Réponse de Jean-Pierre Lledo à Brahim Senouci

Réponse ouverte de l’auteur du film « Algérie, histoires à ne pas dire » à lettre fermée de Brahim Senouci

Jean-Pierre Lledo, Paris, le 10 Avril 2008

Une longue tournée de présentation du film dans le Sud de la France m’a empêché de te répondre plus tôt. Désolé.
Brahim, tu es donc allé au Cinéma Reflet Médicis non pour voir mon film, pour te faire une opinion par ta propre vision, tes propres sensations, mais « pour être éclairé par le débat qui devait suivre la projection » ? Il est triste pour un cinéaste de lire une chose pareille. Surtout quand juste après, tu nous dis ton refus de participer à ce débat pourtant attendu. Que dire alors de la raison avouée dans la Tribune même de la Ligue des Droits de l’Homme ! Les « visages basanés » n’étant pas nombreux dans la salle, ceci eut pour effet de « raviver mon inquiétude », dis-tu. Est-ce je rêve ? Surtout venant d’un mascaréen à la peau laiteuse. Non, malheureusement : le reste va nous le montrer.
Et comme tu n’es pas resté au débat, souffres quand même que je « t’éclaire » de mes quelques petites lanternes.
Tu dis être parti juste après le film, mais à te lire je me suis demandé si tu avais vraiment vu, entendu le film ? En voici 3 exemples :

· « Diatribe d’Aziz, contre l’Algérie, l’indépendance, le 5 Juillet » ? Aziz dit autre chose ! « Qu’ils se la gardent leur indépendance, leur 5 juillet, etc… ». Il ne s’en prend donc pas à l’indépendance, mais à « leur » indépendance, celle des tenants du système. Nierais-tu qu’il y a autant d’indépendances que de statuts sociaux, l’écart entre les petits revenus et les grandes richesses étant sans doute aujourd’hui encore plus grand qu’avant 62 ? Et Aziz qui a perdu 23 hommes de sa famille, n’a-t-il pas une certaine légitimité à le crier ? Les Algériens musulmans lorsqu’ils rejettent les islamistes, ne disent-ils pas aujourd’hui : « On ne veut pas de leur Islam » ?

· « D’un revers de caméra (j’aurais) rayé tous les Algériens qui ne savent pas chanter en espagnol, ou danser le boléro » !!! Tu n’as donc pas vu dans la 1ère partie (Skikda) la famille des Mouats et celle des Khazri ? Dans la 2ème partie algéroise, Katiba et Louiza Ighilahriz la maquisarde, le jeune de Bab el Oued, un des personnages le plus évoqué dans les débats ? Dans la 3ème partie, tous ces vieux qui forment le socle constantinois, à commencer par le musicien Cheïkh Darsouni, qui évoquant un mariage juif à M’sila nous dit ce que fut son étonnement en arrivant dans cette famille : « c’étaient des Juifs ou des Arabes ?! ». Ou alors tous ces jeunes qui n’ont jamais connu de Juifs, puisque nés après 62, mais qui ne jurent que par Raymond ? Est-ce donc moi ou toi qui d’un coup de stylo, te permets de rayer 3 parties d’un film qui en a 4 ? !
Mais ne les rayes-tu pas parce qu’aveuglé par un préjugé que tu exprimes clairement : « les Algériens musulmans qui ont approché les non-musulmans (étaient) extrêmement rares » ? Mais c’est archi-faux ! Que ce soit dans les villes ou les villages de campagne. Tu peux vérifier cela, puisque la presse algérienne se tait, en allant sur le net qui heureusement échappe aux Etats, dans ces centaines de sites de villes, villages, d’écoles, de lycées, qui relatent notamment les retours de milliers de Pieds Noirs et de Juifs dans tous les endroits d’Algérie.

· « Quasi absence de référence à la colonisation ». T’es-tu aperçu que mon film n’était que l’histoire de 4 individus, et non un film d’historien sur la colonisation ? Et qu’au travers de ces 4 histoires, chaque spectateur, peut s’il n’est pas de mauvaise foi, reconstituer un tableau complexe d’une époque qui ne peut assurément pas se résumer, pas plus à ses « aspects négatifs » qu’aux « positifs ». La directrice de Bab el Oued ne voulait pas d’Arabes dans son école, mais l’instit Mme Dahan a quand même inscrit Katiba ! (et si tu n’avais pas boycotté ce débat, tu aurais pu voir ce visage basané de juive algéroise dire son bonheur que Katiba ait gardé la mémoire de sa mère… Et elle l’a aussitôt contactée !)

