de bandes dessinées », se remémore Mustapha. Lounès dévorait les BD de Blek Le Rock, Zembla et autre Micky Le Ranger. Ce n’est donc pas un hasard si Ali Dilem compte parmi ses « frères d’art ». « Le plus drôle dans l’affaire, reprend Mustapha, c’est qu’il s’identifiait littéralement aux personnages de ces BD. S’il y était question de trappeurs, il se la ramenait avec un chapeau de trappeurs. S’il était question d’une tribu indienne nommée les va-nu-pieds, il marchait pendant des mois pieds nus. Tout ce qu’il lisait, il l’appliquait au pied de la lettre, et cela a nourri considérablement son imagination ». Malgré des dispositions intellectuelles prodigieuses, le petit Lounès abandonnera ses études avant le bac, officiellement pour protester contre « l’invasion égyptienne de l’enseignement ».

Il faut dire qu’il s’était déjà fait une idée de l’avenir qu’il se voulait : celui d’un troubadour. « Il devait avoir dans les 8-9 ans, quand il s’est vu offrir en guise de jouet une guitare en plastique. Il montrait déjà de belles choses avec cet instrument de pacotille. Par la suite, il s’est confectionné une guitare à partir d’un bidon d’huile, un manche en bois et du fil de pêche », raconte Mustapha. « Il a formé un groupe avec les mioches du village. J’y figurais bien sûr. Nous battions la mesure avec nos mains pendant qu’il chantait. On faisait un peu le chœur. Nous n’avions pas d’instruments à l’époque ». D’un humour féroce mêlant ironie et provocation, Matoub baptise son groupe « Idjerboubène » (les bardes en haillons). « Et on sillonnait ainsi les fêtes de mariage, parfois on en improvisait. C’était la stratégie de Lounès pour se faire connaître », avoue Mustapha. « Quand il chantait dans un village, les gens affluaient de tous les villages voisins. Très vite, sa popularité monta en flèche, si bien que lorsqu’il a sorti sa première cassette en 1978, elle s’est envolée en 15 jours et a atteint le prix record de 1040 DA au marché noir ! » Le compagnon de route de l’artiste nous apprend que les années les plus prolifiques de Matoub furent celles de son service militaire. « Il avait passé son service national à Oran. Il désertait toutes les semaines, et chaque fois qu’il venait au village, il avait dans sa besace cinq à six chansons, voire dix chansons qu’il avait composées dans la semaine ». Ses premières influences étaient Slimane Azem et cheikh El Hasnaoui. « Mais il y avait aussi Dahmane El Harrachi qu’il admirait beaucoup pour son côté ‘‘redjla’’ », souligne Mustapha.

Un humaniste radical

D’après le portrait esquissé par son ami d’enfance, Lounès était un jusqu’au-boutiste, « Quand il a une idée en tête, vous n’avez pas intérêt à essayer de l’en dissuader. C’était un gagneur, il aimait être le meilleur en tout. Même dans une banale partie de dominos, il faut que ce soit lui qui gagne. Si on se propose d’escalader un arbre, il faut qu’il monte plus haut que les autres. » Un acharnement qu’il paiera très cher. Il faut dire qu’il avait une âme de justicier. Il n’aimait pas la hogra et tenait les arrogants en horreur. Juba Laksi, le SG de la Fondation Matoub, rapporte cette anecdote que tous ses fans connaissent : « Un jour, Lounès a appris dans un café à Tizi Ouzou qu’un pauvre type, qui se préparait à se marier, allait être concurrencé par un de ses proches qui était de condition aisée. Ce dernier avait décidé de célébrer son mariage le même jour pour gâcher la fête de son cousin. Matoub en a eu vent et en a pris ombrage. Il a rameuté son orchestre et a proposé spontanément ses services au plus modeste des deux hommes. Dès qu’il a fait son entrée, l’autre a dû écourter sa réception : tous ses convives se sont rués vers l’autre fête pour écouter Matoub. »

Par M. B.


Juba Laksi. Secrétaire général de la Fondation Matoub Lounès : « Matoub était un rassembleur »

– D’abord, pouvez-vous nous présenter la Fondation Matoub. Dans quelles circonstances est-elle née ?

La Fondation Matoub est née en septembre 1998, soit trois mois après sa mort. Au début, la Fondation s’est structurée autour de comités locaux afin de faire cesser la pression sur la Fondation Matoub. Ces comités étaient dispersés un peu partout en Kabylie et même en dehors de la Kabylie. Après, ces comités ont été remplacés par des commissions. La Fondation compte aujourd’hui 156 membres, et ce qui fait plaisir, c’est l’apport significatif d’un sang « jeune ». La Fondation mène un combat très sain, celui de protéger la mémoire de Matoub et faire connaître son œuvre politique et artistique. La Fondation milite également pour réclamer la vérité sur son assassinat. Notre plus grande fierté au sein de la Fondation est que c’est la seule structure en Kabylie qui ouvre ses portes de 8h à 17h et qui reçoit plus de 150 visiteurs par jour qui viennent des quatre coins d’Algérie et des quatre coins du monde. Ils viennent se ressourcer et viennent pour « thidhests », à la recherche de la vérité. Le combat identitaire s’est essoufflé un peu depuis 2005, mais il y a toujours la porte de Matoub qui reste ouverte. Les portes de la Fondation sont ouvertes à tous car Matoub était un rassembleur.

