Le juge et le général

Le juge et le général

Abed Charef, La Nation, 15 Novembre 2011

Je me suis senti humilié en lisant ces procès-verbaux de l’audition de l’ancien général-major Khaled Nezzar par un procureur suisse. Cet homme qui avait été ministre de la défense de l’Algérie, qui avait fait et défait les pouvoirs, qui avait été membre du Haut Comité d’Etat, et qui avait occupé une place centrale dans la prise de décision en Algérie durant la période la plus critique de son histoire depuis l’indépendance, cet homme a été contraint de décliner son identité devant un fonctionnaire suisse, et subi un interrogatoire en règle sur ses faits et gestes durant les années 1990.

Pourquoi s’est-il rendu en Suisse alors qu’il se savait sous la menace de poursuites ? Ses mésaventures antérieures en France n’aurait-elles servi à rien? La déliquescence institutionnelle est-elle si avancée qu’un homme qui a été aussi important dans le pays n’est plus géré par aucune institution, et ne bénéficie de l’appui d’aucun juriste ?

M. Nezzar a indiqué qu’il se rendait en Suisse pour voir un psychothérapeute qui l’aiderait à cesser de fumer. La réponse est incongrue, mais quels que soient les vrais motifs, les conséquences de ce voyage sont énormes. Le général-major Khaled Nezzar s’est retrouvé dans une fâcheuse posture, qui a intrigué beaucoup d’Algériens, et qui inquiété nombre de ses anciens pairs. Quel ancien général algérien peut encore voyager librement à l’étranger ? Qui sera la prochaine victime d’interrogatoire ? Y a-t-il moyen d’échapper à ses poursuites ? Ces questions hantent visiblement les nuits de beaucoup d’anciens hauts responsables.

Sur un autre plan, M. Khaled Nezzar a-t-il donné les bonnes réponses au procureur suisse, qui a mené un interrogatoire plus politique que policier? A-t-il été poussé au bout de ses retranchements? Risquait-il vraiment d’être arrêté, jugé et, éventuellement, détenu ? Et sur le fond, a-t-il réellement commis les crimes dont il est accusé ? La plainte déposée contre lui en Suisse, et qui, semble-t-il, vise désormais les autres membres du HCE, en tant que présidence collégiale, cette plainte était-elle fondée ?

Ou bien, à l’inverse, Khaled Nezzar est-il un héros national comme le soutiennent ses proches et amis, ceux qui l’ont accompagné dans ce parcours chaotique, et comme il le soutient lui-même dans ses réponses qu’il estime cinglantes à l’adresse du procureur suisse ? A-t-il sauvé l’Algérie de l’intégrisme, a-t-il évité au pays de sombrer dans une dictature sanglante ?

Toutes ces questions reviennent de manière cyclique depuis bientôt deux décennies. Et opposent invariablement deux camps, dont les lignes ont peu bougé depuis, malgré quelques « défections » dans les rangs des anciens partisans de M. Nezzar, qui reconnaissent que l’objectif de ceux qui ont interrompu les élections était de garder le pouvoir plutôt que de sauver la démocratie.

Mais il ne s’agit pas, ici, de trancher dans des questions qui ont pourtant été très importantes dans la vie du pays. Il s’agit simplement de noter que Khaled Nezzar, un des principaux dirigeants du pays, a décliné son identité devant un fonctionnaire de la justice suisse, et s’est soumis à un long interrogatoire. Que ce fonctionnaire suisse a signalé à M. Nezzar que le passeport diplomatique qu’il détenait ne lui fournissait aucune immunité, ne lui serait d’aucune utilité, à part celle lui éviter de se mettre dans de longues files d’attente pendant son voyage.

Ce n’est pourtant pas de là que vient mon humiliation. Ni du fait que M. Nezzar a promis de se mettre à la disposition de la justice suisse, en cas de nouvelle convocation, ce qui lui a permis d’être autorisé à quitter la Suisse. Mon humiliation vient du fait que M. Nezzar, qui a accepté docilement de répondre au procureur suisse, qui a poliment et patiemment répondu à toutes ses questions, y compris celles qui paraissaient les plus déplacées, M. Nezzar, donc, si déférent devant la justice suisse, ne sera pourtant jamais entendu par le procureur de Aïn-Defla pour des actes qu’il aurait commis contre des citoyens algériens. Qu’aucun procureur algérien n’acceptera jamais de recevoir une plainte contre M. Nezzar. Qu’en Algérie, M. Nezzar est au-dessus de la loi. Et que, au bout du compte, la justice n’existe pas, en Algérie, car elle est incapable de s’en prendre aux puissants.

Ce qui provoque, chez nombre d’Algériens, des réactions dont M. Nezzar ne se rend même pas compte de la gravité : seule la justice mise en place par les occidentaux pour juger les dirigeants du Tiers-Monde apparait désormais, pour une partie de l’opinion, comme recours face à l’impunité des dirigeants.