Cette cécité et surdité, qui t’empêchent de voir et d’entendre ce que le film montre et dit vraiment, et te font écrire ce que toi tu en as retenu, prennent racine à mon avis dans ton incapacité à concevoir qu’un système inégalitaire, même de type colonial, donc fondé sur le racisme, n’empêche ni les contestations, ni les solidarités, ni les membres de chaque communauté à pratiquer des relations de bon voisinage – voire plus – fondées sur la stricte égalité. Ni mon film « Un Rêve algérien », ni celui-là, ne t’ont donc fait comprendre que les femmes, les hommes et les enfants ne sont pas des robots formatés par « la règle d’airain » des systèmes, et qu’ils peuvent transgresser les barrières communautaires, même les plus hautes, celles de la religion ? Serais-tu le dernier adepte de cet affligeant déterminisme, qui au vécu des simples gens, n’a à opposer… que des chiffres ? Pour te guérir de cela, je te conseillerai juste d’interroger par ex. la maquisarde du film, Louisa Ighilahriz. Elle t’expliquera que dans l’immeuble de la Casbah que possédait son père, sa famille et les locataires, Juifs et Pieds-noirs formaient une grande famille !
Notre « société a été abrutie par 132 ans de colonisation… » dis-tu. Si cela était vrai, faudrait que tu expliques comment ont pu apparaître les artistes, intellectuels et dirigeants politiques des générations qui nous ont précédé et qui ont mené le mouvement de contestation à la colonisation. Mais si je te comprends bien, tu me reproches en fait de n’avoir pas offert le spectacle de cet abrutissement. Désolé ! Mais qu’y puis-je si mes personnages, qu’ils aient été militants indépendantistes ou non, ont résisté à cet abrutissement ? Et ont même profité du commerce avec des communautés un peu moins rigides, côté religieux, pour s’émanciper plus que « le système » l’aurait désiré ? Ou profité encore d’un pluralisme politique (partis, journaux, meetings, manifestations) qui leur a même donné l’impression d’être plus citoyens qu’après l’indépendance, lorsque le régime de parti unique, continuant à bourrer les urnes, a privé toute une société du pouvoir de se penser de façon autonome et de disposer d’elle-même ?
Ceci dit, comment as-tu pu voir dans mon film la description d’un « paradis perdu » ? ! Bien au contraire, et c’est pour cela que j’ai l’impression que tu ne l’as pas vu, mon film montre comment les appareils, coloniaux et nationalistes, vont s’employer à creuser des « fossés communautaires » selon l’expression en vogue chez les uns et les autres. Et ils y arriveront malheureusement, à peu près de la même manière : en faisant couler le sang, sur des critères raciaux, indifféremment des opinions.
Les parachutistes font disparaitre tous les Arabes de la mechta qui avaient pourtant protégé les agriculteurs européens, au faciès. Et les nationalistes s’en prennent à ceux qui auraient pu être leurs alliés, au faciès.
C’est cela que tu appelles un paradis perdu ? !

N’es-tu pas en fait tout simplement victime de la tournure d’esprit de tous les propagandistes – y compris ceux des « bonnes causes » – qui ne peuvent percevoir la réalité qu’au travers des simplifications, des caricatures et des généralisations ? Tu ne peux imaginer un Pied Noir ou un Juif, que riche, impoli, malveillant, raciste, etc… Et naturellement en face, l’Arabe, pauvre, vertueux, tolérant, sera donc légitimé par avance quoi qu’il fasse et dise : il ne sera jamais qu’en train de se libérer. Sartre en son temps était plus direct. Quand un Arabe tue un Pied Noir, disait-il en substance, il fait d’une pierre deux coups : un oppresseur disparaît et se libère un opprimé. (Préface aux « Damnés de la Terre » – Fanon). Consternant.

Mais venons-en à tes autres reproches principaux.

Je n’aurais évoqué que les exactions de l’ALN ? C’est faux ! Par exemple, le 1er épisode de Skikda commence, avec Aziz et ses cousins, par la description détaillée de la répression parachutiste.
Dans la 2ème partie, Katiba nous mène dans la Casbah à la Rue de Thèbes, là où des bombes des services secrets français ont causé la mort à plus de 70 personnes.
Et dans la dernière, Oran, contrairement à ce que tu dis, 3 habitants de la Marine évoquent l’OAS. L’un, ex-chef scout, dit « elle a tué plus qu’il n’en faut ». L’autre précise que les commandos OAS et FLN, venaient toujours d’autres quartiers.
Quant au 3ème, un fidaï (commando) évoquant cette guerre OAS-FLN, dit : « c’était eux ou nous ». Etais-tu sorti pour une clope à ces moments ?

