Assassinat d’Ali Tounsi: Un crime et des questions

Un crime et des questions

El Watan, 24 février 2011

Il était 10h30, en cette journée du jeudi 25 février 2010, lorsque des coups de feu se mêlent aux explosions de pétards, au sein même du siège de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN), à Bab El Oued, à Alger.

Le bâtiment est vite fermé aux policiers, suscitant les plus folles rumeurs. L’ancien colonel des services secrets, Ali Tounsi, dit El Ghaouti, patron de la police, venait d’être tué par l’un de ses plus proches collaborateurs, Chouaib Oultache, un ancien colonel de l’aviation, qu’il avait lui-même décoré du grade de divisionnaire, avant de lui confier l’unité de surveillance aérienne et la modernisation des structures de la Sûreté nationale.

Le crime a eu lieu dans son bureau, et à quelques mètres de la salle de conférences, où attendaient les cadres centraux la tenue d’une réunion d’évaluation des projets. Oultache est grièvement blessé alors que Tounsi, touché à la tête, rend l’âme avant d’être transféré à l’hôpital. L’acte intervient dans une conjoncture marquée par une grave crise relationnelle entre le défunt et le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni. Un an après ce crime, et à la veille du procès devant être incessamment enrôlé par le tribunal criminel près la cour d’Alger, la défense de Oultache rejette l’accusation d’homicide volontaire avec préméditation. «Oultache n’a pas tué Ali Tounsi.

Il l’a blessé et d’autres l’ont achevé à la suite d’une altercation verbale», dit-elle. La partie civile, quant à elle, est convaincue que «l’auteur du crime n’est autre que Oultache. L’expertise balistique, les traces de projectiles ainsi que les balles retirées du corps de la victime le prouvent». Elle refuse «de croire que le mobile se résume à une altercation au sujet de la réunion d’évaluation» et regrette le refus du juge de convoquer Yazid Zerhouni dont le témoignage aurait apporté des éclairages. En fait, les deux parties parlent de «zones d’ombre» et estiment que «telle que l’enquête a été menée, la vérité ne sera jamais connue».


 

Mes Khaled Bourayou et F-Z. Chenaïf. Avocats de la partie civile

«Le mobile est à chercher ailleurs, loin du bureau de Tounsi»

El Watan, 24 février 2011

Avocats de la partie civile, maîtres Khaled Bourayou et Fatma-Zohra Chenaïf présentent Oultache comme «le bras armé» qui a tué Ali Tounsi.

– Le dossier relatif à l’assassinat de feu Ali Tounsi va être programmé incessamment au rôle du tribunal criminel près la cour d’Alger. Pensez-vous que toute la lumière a été faite sur cette affaire ?

Nous ne le pensons pas. Nous aurions aimé que lors de l’instruction, le juge entende les huit témoins que nous avions demandés pour apporter un éclairage sur non pas ce qui s’est passé le jour J, mais sur le pourquoi de l’acte lui-même. Cette précipitation avec laquelle l’affaire a été traitée, nous lui opposons la sérénité pour aller devant le tribunal. Beaucoup de zones d’ombre entachent cette affaire. Tant que la justice continue à fonctionner dans l’improvisation et la précipitation, la vérité sera occultée et les droits des uns et des autres éludés et sanctionnés.

– Vous ne contestez pas le fait que l’auteur de l’homicide soit Oultache ?

Nous ne pouvons pas être contre les lois de la physique et de la chimie. Tous les éléments apportés par l’expertise de la police judiciaire et du laboratoire scientifique prouvent que c’est Oultache qui a tué Ali Tounsi. Pour nous, la question qui reste posée est de savoir pourquoi. Le mobile qu’il a avancé ne convainc pas. La chemise que portait le DGSN, le jour du crime, ne portait aucune trace de projectile. Les balles qui l’ont tué sont celles qui ont visé sa tête. Il n’y a aucun doute là-dessus, nous voulons juste savoir pourquoi. C’est pour cette raison que nous avons demandé l’audition d’une liste de huit personnes, parmi elles, entre autres, l’ex-ministre de l’Intérieur Yazid Zerhouni, son secrétaire général et le directeur de la police judiciaire. Il ne faut pas que l’affaire soit classée sans répondre aux questions qui restent en suspens.

– Ne croyez-vous pas à la thèse de l’acte isolé ?

Nous n’avons jamais cru à l’acte isolé. Oultache n’est que le bras armé. Le DGSN n’est pas une personne ordinaire et ce qui s’est passé ne peut être réduit à un simple homicide.Il a eu lieu dans un sanctuaire, l’endroit le plus sécurisé, avec une facilité déconcertante pour viser l’une des personnes la plus protégées. Pour nous – et les données scientifiques le démontrent – l’auteur du crime est Oultache, seulement nous voulons aller plus loin pour connaître le mobile. Telle que l’enquête a été menée, nous ne le saurons jamais. Les personnes que nous avions demandées auraient pu donner une autre tournure au procès.

– Mais le dossier judiciaire limite le mobile à l’altercation verbale qui a eu lieu entre le DGSN et Oultache. Quel est votre avis ?

