La revanche de l’OAS?

La revanche de l’OAS?

Paris : Akram Belkaïd, Le Quotidien d’Oran, 21 avril 2005

La scène se déroule à Paris, dans une classe préparatoire au concours d’ entrée à l’Ecole normale. Alors qu’une jeune Algérienne évoque le douloureux souvenir de la colonisation, une autre khâgneuse, versaillaise, si mes souvenirs sont bons, réagit avec vigueur: «Heureusement que les Français sont allés en Algérie», s’emporte-t-elle. «S’ils n’avaient pas colonisé ton pays, vous vivriez aujourd’hui encore comme des Sénégalais…». Ce genre de propos, que l’on appréciera sûrement du côté de Dakar, est de plus en plus fréquent en France. Il suffit de tendre l’oreille ou de parcourir la presse quotidienne pour se rendre compte de la banalisation de la colonisation, voire de sa glorification, y compris par des jeunes nés bien après les derniers feux de l’empire colonial français. Pourtant, il fut un temps où les choses restaient dans le non-dit, à l’ intérieur d’une zone d’ombre pudique où l’on éludait le sujet, même si chacun n’en pensait pas moins. Mais voilà, il semble bien que nous soyons entrés dans une période où l’apologie de la colonisation n’effraie personne, à droite comme à gauche. «On vous a tout de même construit quelques routes et on a instruit vos parents», m’a dit récemment un confrère chevènementiste. Et comme il ne niait pas «les massacres de la conquête et les horreurs de la Guerre d’ Algérie», il m’encouragea à reconnaître de mon côté «que la colonisation avait eu du bon pour l’Algérie et les Algériens». Inutile de vous dire que nos relations se sont quelque peu distendues. J’envisage néanmoins de lui offrir le dernier ouvrage de Pierre Péan qui démontre que la prise d’Alger en 1830 ne fut qu’un vulgaire hold-up qui, entre autres, profita à l’époque à une certaine maison Seillière… (1). Il y a quelques années, j’ai demandé au patron français d’un grand cabinet de conseil en management s’il pensait que la mondialisation provoquerait la propagation dans toute la planète du modèle anglo-saxon de gestion des entreprises. Un modèle brutal, uniformisant et, pour simplifier, le plus souvent peu respectueux des caractéristiques locales. «Mais il existe une alternative !», s’est écrié mon interlocuteur. «Pour contrer l’influence anglo-saxonne, on peut essayer de gérer les entreprises en s’inspirant de l’ universalisme français. C’est en son nom que nous avons décidé de porter les Lumières au Maghreb et en Afrique noire. C’est cet universalisme qui a profité à l’Algérie !». Je n’en croyais pas mes oreilles. L’homme en face de moi n’était ni un beauf ni un illuminé d’extrême-droite. Homme brillant et cultivé, il me livrait sans aucune gêne ni nuance son plaidoyer à propos d’ une colonisation menée au nom de la civilisation. Avec patience et en essayant de chasser toute irritation de ma voix, j’ai alors tenu à ouvrir une parenthèse dans notre entretien. J’expliquais d’ abord que comme la majorité de mes compatriotes, je n’accordais aucun crédit à la thèse d’une Algérie conquise au nom de la civilisation. Et satisfait en mon for intérieur de le voir sursauter, j’insistai sur le fait que la France devait des excuses aux Algériens pour avoir colonisé leur terre et pour leur avoir infligé une somme inouïe de violences. «Mais je ne suis pas dupe de l’ incapacité de votre pays à regarder son passé colonial en face», ai-je ajouté après quelques minutes de silence, en précisant que le statu quo des positions ne me dérangeait pas à condition qu’il permette à nos deux pays d’ aller de l’avant. En un mot, Algériens et Français peuvent bâtir une nouvelle histoire commune, à condition qu’il ne prenne pas l’idée aux seconds d’imposer, par n’importe quel moyen, leur propre vision de notre douloureux passé. J’ai conscience que cette position conciliatrice est de moins en moins tenable en raison de la virulence du révisionnisme pro-colonial auquel on assiste actuellement en France. Le drame algérien des années 1990 mais aussi les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ont libéré dans l’Hexagone et chez ses élites une parole qui ne cesse de nous vanter la période coloniale sur l’air du «Tout le monde était beau, tout le monde était gentil». En 1977, face à l’indignation d’une grande partie de l’opinion publique française, le chanteur Michel Sardou avait dû retirer des bacs son 45 tours où était gravé le fameux «Au temps béni des colonies». Aujourd’hui, ce disque pourrait sortir sans aucune anicroche quand on sait que le révisionnisme pro-colonial a atteint son point d’orgue le 23 février dernier, avec l’adoption par l’Assemblée nationale française (!) d’une loi établissant la «reconnaissance de la nation [française] (…) en faveur des Français rapatriés». Une loi qui prévoit notamment que les «programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord». On y revient ! Ce texte a certes été voté à l’initiative de quelques parlementaires de droite, dont certains avaient déjà protesté en août 2004 contre la présence du président Bouteflika à Toulon pour l’anniversaire du débarquement de Provence, mais il engage désormais toute la France. Par son biais, l’Etat français dispose d’un moyen d’injonction pour dicter aux historiens la manière dont ils doivent enseigner. Les futurs manuels vont-ils rendre hommage à l’OAS ? Mais ce qui est le plus déroutant, c’est que cette loi n’a guère provoqué de protestations en France comme en Algérie. En m’attelant à cette chronique, j ‘ai d’abord pensé faire le parallèle avec la tension actuelle qui oppose la Chine et le Japon à propos d’un manuel d’histoire nippon. Comparaison facile mais guerre pertinente. En réalité, je suis convaincu que cette loi est un coup bas destiné à torpiller la signature d’un Traité d’amitié entre nos deux pays et qu’il est préférable de retenir le discours historique de l’ambassadeur de France à Sétif en mars dernier (discours totalement passé inaperçu en France, et pour cause). Cette loi, qui heurte nombre de Français d’origine maghrébine et qui va certainement radicaliser le mouvement des «indigènes de la République», est une manoeuvre mesquine, une dernière tentative de prendre une revanche à peu de frais sur l’indépendance algérienne. Mais en gardant leur sang-froid, les Algériens ont la possibilité de faire preuve de plus d’intelligence en regardant vers l’avenir, même si on est en droit de se demander à quoi peut bien servir ce traité. En tous les cas, il faudra déployer beaucoup de pédagogie pour expliquer aux Algériens que le signer ne signifie pas que l’on va desceller la statue de l’Emir Abdelkader pour la remplacer par celle de Bugeaud.

(1) «Main Basse Sur Alger, Enquête Sur Un Pillage, Juillet 1830». Plon.