De plus, il est assez malhonnête de me reprocher d’avoir « fait silence sur la terrible répression », de 55, de la guerre, de 45, ou de la conquête, alors que tel n’est pas le sujet du film !
Ta cécité dogmatique t’aurait-elle empêché de comprendre que que je racontais des histoires, surgissant des mémoires de 4 individus, inscrites dans le temps des 7 années qu’a duré la guerre, et non l’Histoire ?
Ceci dit, apprendre dès le début du film que dans la mechta du 1er personnage de Skikda, les paras ont pris sans jamais les rendre 23 personnes, soit tous les hommes adultes à partir de 15 ans, n’est-il pas suffisant pour donner idée de l’ampleur d’une répression, à un spectateur moyennement voyant et entendant ?
Cette ampleur a-t-elle atteint le chiffre canonique, toujours rond de 12 000 morts en 1955, 45 000 morts en 1945, ou 1 million 500 000 morts pour toute la guerre, de 54 à 62, comme on l’apprend dans les écoles algériennes et comme tu le répètes ? Tous les historiens libres de s’exprimer savent qu’il n’en n’est rien.
Aussi Brahim, plutôt que de reprendre les chiffres officiels, ne crois-tu pas que l’esprit critique citoyen devrait plutôt s’étonner que l’Etat algérien n’ait pas profité des multiples recensements depuis l’indépendance pour faire un décompte plus proche de la vérité ? Chaque famille est quand même en mesure de dire au moins si le père ou la mère, le grand-père ou la grand-mère a été tué ou est mort de mort naturelle, non ?

Ton refus de prendre en compte le film tel qu’il est et pour ce qu’il est, te permet donc de m’intenter une série de Procès – atteintes aux « constantes nationales » comme on dit chez nous – qui en des temps pas si reculés auraient mené à une mort certaine.
« Non seulement tu ne manifestes pas de compassion pour les souffrances de ton peuple, mais encore tu le mets en accusation pour son refus de l’Autre, du juif et du chrétien », me fais-tu dire.
Si je sais bien lire, Brahim, « ton peuple » ce ne seraient que les Musulmans ? Le Juif et le Chrétien, c’est « l’Autre », n’est-ce pas ? Je croyais savoir que telle n’est pas ta pensée. C’est pourtant ce que tu dis. Sans doute, un lapsus, mais qui en dit long sur cette idéologie dominante du mouvement national, devenue celle officielle de l’Etat indépendant, le nationalisme, et dont à ton corps défendant tu en es encore la victime.

Tu ne peux t’empêcher d’identifier le courant nationaliste à l’ensemble des Musulmans, et ceux-ci à l’Algérie, comme d’identifier les Juifs et les Chrétiens au système colonial. Normal, puisque selon toi, ils bénéficiaient « de privilèges exorbitants » !
As-tu conscience qu’ainsi tu ne fais que répéter un des stéréotypes les plus éculés du nationalisme ? Un stéréotype qui a cependant fondé le combat nationaliste, et qui a fait de l’Autre un ennemi, ce qui explique l’ordre de tuer le « gaouri » ou le « Ihoudi » au facies, à toutes les étapes de la guerre, avec le couteau, la hache, le révolver ou la bombe.

