Il y a soixante ans, Bandoeng

Premier acte de naissance de la diplomatie algérienne

Il y a soixante ans, Bandoeng

El Watan, 6 mai 2015

Le premier acte de naissance de la diplomatie algérienne a été signé par Hocine Aït Ahmed et M’hamed Yazid à Bandoeng
(ou Bandung), lors de la première Conférence afro-asiatique.

La guerre pour l’indépendance de l’Algérie n’a pas été que militaire, et heureusement d’ailleurs, car il n’était pas facile de battre la 5e puissance mondiale avec des fusils. Une autre bataille devait avoir lieu pour faire entendre au monde la voix des Algériens et leur volonté de liberté et d’indépendance.

Battre la France coloniale en la dénonçant devant le concert des nations. Montrer à la communauté internationale le visage hideux de la colonisation et attirer le maximum de soutien à la lutte juste et légitime des Algériens. Il fallait gagner la bataille diplomatique et ce fut chose faite grâce à de valeureux hommes qui ont donné à la diplomatie algérienne ses premières notes de gloire. Il y a soixante ans, le premier acte de naissance de la diplomatie algérienne a été signé par Hocine Aït Ahmed et M’hamed Yazid à Bandoeng, ou Bandung, lors de la première Conférence afro-asiatique.

A peine quelques mois seulement après le déclenchement de la guerre de Libération, les Algériens étaient conscients de la nécessité de l’action diplomatique pour soutenir le combat pour la liberté. La commémoration d’un tel événement revêt une importance capitale, aujourd’hui alors que les relents de la colonisation retrouvent matière à se redéployer en profitant de la fragilité des pays du Sud. Il est d’ailleurs étonnant que l’Etat algérien et son ministère des Affaires étrangères aient passé sous silence un tel anniversaire, en ces jours où il est utile, voire même salutaire de construire une force diplomatique. «Avant même le déclenchement de la guerre avec la France en 1954, les nationalistes algériens avaient une vision internationale du conflit qu’ils voulaient mener.

Et l’homme qui développa cette stratégie s’appelle Hocine Aït Ahmed…», répondait l’historien américain Matthew Connelly dans un entretien paru dans le journal Le Monde dans un hors-série consacré au 50e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Connelly, dans son livre L’Arme secrète du FLN, souligne que Aït Ahmed expliquait, dans son fameux rapport de Zeddine en 1948, que mener le combat contre la France sur des champs de bataille n’aboutirait jamais à cause de la trop grande différence entre les forces militaires. Il fallait donc gagner le combat politiquement et sur la scène internationale en appui aux actions militaires en interne.

L’Algérie à Bandoeng, un travail de coulisses et de lobbying

Aït Ahmed participe d’abord en 1952 à la Conférence de Rangoun en Birmanie réunissant les partis socialistes asiatiques, qui a abouti à la décision de soutien aux luttes anticoloniales. Aux côtés de Tayeb Slim pour le Néo-Destour, Miss Margaret Pope pour l’Istiqlal, Aït Ahmed représentait le PPA-MTLD. Les trois représentants maghrébins font un travail de coulisses et sur leur initiative est créé un bureau anticolonial afin de coordonner les activités diplomatiques et de publication pour des résolutions en faveur des luttes anticoloniales.

Un beau prélude à la Conférence de Bandoeng qui intervient comme une troisième voie donnée aux pays du Sud pour échapper aux deux pôles (américain et russe) et à la logique de la guerre froide. La première Conférence afro-asiatique s’était tenue du 18 au 24 avril 1955 à Bandoeng sur l’île indonésienne de Java. Vingt-neuf pays animés de la volonté de donner aux Etats du Sud leur propre voix ont accueillis avec faveur cette conférence. «La lutte des peuples tunisien, marocain et algérien a contribué de façon déterminante à la convocation de la Conférence de Bandoeng…

