B. Stora: Les critiques de la visite de Bouteflika à Toulon mènent un combat d’arrière-garde

Benjamin Stora au JI

Les critiques de la visite de Bouteflika à Toulon mènent un combat d’arrière-garde

par Mohamed Khellaf , Le Jeune Indépendant, 15 août 2004
La participation du président Bouteflika à la commémoration du 60e anniversaire du débarquement de Provence a suscité une vive polémique en France. Dans cet entretien, Benjamin Stora, historien, spécialiste de l’Algérie, nous livre sa propre lecture.

Il déclare que cet anniversaire donne l’occasion de rouvrir cette page de l’histoire. «Il est temps de fonder une mémoire commune», dit-il.

Question : Le Jeune Indépendant : Bouteflika est aujourd’hui à Toulon pour saluer, avec une quinzaine de ses pairs, le rôle des Maghrébins et des Africains dans la libération de la France. Jamais auparavant, l’Algérie n’avait célébré, seule ou en multilatéral, un pareil événement…

Réponse : Benjamin Stora : C’est une avancée incontestable au regard du cycle commémoratif algérien. La guerre d’indépendance avait effectivement mis un voile sur bien des séquences antérieures, dont la participation des Algériens aux Première et Seconde Guerres mondiales. Par son traitement médiatique, le 60e anniversaire du débarquement de Provence donne l’occasion de rouvrir cette page. Avec le temps qui passe – six décennies –, il est temps de fonder une mémoire commune autour du combat entre le totalitarisme et la démocratie.

Les Algériens avaient participé à ce combat, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale où ils étaient massivement engagés. Sur le plan historique, la participation du président Bouteflika aux commémorations du débarquement de Provence me paraît, en effet, une avancée significative.

Question : La participation des Algériens aux deux conflits mondiaux a-t-elle eu des effets sur la conduite de la guerre d’indépendance ?

Absolument. On le voit dans les Mémoires de Messali Hadj. Lorsqu’il prend part à la guerre de 1914-1918, le futur fondateur du PPA/MTLD en est vite marqué.

La participation aux combats l’impressionne et l’amène à se poser des questions. Il se dit pourquoi combattre pour un autre pays ? Réponse : Pourquoi ne pas combattre pour son propre pays ? Lors de la guerre de 1939-1945, les combattants algériens auront l’occasion de se forger à l’épreuve du maniement des armes.

Les tirailleurs algériens y apprennent énormément. Pendant la campagne d’Italie avec la bataille de Monte Cassino, nombre de futurs dirigeants nationalistes acquièrent de l’expérience dans l’usage de l’armement. Je pense en particulier à Ben Bella, à Ouamrane (futur colonel de la wilaya III).

De fait, la participation des combattants algériens sur les champs de bataille de Provence et d’Italie servira, d’une certaine façon, dans les combats contre l’armée française. Le gain n’a pas été uniquement d’ordre militaire. Sur les champs de bataille français et italiens, les Algériens sont engagés au nom du combat pour la liberté.

Quand ils reviennent au pays, ils constatent l’absence de liberté et une répression à son paroxysme avec les événements de mai-juin 1945. Cela travaillera leur conscience.

Question : Au moment où la France exprime sa gratitude et sa reconnaissance pour les combattants d’Afrique, des voix s’élèvent pour déplorer le peu de place qu’ils occupent dans les manuels d’histoire…

Réponse : Il va sans dire que tout un travail historique reste à accomplir. En France, les soixante dernières années ont été marquées par l’omniprésence d’un certain récit historique. Une mythologie «résistancialiste» très forte donnait la priorité aux troupes françaises.

On ignorait en France – on l’ignore toujours – que, en grande partie, ce sont les tirailleurs algériens qui, les premiers, sont entrés à Marseille pour la libérer. On ne sait pas non plus que ce sont les régiments algériens qui sont remontés le long de la vallée du Rhône pour jouer un rôle décisif dans la libération de Lyon.

Ces faits ne figurent pas dans les manuels scolaires. C’est pourquoi les commémorations de Provence me paraissent très importantes. Pour la première fois en France, on découvre l’importance de la participation des troupes maghrébines et africaines aux combats pour la libération de la France.

Un autre silence pèse sur la participation des troupes africaines, particulièrement algériennes, à la guerre de 1940. A l’entrée de l’armée allemande en France, les régiments qui étaient en première ligne et qui ont combattu le plus durement contre l’avancée allemande, étaient les tirailleurs algériens.

On a enregistré beaucoup de pertes dans leurs rangs. Par leur combat, ils ont permis le repli des troupes françaises. Là aussi, c’est un fait très peu connu qui n’a pas été du tout examiné par les manuels scolaires.

Question : Les souvenirs de la guerre d’Algérie resurgissent à travers la lettre ouverte d’une soixantaine de députés de l’UMP…

Réponse : C’est un débat politicien nourri par un groupe très minoritaire.

Une petite frange de l’UMP. Cette polémique intervient au moment où s’opère un rapprochement entre la France et l’Algérie. J’y vois un combat d’arrière-garde. Il ne permet pas de faire avancer le travail de mémoire, contrairement à ce que prétendent les initiateurs de la lettre ouverte à Michel Barnier.

Au moment où l’on assiste à une profanation des tombes musulmanes et juives, on aurait dû, au contraire, faire taire ces polémiques politiciennes. On aurait pu agir pour avancer vers une réconciliation mémorielle et faire reculer les démons totalitaires, les extrémismes.

Une occasion unique s’offre, aujourd’hui, aux deux pays pour fonder ensemble cette mémoire commune. Ceux qui, aujourd’hui, sont dans cette polémique n’ont rien compris à la situation actuelle. Cela me paraît assez évident.

Question : Est-ce une des manifestations du «sudisme», cette idéologie héritée de la guerre d’Algérie dont vous parlez dans votre essai le Transfert d’une mémoire (La Découverte 2000) ?

Réponse : Si. Ce sont les survivants de cette mémoire qui, cinquante ans après, continuent d’exister. Dans la société française, il y a toujours cette mémoire de revanche, cette mémoire sudiste encore présente à travers certains cercles, certaines personnalités.

Il ne faut pas le nier. Mais il faut dire qu’ils sont de plus en plus minoritaires dans la société française. Il y a vingt ans, en 1984, des villes de France avaient mis leurs drapeaux en berne lorsque Claude Cheysson, alors ministre des Affaires étrangères, s’était rendu à Alger (30e anniversaire du 1er Novembre, NDLR).

Je pense à la ville de Montpellier. En vingt ans, on a fait des progrès ! Les drapeaux de Montpellier ne sont pas en berne (à l’occasion de l’invitation de Bouteflika à Toulon). Preuve s’il en est que les porteurs de cette mémoire sont minoritaires.

M. K.