Ali Tounsi : une mort programmée ?

Ali Tounsi : une mort programmée ?

Risques Internationaux n° 136, mars 2010

Depuis que le directeur général de la Sûreté nationale algérienne, Ali Tounsi (alias le colonel Al Ghaouti), a été tué par balles, le 25 février, par l’un de ses adjoints et amis, le colonel Oultache Chouaïb (directeur des unités aériennes), dans son bureau de la direction de la police nationale, à Alger, les versions les plus contradictoires circulent sur les circonstances et les motivations de ce qu’il faut bien appeler un assassinat. Dans le communiqué officiel diffusé juste après cet événement, le ministère de l’Intérieur a évoqué une « crise de démence » qui aurait affecté le chef de la division héliportée, lequel aurait, selon le même communiqué, ensuite retourné son arme contre luimême, se blessant grièvement. Selon le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, aucun témoin n’était sur les lieux.

Or, il est vite apparu que cette description des faits ne tenait pas debout. D’abord parce que deux autres personnes, au moins, ont été blessées lors des faits. De nouvelles versions ont donc commencé à sortir dans la presse algérienne, notamment sous la plume de journalistes connus pour être proches du DRS (Département du Renseignement et de la Sécurité, c’est-à-dire l’ancienne « Sécurité militaire », la police politique). Il est d’abord apparu que la scène du drame avait bel et bien eu des témoins, au moins indirects : dans la salle de conférences à proximité du bureau de Ali Tounsi se trouvaient en effet le chef de sûreté de la préfecture (wilaya) d’Alger en compagnie du divisionnaire chargé de l’administration générale de la police.

Selon une source proche du DRS, ceux-ci avaient été convoqués par Ali Tounsi luimême, qui aurait souhaité leur apprendre sa décision de suspendre le colonel Choueib Oultache de ses fonctions (peut-être pour des raisons de corruption). Ce dernier serait alors arrivé, demandant àêtre reçu. Après un premier refus de Ali Tounsi, Oultache aurait insistéauprès du secrétariat de ce dernier. Ayant obtenu gain de cause, ilserait entré dans le bureau de son supérieur, un journal dans la main.Les échos d’une violente dispute auraient alors été entendus, les deuxhommes s’accusant mutuellement de « trahison ». C’est à ce moment là queAli Tounsi aurait été atteint par trois balles explosives du Smith AndWesson que Oultache portait sur lui. L’une lui aurait arraché une partiede la nuque et l’autre aurait visé le coeur. Lorsque les personnes quiattendaient dans la salle de réunion sont entrées dans le bureau,Oultache aurait pointé son arme sur elles et il aurait, finalement, étéblessé, à l’épaule et à l’abdomen, lors de son affrontement avec lesnouveaux arrivants.

Par la suite, un communiqué distribué par le frère de Ali Tounsi aux médias qui s’étaient rendus dans la maison du défunt, située sur les hauteurs d’Alger, à Hydra, a déclaré « infondées » les affirmations selon lesquelles « le crime a été sans témoin et qu’il s’agit d’un problème personnel », tout en précisant « avec force » que le défunt « n’avait aucun problème avec son assassin »… Le fait est que les deux hommes étaient amis de longue date et proches voisins. Mais ce communiqué de la famille avait surtout, pour objectif, de contrer les propos du ministre de l’intérieur. Ali Tounsi était, effectivement, depuis plusieurs mois, en rivalité avec le ministre de l’Intérieur Yazid Zerhouni (un homme très proche du président Bouteflika), dont le projet consiste à mettre tous les services de police et de gendarmerie sous ses ordres, au sein d’un »superministère » de la Sécurité Nationale. A Alger, personne n’ignoraitle profond désaccord qui régnait entre le ministre et le chef de la police.

Ali Tounsi, à la tête de la police algérienne depuis plus de 15 ans, était l’un des plus puissants responsables de la sécurité en Algérie, très actif dans la lutte contre les « islamistes radicaux ». Ancien colonel de la Sécurité militaire, il avait fait ses premières preuves dans les rangs du MALG (l’ancêtre de la SM) du temps de la guerre de libération, ce qui lui valait le surnom de « malgache », comme tous ceux qui ont connu le même parcours. Son nom de guerre Si El Ghaouti lui était aussi resté, comme un rappel de son autorité naturelle de « gardien des secrets de l’État algérien ».

En définitive, après sa sortie du coma, le colonel Oultache a été placé sous mandat de dépôt, poursuivi pour « homicide volontaire avec préméditation ». Son état de santé se serait amélioré et tout le monde s’accorde, à Alger pour dire que « l’enquête judiciaire suit son cours ». Mais cet assassinat remémore, aussi, l’énigme du meurtre de l’éphémère président Boudiaf, tué le 22 juin 1992, par un membre de sa garde rapprochée, Boumarafi, qui aurait alors, agi sous l’emprise d’une folle »ferveur islamiste » (laquelle reste encore aujourd’hui à démontrer).Coïncidence ? Le psychiatre qui avait examiné Boumarafi à l’époque, uncertain « professeur Ridouh », serait également celui qui aurait étéchargé d’examiner le colonel Oultache après la mort de Ali Tounsi.