Tu attribues à l’OAS la responsabilité de l’épuration ethnique, et pour le prouver tu lui prêtes la paternité du fameux slogan « La valise ou le cercueil ». (Tu ignores sans doute qu’il fut celui du premier parti nationaliste, le PPA, dès les années 40 !).
Là encore, j’ai l’impression que tu te trouvais en dehors de la salle au moment de la séquence d’El Alia. Contrairement à ce que tu affirmes, le fidaï nous y explique qu’il n’a pas tué de façon « aveugle » ou « barbare », comme tu m’accuses de l’avoir suggéré, mais au nom d’une pensée explicitée par ses chefs : « Chez les Français, ce sont les femmes qui commandent et quand elles verront qu’ici on a tué des femmes et des enfants, elles diront à leurs maris, partout en Algérie, allez on s’en va en France ».
Après une telle révélation, et les repérages puis le tournage m’en firent découvrir bien d’autres, que peut-on conclure sinon que les FLN-ALN-GPRA n’ont pas mené la guerre avec le seul objectif, proclamé, de mettre fin au système colonial, mais aussi avec celui, inavoué en public, de pousser les populations non-musulmanes à quitter l’Algérie ?
Tu peux te référer à notre dossier de presse pour y lire les nombreuses déclarations, après 1962, de dirigeants nationalistes qui vont toutes dans ce sens, de Ben Tobbal à Réda Malek, en passant par Ben Khedda. Et dans le site du film (http://algeriehistoiresanepasdire.com) tu pourras voir le débat avec notre historien Mohamed Harbi qui dit clairement, et me semble-t-il pour la 1ère fois, qu’il y avait « des dirigeants nationalistes partisans du nettoyage ethnique ».

Cette pensée ethnique, que l’on pourrait ainsi résumer : « l’Algérie a été arabo-musulmane, avant la colonisation, elle doit le redevenir après », a, comme tu ne devrais pas l’ignorer, a trouvé sa pleine expression juridique avec le Code de la Nationalité, adopté dès que le nouvel Etat s’est constitué, c’est-à-dire à une époque où il n’y a plus d’OAS, et quasiment plus de non-musulmans en Algérie. Et que dit ce Code ? Pour être Algérien (automatiquement), faut être musulman !
Jusqu’à ce jour d’ailleurs, porter un patronyme non arabe ne fait si peu « algérien », que toi-même ressens le besoin de sur-souligner (des fois que…) : « Tous les Algériens, et l’Algérien que tu es… », !

Est-ce à dire que le nationalisme porte, seul, la responsabilité de ce gâchis humain qu’ont été la colonisation puis la décolonisation ? Ne me fais pas dire ce que je ne dis jamais ! Avec « Un Rêve algérien », j’ai déjà mis en valeur la responsabilité coloniale. Et si je fais un jour un film dans la nébuleuse OAS, j’essaierais de découvrir aussi leur part de responsabilité. Mais Brahim, là, je faisais un film, en Algérie, au milieu de la seule communauté musulmane, au cas où ta malvoyance idéologique t’aurait empêché de le remarquer… Ignorerais-tu que le travail artistique est fondé sur la métonymie ?

Tu trouves « contestable, voire haïssable » le rapport entre le nationalisme et l’islamisme. Tu n’es pas le seul, je le reconnais. Et pourtant toi qui a fui l’islamisme, tu sais parfaitement que les « terroristes », comme on les appelle aujourd’hui en Algérie, ne sont pas venus du ciel ! Ils se réclament eux aussi du Djihad et ils vont au combat avec le même appel « Fi Sabil Illah » (« Pour la Cause de Dieu »). 19 femmes et hommes du culte chrétien ces dernières années, mais hier, combien de Juifs et de Chrétiens ont-ils été assassinés comme tels ? Les uns et les autres n’ont-ils pas recouru aux mêmes exercices pratiques : viols, égorgements, éventrations, émasculations, étêtements, bombes au milieu des civils, massacres de familles… ? N’ont-ils pas eu la même prétention à détenir la Vérité, et à vouloir l’imposer par le glaive ? N’ont-ils pas été totalitaires, dans l’action et dans la pensée ? La différence, la pensée autre, n’ont-elles pas été passibles que d’un seul traitement : l’interdit et l’élimination physique ? N’ont-ils pas les mêmes ennemis : l’Occident, la France, et leurs habitants, les démocrates, les féministes, les socialistes et les communistes, les intellectuels et les libres penseurs, les francophones et les berbérophones, tout cela mis dans le même sac de « Hizb frança » (« parti de la France »). Et bien que la liste soit déjà longue, ajoutons aussi les laïcs, appelés « laïco-assimilationnistes » par le chef du gouvernement du début des années 90, Bélaïd Abdeslem, vocable inventé pour amalgamer à des anti-indépendantistes les anti-islamistes que toi et moi sommes, à une époque où une telle stigmatisation appelait le meurtre. Au fait, sais-tu que cet homme fort du pouvoir de l’époque de Boumedienne, fut aussi ce dirigeant du FLN qui durant la guerre imposa aux étudiants algériens d’ajouter le « M » de « musulman », au sigle de leur organisation (UGEMA) ?
Dois-je te rappeler aussi le brillantissime parcours de Mohammedi Saïd ? Soldat de l’armée nazie. Officier supérieur de l’ALN et maître d’œuvre de l’assassinat de 300 femmes et enfants (musulmans), en une seule nuit, coupables d’avoir eu des maris et pères restés fidèles à Messali Hadj. Membre de l’Etat Major de l’ALN. Député de la 1ère Assemblée Nationale Constituante où il chercha à faire ajouter l’épithète « islamique » au sigle RADP (République algérienne démocratique et populaire). Ministre en 1962, et enfin en 1991, pour boucler la boucle, député du FIS (mouvance qui a déclenché en 1992 une « lutte armée de libération islamique », qui a déjà causé plus de 200 000 morts, et dont on ne voit pas encore la fin).