Nous nous interrogeons toujours sur le fait que le volet lié au mobile du crime a été totalement éludé par l’instruction. Pour nous, le mobile est à chercher ailleurs, et loin du bureau où a eu lieu le crime. Il trouve son origine à un niveau supérieur de la gestion. Nous ne pouvons accepter la thèse selon laquelle Oultache a tué Tounsi juste parce que ce dernier a refusé de reporter une réunion. Dans le dossier, on parle de transaction et de conflit, mais rien de plus. Pourquoi n’a-t-on pas cherché d’où est sortie l’information sur Oultache, le jour même du crime et dans quel but ? Il y a une étape, juste avant le crime, que nous voulons connaître. Oultache ne pouvait aller tuer Tounsi juste pour une histoire de report de réunion.

– La défense de Oultache affirme que ce dernier a grièvement blessé le DGSN, mais que d’autres l’ont achevé. Quel est votre avis ?

Si elle prouve cette thèse, cela ne peut que nous conforter dans notre souci de chercher la vérité et de comprendre le pourquoi du crime. Notre demande d’audition de Zerhouni n’était pas une vue d’esprit. Elle était liée au fameux communiqué qu’il a rendu public moins de quatre heures après le crime, en lieu et place du procureur de la République légalement compétent en la matière. Pourquoi le ministre s’est-il empressé de donner une appréciation sur la personnalité de l’auteur du crime et dans quel but ? Il faut qu’il assume ses déclarations et les explique. Quand on se mêle des affaires de la justice, on doit rendre des comptes. Mais au lieu que la justice l’entende, elle a tout simplement estimé qu’il n’avait rien à voir avec l’affaire.
Trop de zones d’ombre pèsent sur le dossier. Comme, par exemple, le timing entre l’entrée de Oultache dans le bureau du défunt et sa sortie. La défense de Oultache est en droit de contester les faits et nous sommes en droit de contester le mobile.
Il y a trop de contradictions. Nous ne savons pas à quelle heure exactement Oultache a tiré sur Ali Tounsi, combien de temps est-il resté dans son bureau, à quelle heure est-il sorti pour appeler les autres et, surtout, à quelle heure est-il revenu.
N’oublions pas que l’assassinat de Ali Tounsi a eu lieu au moment où les rapports de ce dernier avec le ministre de l’Intérieur étaient très froids. Rappelez-vous que l’été 2009 était marqué par de graves dissensions entre les deux responsables. Nous n’accusons personne. Nous aurions juste souhaité que Zerhouni nous explique les raisons de son communiqué et de sa déclaration où il disait que le crime avait été commis sans témoin. Si nous étions dans un bon système judiciaire, nous aurions eu sa déposition de ministre et non pas une déclaration publique.

– Certains lient l’assassinat à des affaires qui lieraient le défunt à Oultache. Qu’en pensez-vous ?

Une enquête est actuellement en cours et, à ce jour, nous n’en savons rien..

Salima Tlemçani


 

Maître Belarif et Dilem. Avocats de Chouaib Oultache

«Oultache a grièvement blessé Tounsi et d’autres l’ont achevé»

El Watan, 24 février 2011

Maîtres Hacène Belarif et Youcef Dilem, avocats de Chouaib Oultache, contestent l’accusation d’homicide volontaire avec préméditation.

– Votre mandant, Chouaib Oultache, passera incessamment devant le tribunal criminel pour homicide volontaire avec préméditation. Contestez-vous toujours la version contenue dans le dossier judiciaire ?

Dès le début nous avons contesté l’orientation de l’enquête et de l’instruction. Leur vérité n’est pas la nôtre. Nous allons demander la présence d’une liste de témoins, qui vont battre en brèche les expertises de la police judiciaire mais également l’instruction judiciaire. Il s’agit d’experts en balistique, en biologie et de médecins légistes qui vont surprendre tout le monde et lever le voile sur les contrevérités.

– Remettez-vous en cause la thèse de l’acte isolé ?

Le problème n’est pas là. Oultache reconnaît avoir tiré dans les circonstances qu’il a bien décrites. Il a tiré sur le côté droit du défunt Ali Tounsi, qui tenait un coupe-papier dans sa main droite. Il n’a jamais tiré sur la tête de la victime. Un fait qui peut être facilement démontré. Il affirme avoir tiré cinq balles, dont une en sommation au plafond, les impacts visibles le prouvent, et quatre balles sur le flanc droit. La victime porte deux impacts de balle dans la tête qui ne proviennent pas de l’arme de Oultache.

– Voulez-vous dire que les balles qui ont tué Ali Tounsi ne sont pas celles de Oultache ?

La police judiciaire elle-même a battu en brèche la thèse qu’elle a avancée. Elle ne peut retrouver quatre balles intactes dans le barillet du Smith de Oultache et, en même temps, retrouver deux projectiles dans le bureau et un autre retiré du corps de la victime, sachant que l’arme ne peut contenir que six balles. Ce qui me pousse à dire qu’il y a une lourde suspicion sur l’enquête et l’expertise de la police…

– Selon vous, quelqu’un d’autre aurait tué Ali Tounsi ?

