Après dix années de détention, l’assassin présumé de Lounès Matoub attend son procès

Après dix années de détention, l’assassin présumé de Lounès Matoub attend son procès

Par Pierre Puchot, Mediapart, 27 Février 2009

C’est une histoire que toute la Kabylie garde en mémoire, et dont le dénouement se fait attendre depuis plus de dix ans. Le 25 juin 1998, Lounès Matoub, le célèbre poète et chanteur kabyle, est assassiné par un commando d’hommes en armes, près de Tizi Ouzou, dans le nord de l’Algérie.

Le 28 septembre suivant, à 8 heures, Malek Medjnoun se rend à son travail, quand plusieurs hommes, agents du Département des renseignements et de la sécurité (DRS), se saisissent de lui et l’enferment dans le coffre de leur voiture. Ils se rendent à une caserne militaire située à 100 kilomètres de son domicile, où il reste prisonnier pendant 7 mois et demi.

Sa famille, ses proches n’ont aucune nouvelle de lui. Après avoir été torturé et maltraité pendant des semaines, Malek Medjnoun est finalement admis à l’hôpital militaire de Blida, où il demeure un mois, en avril 2000. Le 2 mai, il est présenté au juge d’instruction. Le 5 mai, il est incarcéré à la maison d’arrêt de Tizi Ouzou, qu’il n’a plus quitté depuis ce jour.

Pourtant, dès le mois de décembre 2000, le juge d’instruction a prononcé un non-lieu à l’encontre de Malek Medjnoun. Mais le procureur de la République a fait appel, et depuis l’accusé attend toujours son procès.

«C’est un très grave précédent pour la justice algérienne, car il n’y a absolument rien dans le dossier, explique à Mediapart Me Sidhoune, l’un de deux avocats de Malek Medjnoun. Il est vide. Il n’y a aucune preuve. Les autorités se servent du cas de Malek pour dire: « Voilà, l’assassin est là, on a fait notre travail. » Mais les seuls éléments mis en avant sont des aveux obtenus sous la torture, que Malek Medjnoun a démenti depuis.»

En grève de la faim depuis le 1er février, Malek Medjnoun a demandé à bénéficier du texte de la charte d’amnistie, de la liberté provisoire, ou l’assignation à résidence jusqu’à la tenue du procès. Ce qui lui a été refusé. Le frère de l’accusé, Kamel Medjnoun, s’est rendu au centre de détention de Tizi Ouzou, mercredi 25 février, pour prendre de ses nouvelles.

«En février, mon frère a effectué une grève de la faim de 18 jours, explique-t-il. Le président du tribunal criminel et le procureur général de Tizi Ouzou sont passés deux fois à la prison pour lui demander d’arrêter, ce qu’il a fini par faire, se sentant très affaibli. Lorsqu’il a demandé la liberté provisoire, ces deux hommes lui ont dit: « Ce n’est pas possible, on a encore besoin de toi. » Le moral de mon frère est au plus bas.»

«Quand il leur a renouvelé sa demande d’être jugé ou libéré, le président du tribunal criminel et le procureur général de Tizi Ouzou lui ont fait la même réponse que lors de leurs précédentes visites: c’est une affaire sensible, politique, qui échappe à leur compétence», confirme Rachid Mesli, premier avocat de Malek Medjnoun, aujourd’hui réfugié à Genève et fondateur de l’ONG Alkarama, qui défend les prisonniers victimes de tortures. Ces deux personnes lui ont dit qu’il serait peut-être jugé après l’élection présidentielle (prévue pour le 9 avril, NDR), qu’il n’y avait rien à faire d’ici là. Mais ils ne lui ont pas donné de date précise. De son côté, il se sentait de plus en plus menacé, et a eu peur d’être placé dans une cellule d’isolement.»

«Il n’y a pas eu d’enquête digne de ce nom»

Lounès Matoub. Cette photo est extraite du numéro spécial de la revue Altermed consacré au chanteur et poète kabyle.

Au mois d’août 2006 pourtant, le Comité des droits de l’Homme de l’ONU avait examiné l’affaire de Malek Medjnoun et condamné l’Etat algérien pour violation du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.

Et, le 3 février 2008, Nadia Matoub, la femme du chanteur et poète kabyle, s’est rendue au parquet de Tizi Ouzou, pour «tenter de relancer l’instruction. Ils m’ont dit: le processus concernant l’instruction est achevé, le dossier est clos», nous confiait Nadia Matoub à l’été 2008. Ce même jour, la femme du poète a voulu se constituer partie civile pour tentative d’assassinat sur elle et ses sœurs, toutes les trois ayant été blessées dans l’attentat. Ce qui leur était refusé le 19 février 2008, le parquet arguant de l’impossibilité de se constituer deux fois partie civile dans une même affaire. Les trois femmes n’étaient pourtant citées jusque-là que comme témoins.

Pour les autorités algériennes, les coupables de l’assassinat de Lounès Matoub se situent du côté des groupes islamiques armés (GIA). Menacé à cause de ses positions laïques, Lounès Matoub est, selon la version officielle, tombé sous les balles islamistes. L’arrestation de Malik Medjnoun repose sur le témoignage d’un islamiste, Abdelkrim Chenoui, qui a avoué, s’est rétracté, a affirmé avoir dénoncé Malek Medjnoun sous la torture, puis a finalement confirmé ses accusations…

Mais, pour Nadia Matoub, «il n’y a pas eu d’enquête digne de ce nom», nous confiait-elle à l’été 2008, lors de la commémoration des dix ans de l’assassinat de son mari. «Mes sœurs, Farida et Warda, qui étaient dans la voiture de Lounès au moment de l’assassinat, ont affirmé être en mesure de reconnaître deux des assaillants, assure-t-elle. Elles n’ont jamais été convoquées dans ce sens, on ne leur a jamais montré de photos.»

Pour la famille Matoub, qui demande que Malek Medjnoun et son coaccusé, le combattant islamiste repenti Abdelkrim Chenoui, soient jugés ou libérés, les coupables sont ailleurs.

Contactée par Mediapart lors de la commémoration de l’assassinat du poète kabyle, sa sœur, Malika, mettait directement en cause le pouvoir algérien, par l’intermédiaire du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), parti berbériste et laïque fondé le 10 février 1989 par Saïd Saadi. « Les responsables du RCD, Saïd Saadi, Nordine Aït Hamouda et Amra Benyounes, présents durant une période dans l’entourage de Matoub, sont compromis dans cette affaire, affirmait-elle. Qu’est-ce qui pourrait pousser sans cela ce parti politique à empêcher par tous les moyens une famille de connaître la vérité?» (Pour plus de détails, lire l’enquête de Mediapart publiée à l’été 2008.)

«Ce qui est incroyable dans ce dossier, estime Me Sidhoune, l’un des deux avocats et membre de l’ONG SOS-disparu, c’est que toutes les autres personnes accusées d’avoir participé à l’assassinat du chanteur kabyle sont mortes, et comme par hasard, ont été abattues par les services de sécurité algériens. Il n’y a aucun moyen d’avoir leur version des faits.»

De son côté, la famille Medjnoun continue de lutter pour faire entendre leur version et celle de Malek. «Mon frère n’a aucune perspective, confie Kamel Medjnoun. Il est en prison depuis dix ans, sans preuves contre lui, sans procès. C’est inadmissible. Chaque fois que j’ai demandé au procureur de me recevoir, il m’a soit redirigé vers son adjoint, soit il a annulé le rendez-vous à la dernière minute. J’ai écrit au président de la République, au ministre de la justice. Je n’ai jamais reçu de réponse. Il n’y a pas de justice en Algérie.»