Est-ce à dire pour autant que pour moi, nationalisme = islamisme, ou que dans chaque camp tous pensaient de façon identique ? C’est un raccourci dont je te laisse la paternité. Et la généralisation, est pour moi une forme de racisme. Il y eut des nationalistes éclairés et il y a des islamistes modérés (et nombre d’entre eux ont aussi été étranglés, égorgés ou étêtés). Mais il faut avouer que les ressemblances sont trop nombreuses, avec une même conséquence, l’exil, pour ne pas au moins réfléchir à la question. Et j’aurais quand même préféré que ce soit ces similitudes qui provoquent chez toi « un malaise », et non mon film !
Ce malaise vient de ta crainte que « les musulmans (soient vu comme) des barbares ». Mais disant cela, t’aperçois-tu que tu identifies nationalisme et peuple algérien, musulmans et islamisme, comme précédemment population non-musulmane et système colonial, c.a.d que tu restes prisonnier de la pensée ethnico-religieuse du nationalisme ? Ne pourrait-on pas enfin s’habituer à l’idée que l’on peut critiquer une idéologie sans attenter à la dignité et aux croyances d’un peuple ?
N’est-ce pas cette difficulté à penser la relation du nationalisme à l’islamisme qui, en Algérie fait désigner « terrorisme islamiste » par le pudiquement correct « décennie noire », que tu reprends à ton compte ? Cet embarras ne signale-t-il pas le point aveugle, l’informulé de la pensée nationaliste ? Ne serait-il pas temps d’y penser, toi et moi, qui sommes devenus ces nouveaux pieds-noirs chassés à leur tour de leur pays ?! En attendant qu’historiens et philosophes du bled arrachent au nationalisme l’indépendance de la pensée, et s’attaquent à ce vaste chantier, ne crois-tu pas que nous, exilés de France bénéficiant d’une plus grande liberté d’expression, avons un devoir particulier de vigilance, surtout quand on voit ressurgir dans notre pays les vieux démons ?
Nous avons signé récemment la même pétition pour dénoncer le harcèlement quotidien de l’Eglise algérienne par les autorités. Et saches que je signerai volontiers une pétition – s’il te venait l’envie d’en lancer une – pour épingler notre Ministre de la Culture qui a récemment annoncé dans un quotidien algérien qu’elle travaillait « avec l’Espagne, à la déjudaïsation du patrimoine musical algérien » (le patrimoine andalou est dans la foulée, lui aussi, « nationalisé »). Rien de moins !

Venons-en à ta dernière grosse objection : « Tu n’offres aucune grille de lecture à l’irruption de la violence ».
Je pourrais te répondre tout simplement que le cinéma que je pratique n’offre jamais aucune « grille de lecture », car il est destiné à un spectateur supposé exercer son libre jugement et capable de se construire sa propre opinion, mais je n’esquiverai pas, car effectivement je pense que c’est précisément cette question de la violence qui donne à ce film de mémoire, son actualité (malheureusement) et son universalité.
Dans le film, je ne condamne pas la violence, comme tu me le fais dire un peu malhonnêtement, mais je m’élève contre la violence exercée sans limite, ce que Camus avait fait depuis longtemps. De plus, je m’élève contre la violence exercée sur des bases ethniques. La violence de l’armée française depuis la Conquête, dont ses généraux n’ont fait aucun mystère, exercée collectivement et ethniquement, autorisait-elle les « révolutionnaires » à agir pareillement ? C’est la question que je pose dans le film à Louisa Ighilahriz. Pourquoi n’en tiens-tu pas compte ? Pourquoi cette surdité à l’endroit de Fernand Iveton (communiste) qui refuse de mettre une bombe dans son usine à l’heure programmée pour tuer ses collègues ouvriers, démontrant qu’un simple soldat peut toujours dire « non » aux ordres qui contredisent sa conscience, même lorsque dans son cas, ce refus ne lui épargne pas le couperet de la guillotine.
Plutôt qu’un mauvais procès, n’aurait-il pas fallu que tu t’interroges sur les 4 manifestations de violence ethnique que propose le film ? En 55 on tue (au couteau) à Skikda pour « faire partir les Français ». En 57, on vise (avec des bombes) « la population étrangère ». En 61, en assassinant le musicien Raymond (au révolver), on provoque le départ de toute sa communauté, juive. Et avec le massacre du 5 Juillet 62, le jour même de l’indépendance, on envoie un message clair à tous les non-musulmans partis dans la précipitation : surtout ne revenez plus !
Ce courant de pensée nationaliste ne fut sans doute pas le seul, et Mohamed Harbi a raison de le rappeler dans notre site, mais force est de reconnaître que c’est lui qui s’est imposé.