A la lumière des éléments que nous avons, il est impossible que Oultache ait touché le défunt à la tête. Il l’a grièvement blessé et d’autres l’ont achevé.

– Qui, à votre avis ?

Je ne sais pas. Néanmoins, je peux affirmer qu’après que Oultache ait été grièvement blessé, inconscient et affaissé sur une chaise, il y a eu de nombreux tirs dans le bureau de Tounsi où 32 impacts de balles de calibres différents ont été relevés et en plusieurs endroits. Pourquoi tous ces tirs ? Ce n’est certainement pas pour maîtriser Oultache, il était déjà blessé, affaissé sur une chaise, en train de perdre son sang, inconscient.

– Pensez-vous qu’il puisse y avoir un lien direct ou indirect avec la crise qui a envenimé les relations entre le défunt Ali Tounsi et l’ex-ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni ?

Je représente la défense de l’accusé. Je ne m’appuie que sur les faits qui lui sont reprochés. La relation entre feu Ali Tounsi et Yazid Zerhouni peut éventuellement être mise en relief à travers une enquête sérieuse. Il y a des points d’interrogation énormes qui pèsent sur le dossier. Par exemple, le cas des coffres-forts du bureau de la victime ouverts avec une tronçonneuse, en violation des règles du code de procédure pénale. Il est quand même bizarre que ces coffres, qui devaient contenir des documents et objets confidentiels relevant du secret de la sûreté et dont les clefs devaient logiquement être entre les mains de l’homme de confiance de Ali Tounsi, en l’occurrence son secrétaire particulier, aient été ouverts de la sorte. Cette mise en scène doit cacher des choses, parce que même les brigands n’utilisent pas ces procédés pour ouvrir un coffre.

– Récusez-vous la préméditation ?

Tous les éléments que j’ai en ma possession n’ont pas conclu à la préméditation. C’était un concours de circonstances malheureuses. Il y a eu un échange de propos assez durs, le défunt s’est levé avec un coupe-papier à la main et les évènements se sont bousculés de manière dramatique. D’ailleurs, la chambre d’accusation ne retient comme mobile que l’altercation entre les deux protagonistes.

– Et sur quoi portait-elle ?

Sur l’état d’avancement des projets de réalisation engagés dans le cadre de la modernisation des services qui dépendaient de Oultache. Ces projets, faut-il le préciser, faisaient l’objet de beaucoup de résistances. Des groupes d’intérêt échauffaient les esprits à travers des intimidations, des plaintes, des lettres de dénonciation, la protestation…

– Pensez-vous que l’information publiée le jour même de l’assassinat de Tounsi, sur la suspension de Oultache, faisait partie de cette guerre ?

Oultache ne lit pas la presse arabophone, mais Ali Tounsi, avait eu écho de cette information par le biais de ses cadres, qui lui en avaient fait une traduction. Mais cette affaire est absolument incohérente. On a essayé de faire accréditer la thèse d’une collusion d’intérêt entre les deux hommes, mais rien n’est vrai…

– Pourtant, il y a l’affaire ABM, cette société qui appartient au gendre de Oultache, concernée par une enquête et qui a obtenu des marchés auprès de la Sûreté nationale…

ABM appartient à 99% à Antri Bouzar. Le gendre de Oultache y travaille en tant que directeur général adjoint chargé de l’organisation. En cette qualité, il détient 1,2 pour 1000 des actions. Sa quote-part est vraiment infime pour pouvoir dire qu’elle lui appartient. L’enquête sur cette affaire est toujours en cours et aucun élément susceptible de la lier à l’assassinat de Ali Tounsi n’est encore établi. Il faut préciser que Oultache, son équipe et l’ensemble des représentants des structures de la DGSN font partie de la commission d’évaluation technique des offres qui siège au niveau de sa direction. Ils établissent un tableau comparatif des soumissions et le transmettent à la direction générale de l’administration, qui décide du choix de l’offre en tant que service contractant. L’opération est très simple : il suffit de voir les soumissions et d’enquêter sur les marchés pour constater s’il y a eu ou non des privilégiés.

– Telle que l’enquête a été menée, selon vous, il ne faut pas s’attendre à l’éclatement de la vérité ?

Ce n’est pas certain. Avec le manque de fonctionnement de la justice, rien n’indique que la vérité soit connue. L’affaire est symptomatique de l’arbitraire de la police et de l’instance judiciaire. Nous n’avons pas cessé de dénoncer les violations grossières de la procédure aussi bien au niveau de l’enquête préliminaire de la police judiciaire et de l’expertise qu’au niveau de l’instruction judiciaire et de l’examen par la chambre d’accusation.
Celle-ci n’a répondu à aucun de nos moyens de droit soulevés. L’arrêt qu’elle a rendu est un chef-d’œuvre de confusion et d’évacuation de la notion de droit. On pensait que la Cour suprême, pour l’honneur de la justice, avait le devoir de réformer l’arrêt ne serait-ce que pour sa présentation. Mais hélas, la Cour suprême a maintenu le déni de droit. La précipitation dans le traitement du dossier est vraiment symptomatique de la façon avec laquelle il a été orienté.
Salima Tlemçani