– Justement, vous qui êtes né en 1986, que vous inspirent la vie et l’œuvre d’un artiste mythique comme Matoub ?

Matoub est le câble qui a rattaché la génération qui a fait le Printemps 1980 à la mienne. C’est lui qui nous a communiqué cette ferveur. Il nous a permis la connaissance du passé et du combat de tout un peuple. Par son œuvre politique et artistique, Lounès nous a montré le chemin. Il nous a montré ce qu’est la cause berbère et ce que c’est que d’être un patriote, un vrai ! Aimer sa patrie et ses origines en même temps.

– Gardez-vous quelques souvenirs de lui ?

Oui. D’abord, Matoub était un cousin à ma mère. Quand j’étais petit, je ne connaissais pas le « mythe Matoub », la star. Comme tout le monde au village, on ne connaissait que Lounès. Lounès Ath Lewniss. Il nous faisait oublier le « Rebelle ». Lounès était quelqu’un de très simple. Tu peux l’appeler à 2h du matin, il t’ouvre. Tu peux entrer sans frapper, manger, rester, tu es le bienvenu. Sa maison était ouverte à tous à telle enseigne qu’elle était devenue la « thajemaïth » du village. Il était facile de l’approcher, de le côtoyer. Quand j’étais gamin, je me souviens d’abord de son visage qui m’a toujours paru impressionnant, très particulier. En même temps, c’était un phénomène. C’était le Djeha du village. Il y avait toujours des histoires à son sujet. Il aimait frayer avec les « iderwichen » de thadarth, les gens un peu marginaux ou foutraques. Il aimait aussi le cheikh de la mosquée du village, il aimait les gens du village, il aimait le petit peuple. On le surnommait « bouthemaghriwin » parce qu’il était de tempérament facétieux. L’un de ses amis intimes était un fêlé, un schizophrène. Donc, on ne connaissait pas Matoub le Rebelle, on connaissait Lounès le farceur.

– L’un des clichés les plus tenaces que l’on colporte à son sujet le présente comme un berbériste « chauvin », limite raciste. Pourtant, ceux qui le connaissent et connaissent son œuvre savent combien ces préjugés sont erronés…

Absolument ! Comme je le disais, Matoub était un rassembleur. Il défendait des valeurs universelles. Il a fait sienne l’expression de Jean-Paul Sartre en se disant « patriote de toutes les patries opprimées ». Lounès était un militant de toutes les causes humaines. J’en veux pour preuve son célèbre discours qu’il avait prononcé le 9 octobre 1994 à l’amphithéâtre de la Sorbonne en recevant le prix de la Mémoire des mains de Danielle Mitterrand. Il avait dit : « Le Berbère que je suis est frère du juif qui a vécu la Shoah, de l’Arménien qui a vécu le terrible génocide de 1915, de Khalida Messaoudi, de Taslima Nasreen et de toutes les femmes qui se battent de par le monde, frère du Kurde qui lutte sous le tir croisé de multiples dictatures, et de mon frère africain déraciné… »

– Où en est l’affaire Matoub sur le plan judiciaire ?

Nous, notre plus grande victoire, c’est d’avoir entretenu ce procès pendant douze ans. Regardez l’affaire Boudiaf. L’homme a été tué devant les écrans de télévision, et quelques jours après, son dossier était plié et l’affaire classée. Aujourd’hui, même si nous ne sommes pas arrivés à dévoiler la vérité sur l’affaire Matoub, on aura tout de même réussi à faire durer ce procès. A chaque audience, nous drainons des centaines de soutiens. En 2008, nous avons reçu le soutien de quelque 127 collectifs et organisations. Pour le reste, nous, on ne soupçonne personne et on n’accuse personne. On veut juste la vérité et c’est notre droit de connaître cette vérité. On est là pour la revendiquer. La famille Matoub a déposé un dossier très solide auprès de la justice. Il y a la voiture qui compte 78 impacts de balle. Au sein de cette voiture, il y avait trois témoins oculaires : Nadia et ses deux sœurs. Il y a une étude balistique qui doit se faire sur la voiture. Il y a 50 personnes qui sont prêtes à apporter leur témoignage et qui peuvent éclaircir cette vérité. Alors, il appartient à la justice de faire son travail.

Par Mustapha Benfodil


Assassiné le 25 juin 1998 : Matoub Lounès mort, ses idées font du chemin

Assassiné le 25 juin 1998 dans des conditions non élucidées à ce jour (12 années après son assassinat l’enquête n’a pas abouti et la date du procès de ses présumés meurtriers n’est toujours pas fixée), Matoub Lounès a gardé intacte sa popularité auprès d’un très large public constitué de simples citoyens, parmi lesquels de nombreuses femmes, de cadres et d’étudiants, qui continuent plus que jamais à l’aduler, sans doute parce qu’ils se reconnaissent dans ses idées et combats qui lui coûtèrent la vie.