L’idée que tu donnes comme une évidence – la lutte armée s’impose quand tous les moyens pacifiques ont été épuisés – n’est-elle pas justement une idée à interroger ?
Plus d’un demi-siècle après, ne penses-tu pas qu’il devrait être possible de le faire sans être considéré immédiatement comme « un apologue du colonialisme » (dixit les nombreuses Voix de leurs Maîtres) ?! Toi, tu préfères te raccrocher paresseusement à la justification habituelle des créateurs du FLN. Mais tous les moyens pacifiques étaient-ils vraiment épuisés ? Quand on examine l’histoire du mouvement national, toutes tendances confondues, on constate plutôt que la lutte pacifique a permis une croissance continue, surtout après les trucages d’élections de 1948 ! Et rien n’indique que cette courbe allait s’inverser ! Au contraire.
Le FLN n’aurait-il donc pas plutôt été créé – comme l’ont dit aussi ses chefs – parce que le parti nationaliste radical d’où il est issu, le MTLD, était en pleine crise politique ? Au lieu de sortir de cette crise en élaborant une nouvelle pensée politique, de nouveaux concepts qui tiennent compte de la complexité de la situation, une frange préféra tout simplifier, tout abréger, en choisissant les armes. En politique, cela ne s’appelle-t-il pas une « fuite en avant » ? Une fuite en avant autoritaire, faut-il le préciser, car le FLN n’a pas attendu 1962, comme tu le sais, pour devenir un parti unique totalitaire. Dès sa constitution, il somma tous les autres partis de se dissoudre, et pour les y contraindre, n’hésita pas à passer à l’acte ! (Tu évoques tranquillement le ralliement du « sage et paisible Ferhat Abbas » ! Tu ignores sans doute le message qu’il reçut du FLN le 20 Août 55, lorsque son neveu du même nom, Abbas, pharmacien à Constantine et élu communiste, fut assassiné, ainsi sans doute que les autres messages tout aussi « sages et paisibles » !).
Un groupe qui impose sa ligne, par les armes, à son propre parti puis à tous les autres, enfin à toute la société, n’est-ce pas ce que l’on peut appeler un putsch ? (Premier d’une longue suite, car il est bien connu que lorsqu’on emprunte ce chemin, il n’y a plus de fin. Quand sera le prochain ?).
Ne peut-on penser que la voie du putsch a été choisie précisément par incapacité ou refus d’envisager qu’à cette époque, une solution politique et humaine juste pose non pas un, mais 3 grands problèmes : mettre fin au système colonial, mettre au point un système politique démocratique qui tiennent compte de la diversité politique, mais aussi de la diversité ethnique ?
Les dirigeants du FLN, de l’origine et de ce qu’il deviendra durant la guerre, puis après, n’ont jamais vraiment envisagé que le premier des problèmes. Avec deux terribles conséquences. D’abord, la dictature, durant et après la guerre, avec la privation de liberté (Boudiaf, Ait Ahmed, etc…) et l’élimination physique comme moyen naturel de régler les divergences (Abane Ramdane, Krim Belkacem, Khider, Mecili, etc…)? Ensuite, une conduite de la guerre sur une base ethnique, avec l’objectif clair, sinon avoué, de provoquer le départ des minorités ethniques avant même l’indépendance ?
Plutôt donc que de reprendre, sans critique, la version officielle de l’histoire du mouvement de libération, ne peut-on se demander si au contraire le choix de la lutte armée, loin d’être la seule voie, n’a pas été celle suicidaire de la destruction tout à la fois des élites politiques qui avaient mis plus de 30 ans pour se constituer, du pluralisme politique, et de la coexistence multiethnique ? On ne peut certes refaire l’histoire, mais peut-on être fier de cette issue ?