L’exemple du Maghreb illustre cette constatation historique ; le niveau des luttes nationales conditionne celui de la solidarité internationale et vice-versa», indiquait Hocine Aït Ahmed dans un témoignage publié par le magazine Jeune Afrique en 1985. Avant d’arriver à Bandoeng, il y eut des pourparlers et rencontres sous l’égide du Premier ministre indonésien Sastroa Midjodjo pour convaincre le Pakistan et l’Inde de la nécessité de se démarquer des blocs de l’Est et de l’Ouest et aller vers une troisième voie, celle de la solidarité entre les pays du Sud. En décembre 1954 une rencontre est organisée à Bogor, en Indonésie. «Le bureau du Maghreb au Caire décide de l’unité d’actions diplomatique et informative des trois sections. Il faut que les Algériens soient présents à Bogor…

Alerté en notre faveur par Azzam Pacha, ex-secrétaire général de la Ligue arabe, le prince Fayçal d’Arabie Saoudite nous fait débloquer, séance tenante, l’équivalent de 100 millions de francs français de l’époque. M’hamed Yazid et moi arrivons donc à Bogor. Tahar Amira, chargé du bureau tunisien à Jakarta, organise pour nous contacts, conférences de presse et interviews», témoigne le responsable du FLN, Hocine Aït Ahmed dans son article paru dans Jeune Afrique.

La délégation du FLN est reçue par tous les chefs de délégation à l’exception de l’indien Nehru et du Premier ministre du Ceylan, Sir John Kotelawala. «Nous transmettons notre littérature et nos revendications aux staffs et à la presse des deux», note Aït Ahmed. La déclaration de Bogor ne fait pas référence à l’Algérie. «Nehru n’a accepté de faire une concession sur l’affaire palestinienne qu’en échange du silence sur l’Algérie», précise encore Aït Ahmed. Les opinions publiques insufflèrent à l’annonce de la tenue de la Conférence de Bandoeng une portée dépassant les attentes de ses initiateurs indonésiens. La Conférence réserva un accueil officiel à la délégation du Maghreb. «Salah Benyoucef et moi avons devancé de plus d’une semaine l’arrivée du Caire d’Allal El Fassi, de l’Istiqlal, accompagné d’Abdelmadjid Bendjelloun, représentant de ce parti au bureau du Maghreb, et de M’hamed Yazid.

Le 15 avril, la délégation du Maghreb est au complet… avec Tahar Amira, Miss Pope et Tayeb», témoigne Aït Ahmed en notant que le gros du travail de contact avait été fait par les premiers arrivés grâce au concours indonésien et qu’il ne restait que la conférence de presse à préparer pour le 17 avril. Les Maghrébins conviennent de présenter unilatéralement les problèmes des trois pays. «Notre rencontre avec la presse provoque une énorme curiosité chez les dizaines de journalistes venus de tous les points du globe. C’est un succès spectaculaire commenté au sein de toutes les délégations. Nous leur remettons notre mémoire. Zhou En Lai nous reçoit avec une chaleur particulière. Il saluera, dans son discours d’ouverture, la ‘‘lutte héroïque des peuples algérien, marocain et tunisien’’.»

L’Irakien Fadhel El Djamali intervient fougueusement contre la politique de répression dans les trois pays maghrébins, qu’il cite nommément. Dans son discours d’ouverture, Nasser apporte son appui aux peuples d’Afrique du Nord, mais sans insistance particulière. L’intention dont il nous fait part, c’est d’«agir en coulisses pour infléchir, dans le bon sens, la position de Nehru sur l’Algérie», se remémore Aït Ahmed dans son article, en notant que l’unité d’action des Maghrébins avait impressionné les pays arabes.

Et de continuer son récit : «Nous nous partageons les tâches en vue de faire adopter une résolution claire et vigoureuse, avec des engagements pratiques. Nous assistons aux séances non publiques ainsi qu’aux travaux des commissions. Pour la circonstance, Allal El Fassi devient membre de la délégation irakienne, tandis que Salah Benyoucef et moi allons respectivement avec le Yémen et l’Arabie Saoudite. Le prince Fayçal, notre voisin à l’hôtel et dans la salle, se préoccupe à tout instant de l’évolution de notre cause.»