Matoub Lounès constitue, également, un sujet d’admiration pour les étudiants, qui ponctuent immanquablement les festivités des grands événements politiques et culturels locaux ou nationaux par la diffusion d’émouvantes chansons de son riche répertoire. L’adhésion quasi-totale des étudiants à ses paroles apportent la preuve, s’il en fallait une, que le poète n’est pas près d’être oublié et que bien au contraire il fait de très nombreux émules dans les campus universitaires. Tamazight, en tant que langue et culture à préserver et promouvoir, figurait aussi aux premiers rangs des combats de Lounès Matoub. Il refusait le sort que le pouvoir algérien leur a réservé, sort que le chanteur qualifiait sans détour de « génocide culturel et de viol linguistique ». Le mouvement nationaliste, dans toutes ses composantes, n’a lui-même pas laissé le moindre espace à la langue et à l’identité amazighes pourtant millénaires et authentiquement algériennes. Dès les années vingt, les milieux nationalistes opposent, par mimétisme, la nation algérienne à la nation française, la langue arabe à la langue française et l’Islam au Christianisme.

Le sort de l’amazighité est dès lors scellé. On n’hésite pas d’ailleurs à éliminer tous les militants qui refusent de se fondre dans le moule arabo-islamique qui constitue la matrice du pouvoir en place. Pourtant, dans les années 1940, le discours revendicatif de la cause amazighe devient plus explicite à travers, notamment, la crise berbère de 1949. La contestation mise au placard durant la guerre de libération reprendra après l’indépendance, culturellement, par Mouloud Mammeri dont les cours de berbère à peine tolérés à la faculté d’Alger vireront quelques années plus tard en revendication politique. Matoub Lounès sera de ce combat pacifique en tant que militant du Mouvement culturel berbère (MCB), qui porte depuis plus de vingt ans le flambeau des luttes identitaires et démocratiques contre le pouvoir oppresseur. « Yehzen El Ouad-Aissi », illustre très bien les massacres du printemps 1980 avec les mots justes et forts qui décrivent parfaitement cet événement dramatique : « Deuil sur Oued Aïssi, depuis le début des émeutes, nuit venue, soldats grimpant à l’assaut. Tous les villages alertés, le peuple afflua vers Tizi. Toutes les rues bouillonnaient ; pourquoi bouillonnaient-elles ? Ce n’est pas la démocratie ! Nous voulons la liberté, allons, avant qu’ils nous mènent au peloton. » L’ouverture du pays, avec l’instauration du multipartisme (1989), a donné beaucoup d’espoir, malheureusement, trop vite déçus. La culture amazighe est, pour chaque kabyle, l’âme de son identité et Matoub, dans ses chansons, s’ingénie à refonder et enrichir la culture amazighe, en dépoussiérant, notamment, les histoires, les contes du terroir, l’objectif étant de préserver sa langue et ses valeurs. Ce, qu’évidemment, ses détracteurs n’ont pas manqué d’exploiter en qualifiant injustement ses propos de régionalistes, voire même de racistes.

Il appelle tous les citoyens responsables à faire preuve de maturité politique et de clairvoyance patriotique pour déjouer les pièges tendus par certains cercles du pouvoir. S’adressant à sa compagne et parfois à sa conscience, devant ce qui restait de ce montagnard et ce gladiateur forcené qu’il avait toujours souhaité être en réaction aux injustices et habitudes sclérosantes, Matoub a tenté d’esquisser à tâtons une caricature de ce qu’il est, en tentant de chercher, tel un aveugle qui rase le long d’un mur, une issue qui conduit malheureusement à un précipice. La culture berbère, la démocratie, la justice et les droits de l’Homme constituaient pour lui autant d’idéaux en faveur desquels il fallait inlassablement lutter. Matoub, qui contestait le régime politique en place déjà sous le règne de Boumediène, gardera de similaires positions envers celui de Chadli, sous le règne duquel se déroulèrent les inadmissibles dépassements en réaction au soulèvement populaire d’Avril 1980. Il fait également grief à ce régime pour les exactions commises en représailles aux émeutes du 25 septembre 1994 par un groupe armé, puis libéré au terme d’une forte mobilisation populaire en Kabyle. Son enlèvement a démontré au monde la maturité de toute une population qui a su éviter les dérapages même après l’expiration de l’ultimatum fixé par les terroristes.

Contrairement à ce que ses détracteurs avaient affirmé, il n’a jamais fui le danger ni refusé de prendre position sur les questions qui fâchent quand il le fallait. Il s’est souvent échiné à défendre ses opinions et ses positions d’homme libre, faisant fi de toute hypocrisie. Il n’a jamais visé la réussite sociale, son credo étant tout simplement d’être libre de penser et d’agir. Mais dans un pays qui ne porte pas la démocratie en odeur de sainteté, cela se paie ! Les déchirements qu’évoque le poète avec son passé sont parfaitement bien résumés par son fameux cri du cœur aujourd’hui largement usité en Kabylie : « Nul n’a ressenti les coups de boutoir du temps, sauf ceux qui nous ressemblent. »

Djamila Fernane. Universitaire