Mise à mort d’une expérience de métissage qui généralement est plutôt source de progrès car elle induit le pluralisme et la démocratie, destruction des élites politiques et intellectuelles, militarisation et lobotomisation de la société, gouvernance autoritaire, incompétence des gestionnaires d’Etat n’ayant à répondre qu’à leurs supérieurs, corruption généralisée, absence d’esprit citoyen, désespérance de la jeunesse, mise au pas de la recherche, fuite des cerveaux, taux d’analphabétisme toujours très important, indigence des infrastructures et de la production culturelles, une indépendance formelle ayant accru la dépendance réelle et le retard de développement, et au final un pays qui ne produit presque rien mais consomme presque tout, (luxe rendu possible par une nature généreuse mais pas inépuisable), ce triste bilan ne devrait-il pas nous pousser – surtout nous, qui en avons été les partisans – à nous interroger sur la légitimité elle-même de la violence pour changer le cours injuste des choses de l’Histoire ?
La violence qui se légitime notamment par la difficulté du jeu politique pacifique, ne mène-t-elle pas à la destruction du peu de culture politique qui a pu se constituer dans une adversité tolérée, et une fois le pouvoir conquis, au recours systématique à la violence pour contenir les soubresauts de la société ? La gouvernance autoritaire par les castes dites en Algérie « famille révolutionnaire » dont la seule « légitimité historique » est transformée en rente à vie, n’a-t-elle pas pour résultat essentiel de shunter les forces créatives, et d’accroître un retard qu’elle était censée abréger ?
Combien de temps encore continuera-t-on à refuser de voir des choses aussi évidentes ?
Quand nous poserons-nous enfin la question de savoir si la violence est vraiment la seule réponse à la violence ? Quand nous avouerons-nous qu’elle n’est que Loi du Talion ? N’est-il pas possible d’imaginer des démarches de résistances plus modernes que celle qui consiste à aller « tuer l’opposant » ? La résistance pacifique, plus lente, mais qui transforme en profondeur les consciences et les mentalités, ne serait-elle pas la seule voie pour qu’un peuple entier puisse durablement se refuser à la servitude volontaire ?
Quel est le système, même le plus totalitaire comme celui de l’apartheïd, quel est le Mur même armé du meilleur béton, qui pourrait résister au refus d’obéissance de tout un peuple convaincu ?
La véritable libération n’est-elle pas en définitive celle de la pensée, celle qui permet à chaque individu de se forger sa propre opinion, et de s’engager sans aucune contrainte ? La violence n’est-elle pas le signe d’une impatience, d’une impuissance intellectuelle, et en fait d’une absence de confiance dans ceux que l’on se propose de « libérer » ?

Et puis enfin – et ce n’est pas la moindre des objections, par ces temps de violence généralisée ! – la première obligation de ceux qui se donnent le projet de libérer, de sauver la vie, n’est-elle pas de commencer par la préserver ? Dans une humanité différenciée par des milliers de langues, religions, mystiques, idéologies, philosophies, visions, dont toutes se croient, se disent « justes » et « vraies », le seul dénominateur commun n’est-il pas justement l’être humain lui-même, la première chose à respecter, la femme, l’homme, l’enfant et le vieillard ? Que penser alors d’une éthique de la violence dont le but ne peut-être que la destruction de cette humanité-là, en la personne du tué mais aussi du tueur ?
Qui a raison, le kamikaze du Hamas ou le Cdt Markos qui vient de déclarer à son peuple qu’il fallait changer d’abord ses propres mentalités ? L’animateur d’une association pour la Palestine que tu es, n’aurait-il pas intérêt à se poser aussi, de toute urgence, ce genre de questions ?
Qui a intérêt à faire croire que la non-violence est abdication, alors qu’au contraire elle fait appel à toutes les ressources humaines de la pensée et de l’action pacifique ? Qui a intérêt à faire croire en la supériorité du sang sur le travail de la raison, de la conviction, et de la mobilisation ?