Les pays arabes impressionnés par l’unité d’action des Maghrébins

Le travail de lobbying des Maghrébins porte ses fruits. Après l’adoption de la résolution, le ministre des Affaires étrangères indonésien a convenu de proposer la création d’un comité permanent pour suivre et soutenir les luttes anticolonialistes, en particulier au sein de l’ONU ; la Birmanie a proposé quant à elle de donner un délai au gouvernement français pour satisfaire aux aspirations du Maghreb ; le prince Sihanouk s’engageait à proposer des sanctions politiques, diplomatiques et économiques contre la puissance coloniale au cas où elle ne respectait pas les délais d’un règlement pacifique. Bandoeng a marqué un tournant important dans l’histoire du monde et, pour l’Algérie, ce fut l’élément déclencheur d’une internationalisation judicieuse de la cause d’un peuple réclamant son autodétermination. Bandoeng ouvre la voie diplomatique aux Algériens.

En 1956, Aït Ahmed ouvre le bureau du FLN à New York. «La bataille d’Alger s’est jouée autant à Alger qu’à New York, où les nationalistes avaient réussi à attirer l’attention du monde sur leur cause à l’Assemblée des Nations unies», souligne Matthew Connelly. «Pour le Maghreb, et particulièrement pour l’Algérie, Bandoeng a incarné une étape décisive», estime Aït Ahmed, en regrettant que l’esprit de cette conférence ait été progressivement étouffé. «Le non-alignement est mort à la faveur même des résolutions et des discours non alignés. Le droit à l’autodétermination interne dont les peuples et les citoyens sont les véritables titulaires est confisqué par les gouvernements.

Le droit à l’autodétermination externe ne pouvant longtemps lui survivre, nous assistons à un autre retour des protectorats étrangers», disait-il en 1985. Les archives nationales de la République d’Indonésie ont soumis, pour ce soixantième anniversaire de la commémoration de la Conférence de Bandoeng, une proposition pour que les archives de la première rencontre afro-asiatique soient adoptées comme «Mémoire du monde de l’Unesco» en 2015.
Les dix principes de Bandoeng

Outre le soutien au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de déclarer que le colonialisme est un mal auquel il doit être mis fin et d’appuyer la cause de la liberté des peuples colonisés, la conférence de Bandoeng s’est achevée avec l’adoption d’une longue résolution franchement anti-impérialiste et à contre-courant de l’ordre imposé par les grandes puissances.

Dix principes de la résolution de Bandoeng, malgré l’extinction de l’esprit de la conférence, interpellent encore le monde d’aujourd’hui.

1- Respect des droits humains fondamentaux en conformité avec les buts et les principes de la Charte des Nations unies.
2 – Respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de toutes les nations.
3 – Reconnaissance de l’égalité de toutes les races et de l’égalité de toutes les nations, petites et grandes.
4 – Non-intervention et non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays.
5 – Respect du droit de chaque nation de se défendre individuellement ou collectivement, conformément à la Charte des Nations unies.
6a – Refus de recourir à des arrangements de défense collective destinés à servir les intérêts particuliers des grandes Puissances quelles qu’elles soient.
6b – Refus par une puissance, quelle qu’elle soit, d’exercer une pression sur d’autres.
7- Abstention d’actes ou de menaces d’agression ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un pays.
8- Règlement de tous les conflits internationaux par des moyens pacifiques, tels que la négociation ou la conciliation, l’arbitrage ou le règlement devant les tribunaux, ainsi que d’autres moyens pacifiques que pourront choisir les pays intéressés, conformément à la Charte des Nations unies.
9- Encouragement des intérêts mutuels et de la coopération.
10- Respect de la justice et des obligations internationales.

Nadjia Bouaricha