Se poser toutes ces questions serait donc, d’après toi, manquer d’amour pour son pays ? Eh bien vois-tu, j’ai le point de vue exactement inverse.
Contrairement à toi, je ne pense pas que le boulot des intellectuels soit « de faire taire ces pulsions (morbides) de leur société, et de l’éclairer pour qu’elle renoue avec l’estime d’elle-même », encore moins celui des artistes qui tiennent à leurs pulsions, même morbides ! En te lisant, moi l’athée, je prie même le Ciel que tu ne sois jamais Ministre de la Culture ! L’actuelle, en comparaison, serait un enfant de chœur, si tu me permets une référence chère à « mon univers judéo-chrétien ». En un mot, et si tu préfères une référence plus proche de notre univers à tous deux, Jdanov reconnaitrait en toi un digne héritier (rien d’ailleurs dans ta lettre sur la censure que subit mon film en Algérie).
Considérant qu’un intellectuel et un artiste n’ont d’autres comptes à rendre qu’à leur propre conscience, et que dans l’ordre des priorités, avant même sa patrie, il faut d’abord être en règle avec l’Humanité, en balayant d’abord devant sa propre porte, je ne rivaliserai pas avec tes prétentions patrioticardes.
L’absence de liberté intellectuelle qui relègue l’Algérie aux derniers rangs de la recherche en sciences humaines sur elle-même – laquelle se fait désormais en France, en Europe et en Amérique – est, oui, un vrai crime contre l’humanité. Et ceux qui s’y complaisent devraient ne pas être si fiers que ça, car ils auront, et bien plus vite que tu ne te l’imagines, des comptes à rendre à leurs enfants et petits-enfants.
Pour ma part, l’Algérien, berbéro-judéo-chrétien d’origine, arabo-musulman par contamination, et athée par conviction, que je suis, ne t’a pas attendu pour dire en films, ce qu’à été la colonisation, le racisme anti-arabe, et la répression de l’armée française. Et j’aurais été ravi, qu’un cinéaste algérien d’origine berbéro-arabo-musulman, m’évite de faire moi-même le travail que j’ai essayé de faire : voir comment le mouvement nationaliste armé s’est comporté vis-à-vis de la population non-musulmane. Mais 46 ans après, conviens-en, on ne peut pas dire que ça se bouscule au portillon pour voir de l’autre côté du miroir…

En conclusion, je te le disais au début, je viens d’achever une tournée dans le Sud de la France, et tu pourras voir ça sur notre site, dans quelques temps. Mais en attendant, puisque tu t’inquiètes que « des assistances d’extrême-droite ait pu applaudir (mon film) », laisses-moi très vite te rassurer, bien qu’évidemment, les salles françaises n’étant pas encore équipées en détecteurs d’idées, on n’est jamais invulnérable.
Pour ma part et pour ce que j’ai pu entendre, je n’ai vu que des Juifs et des Pieds-noirs, si ce sont bien eux que tu vises, (des femmes et des hommes très basanés, tu sais), apaisés que leurs « frères arabes d’Algérie » disent enfin ce que « ici en France, les Français nous refusent : la reconnaissance de nos souffrances, nous classant comme des fous, ou des fachos ».
Et quand une spectatrice se lève pour crier : « Dites à Aziz qu’on l’aime ! », ou quand une autre, Algéroise, vient me voir à la fin, pleurant en évoquant la scène d’Aziz ne trouvant que « 3 cailloux » en lieu et place de la sépulture de l’oncle-héros, et qu’à ses côtés, une Oranaise pleure, aussi parce que cette scène lui rappelle son père disparu le 5 Juillet 62, j’y ai vu, moi, le signe que ce film pouvait réussir là où les discours politiques avaient jusque-là échoué. M’étant convaincu, entre le tournage et l’accueil du film, qu’il n’y a de guerres de mémoire qu’entre les Etats et les partis, mais pas entre les simples gens, puisse-t-il contribuer à réconcilier les frères hier pris en otage par les conséquences des visions coloniales et nationalistes, et donner à leurs enfants et petits-enfants l’espoir de nouveaux horizons, de nouvelles raisons d’espérer en notre humanité !

PS.
A question indiscrète, autre question indiscrète : Peux-tu m’expliquer comment, pour fuir son pays, un anti-islamiste à l’étoffe nationaliste aussi épaisse peut choisir… le pays d’un aussi impitoyable ex-colonisateur ? N’as-tu pas craint faire retourner dans leurs tombes ces résistants de la première heure qui venaient justement de ta région, Mascara ? Ca doit être dur à vivre non ?